Critique : Sheitan

Ilan Ferry | 1 février 2006
Ilan Ferry | 1 février 2006

 

 

Le cinéma de genre français serait il moribond ? C'est certainement la question qu'a du se poser Kim Chapiron en s'attelant à l'élaboration de Sheitan , faux film fantastique et vrai délire de potes version Kourtrajmé. Ainsi, dès le début, Sheitan assume sa fonction de film fou furieux à destination d'un public en quête de sensations fortes, une intention louable mais qui se révélera vite à double tranchant !

 

Projet casse gueule sur le papier, le film prend toute sa dimension à l'image, ou comment privilégier la forme sur le fond. Une conception somme toute discutable, mais qui sied parfaitement à l'esprit du collectif Kourtrajmé, dont les courts-métrages témoignaient d'une frénésie visuelle évidente et que l'on retrouve distillée ici sur plus d'1h30 de film. Un choix qui se traduit à l'écran par un cadre en perpétuel mouvement, une image crasseuse et un montage épileptique, pour un résultat que certains qualifieraient d'insupportable. Pourtant derrière cet aspect « à l'arraché » se cache une volonté de nous embarquer à tout prix dans cette virée sauvage ayant pour destination la France profonde et ses bergers satanistes (il fallait l'inventer !). D'une scène d'ouverture dans une boite à l'ambiance endiablée en passant par une maison de campagne inquiétante – cadre parfait pour tout bon film d'horreur qui se respecte – le spectateur est constamment ballotté d'un point à un autre et doit s'accrocher s'il veut éviter la nausée. Cependant, à force d'obliger le spectateur à le suivre, Chapiron prend le risque de le perdre à tout moment au détour de scènes chocs aussi gratuites que grotesques (Roxane Mesquida constamment filmée à hauteur de culotte, la prière devant un sexe en érection) et pour peu que l'on ne soit pas sensible aux partis pris « artistiques », le film risque de déconcerter voire de dégoûter.

 

En effet, Sheitan s'appuie essentiellement sur la mise en place d'une ambiance poisseuse dont les débordements virent par moments à l'embarras. D'une scène de triolisme torride à un vrai/faux viol dans une grotte, le réalisateur muni de sa caméra télescopique ne se fixe aucune limite, pas même celle du bon goût ! Pourtant, Sheitan ne devient vraiment insupportable qu'à partir du moment où l'on accepte tous ces éléments comme parties intégrantes du quotidien. Or tout y est poussé à l'extrême, à commencer par un Vincent Cassel génial en berger dégénéré, à la fois ressort comique de par son interaction avec le personnage de Bart, et boogeyman tordu. Tout est ici prompt à la caricature (donc au rire) et ce parti pris, discutable, permet au réalisateur de faciliter l'entrée du spectateur dans son univers singulier et de désamorcer l'aspect trop jusqu'au-boutiste de certaines scènes. Mis à part les personnages principaux, rien ne semble vraiment authentique, tout s'apparente au rêve et le film ressemble de plus en plus à un conte de fée réécrit par un sale gosse En tant que tel, Sheitan ne peut absolument pas être pris au sérieux et constitue un formidable paradoxe au message de début : « Seigneur ne leur pardonnez pas car ils savent ce qu'ils font ». C'est dans sa fonction d'OFNI que le film demeure intéressant, même si, avouons-le, il marque les limites de l'esthétique Kourtrajmé, parfaitement adaptés au format court mais absolument pas au long.

 

Souvent maladroit, parfois inspiré, Sheitan est un objet étrange, expérimental, à ne jamais prendre au sérieux sous peine de se retrouver devant une aberration cinématographique. Insupportable ou drôle, provocation hypocrite ou réjouissant poil à gratter, le film ne peut que diviser et remporter l'adhésion ou le rejet le plus total. Cependant il est évident qu'à travers Sheitan, Kim Chapiron se cherche, une étape par laquelle sont passés tous les réalisateurs donnant le meilleur comme le pire. Espérons toutefois qu'il réussisse un jour à trouver un meilleur équilibre aussi bien visuel que scénaristique.

Ilan Ferry

 

 

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Ouvrir son film sur une platine de scratch n'est pas anodin. Kim Chapiron, et derrière lui le collectif Kourtrajmé, se réclame d'une culture hip-hop issue des banlieues et des galères. Continuer avec un Mouloud, accessoirement animateur sur MTV, en DJ ajoute ce qu'il faut de paillettes. Dans la boîte, l'ambiance rappelle nos nuits à la Loco ou au Macumba Night d'Auxerre. A la différence que la caméra tourne (dans les deux sens du terme) n'importe comment, à part au détour d'un contre-plongée sur la culotte rouge de la peu farouche Roxane Mesquida. Un plan aussi gratuit qu'inutile… mais bon la vue n'est pas désagréable. Il faut savoir aussi que le réalisateur de 24 ans tient là un sacré concept puisque la jeune actrice, et égérie de Catherine Breillat, est cadrée à hauteur de culotte tout le long du film. La grande classe. Entre la drague facile et la baston avec le videur, l'ombre de Quatre garçons pleins d'avenir plane dangereusement, sauf que nos amis sont trois et accompagnés de deux jolies, très jolies filles. Après un vol dans une station-service (ils n'avaient plus de monnaie, donc quoi de plus normal, il faut y penser pour les prochaines fois), tous s'entassent dans une voiture direction la campagne, cette terre inconnue, hostile et peuplée de dégénérés.

 

A l'arrière, Yasmine s'endort sur l'épaule de Bart, torché depuis la première minute du film et surtout en mal d'amour. Il en profite donc pour ouvrir sa veste et la peloter avec vigueur. Que n'a-t-il pas fait le bougre ? Yasmine se réveille le regard dur, puis s'adoucit avant de rouler une pelle au profiteur. Euh ?! Vous avez bien lu (ou vu), mais ne vous en faîtes pas ce n'était qu'un rêve. Ah, ah, ah… argh ! Ce petit dérapage, tout à fait contrôlé par Kim Chapiron, n'est que le début d'une longue, trop longue liste de clichés sur la banlieue. Mais bien qu'un cliché sous-entende toujours une réalité, elle est ici détournée consciemment à des fins soi-disant divertissantes, mais qui se révèlent irresponsables, voire dangereuses. Ainsi, il n'est pas question de dégradation de la femme, mais d'annihilation totale. Triolisme façon « je te chauffe la place » (entendez « je la kène et je te la file »), parfum de lesbianisme, accouchement à la verticale sur le carrelage, bénédiction devant un sexe en érection… Mais le pire est aussi le plus insidieux. Ainsi, lorsque l'un des garçons tente une approche, diplomatique ou non, la fille refuse toujours la première fois, pour mieux accepter celle d'après. Un comportement tellement répété dans le film, qu'il finit par être accepté comme tel. Et faire du personnage de Roxane Mesquida une méchante est la plus facile, la plus lâche des échappatoires, puisque ce constat vaut aussi pour Yasmine, la petite beurette.

 

Bien entendu, à cette misogynie exacerbée et assumée s'ajoute une violence latente. Perceptible dans certains comportements et dialogues (et pas si éloigné que cela de la réalité), elle prend une forme radicale lors des cinq dernières minutes, seule trace d'ailleurs de l'aspect survival vendu par la campagne d'affichage. Lors de la présentation du film à Gérardmer, Vincent Cassel employait plutôt les termes de « comédie qui peut faire peur ». Or le comique ne vient pas de situations mises en place ou d'un travail d'écriture quelconque. Les rires, car il y en a eus dans la salle et beaucoup, interviennent dès lors que les trois garçons se comportent… normalement. Injures, blagues machos, comportements égocentriques sont leur lot quotidien, et un peu (beaucoup) le nôtre aussi. Sauf qu'il y a le filtre du grand écran qui crée une distanciation, mais pas la bonne. Le portrait de ces jeunes de banlieue, misogynes et violents, n'entre pas dans la caricature, mais bien le fantasme, érigée de plus en modèle. Une nouvelle forme de loi du plus fort en quelque sorte, qui tire d'une réalité – la jungle urbaine – à la fois ses raisons et ici ses justifications. La soi-disant liberté de ton de Sheitan est au mieux une vaine provocation, au pire une irresponsabilité sociale. Et lorsque l'on apprend après coup que les fondateurs du collectif Kourtrajmé, Kim Chapiron et Romain Gavras, sont en fait respectivement les fils de Kiki Picasso et de Costa Gavras, la banlieue s'éloigne de plus en plus, et l'opportunisme pointe le bout de son nez. Sans pour autant remettre en question leur sincérité et leur appartenance à cette culture, il faut citer l'accroche du film « Seigneur, ne leur pardonnez pas car ils savent ce qu'ils font », joli pied de nez qui prend alors un tout autre sens.

 

Pendant la projection à Gérardmer, un spectateur s'est distingué d'entre tous par des rires gras et aux autres exultations avant de balancer pendant le générique de fin : « Mais qui a chié sur l'écran ?! » Au jeu du pour et contre, c'est peut-être la meilleure réaction à avoir.

Vincent Julé

 

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