Jarhead, la fin de l'innocence : Critique

Zorg | 9 janvier 2006 - MAJ : 06/04/2020 16:08
Zorg | 9 janvier 2006 - MAJ : 06/04/2020 16:08

« Tête de nœud ». Telle est la traduction littérale de jarhead, expression anglaise désignant dans le contexte qui nous intéresse un soldat du corps des Marines. La métaphore est révélatrice, voire tout simplement parfaite.

L'initiation guerrière, la mue imaginale qui fait d'une chenille un papillon, a été décrite à maintes reprises au cinéma. Full Metal Jacket et Platoon en sont ses plus célèbres représentants, et Jarhead s'inscrit dans cette brillante lignée de films sur la guerre au sein desquels le cri qui résonne dans la tête du soldat est plus important que le fracas des armées qui s'entrechoquent. À chaque génération son conflit. Guerre du Vietnam, Guerre du Golfe. Deux époques, deux conflits pour lesquels les parallèles sont aussi insaisissables que les contrastes sont évidents. De la jungle au désert, de l'ennemi invisible à l'ennemi immatériel, de la une de Time Magazine au prime-time de CNN ou encore de la chute de Saigon aux derricks en feu, le seul dénominateur commun est et restera le soldat. Le marine. Péquenot à peine sorti de son Kansas natal ou fils à papa en crise poste-adolescente, la viande reste la même. Et elle est bonne pour le broyeur.

 

photo, Jake Gyllenhaal

 

Jarhead, débute ainsi par un passage à tabac cinématographique, tant du point de vue du personnage principal que de celui du spectateur, qui a le mérite d'immédiatement plonger dans le bain. Le message est clair : l'Armée est une stabulation où l'on martèle sans relâche la tête du veau pour en faire un bœuf. Un bœuf obéissant, anonyme dans les rangs où seule compte l'obéissance pour assurer la survie de la machine dont il est un infime rouage, l'Armée. Avide d'uniformité (sic), cette dernière crache implacablement ses petits soldats bons pour le carnage. Des petits soldats ivres de rage, dressés pour tuer, débordant de foutre et d'hormones, et qui n'ont qu'une seule idée en tête : se foutre sur la gueule avec un ennemi, qu'ils ne verront malheureusement jamais.

 

photo, Chris Cooper

 

Avec Jarhead, Sam Mendes pointe ainsi toutes les absurdités du conflit le plus médiatisé de l'histoire, en autant de saynètes, réellement percutantes (le marquage au fer rouge, les classes, la projection d'Apocalypse Now), complètement absurdes (la partie de foot en tenu anti-gaz) ou bien simplement surréalistes (les puits de pétrole en feu). Il brasse quantité de thèmes récurrents dès qu'il s'agit des beaux militaires, en allant de l'esprit de corps à la séparation d'avec ses proches, en passant par l'ivresse du tir à balles réelles ou les angoisses bien légitimes d'un soldat à qui l'on offre son baptême du feu, mais le plus important d'entre eux reste sans conteste celui de la trahison. Celle d'une femme restée au pays par exemple, mais surtout celle d'une hiérarchie qui livre « ses hommes » au désœuvrement total, refusant par l'absurdité de sa mission le droit le plus élémentaire du soldat : celui de tuer.

Construisant son film comme un journal de bord, à défaut de journal intime, l'intimité étant un concept étranger au vocabulaire militaire, Sam Mendes enchaîne avec une régularité de métronome les scènes au sein desquelles l'isolation thématique et visuelle renforce l'impact du propos. Un propos qui lui permet de rappeler que l'on ne peut pas forcer un chien à devenir végétarien, ou que l'on aura beau lui filer un os à ronger, la fatalité et la nature finiront immanquabelment par reprendre le dessus sur son conditionnement, son dressage, son entraînement. Le cinéaste illustre remarquablement bien cette vie de soldat faite essentiellement d'attente. Attente de la mort, du rush d'adrénaline qui rend invulnérable, de l'ordre de tir exutoire de toutes les frustrations, de toutes les haines.

 

photo, Jake Gyllenhaal

 

Le nouveau film de l'auteur d'American Beauty n'est au final pas un pamphlet dénonciateur de l'abrutissement généralisé pouvant régner dans les rangs des armées du monde entier ou de l'absurdité de la guerre, mais il n'est pas non plus une œuvre de propagande à la gloire de l'infanterie américaine. Inspiré par le récit autobiographique de son personnage principal, Anthony Swofford, Jarhead est un témoignage réaliste, et quelque part sincère, de la condition de Marine, dans un conflit où des enjeux presque irréels ont envoyé des centaines de milliers de soldats faire le planton en plein milieu du désert pour la gloire du dieu pétrole. Témoignant à sa mesure et avec justesse de l'attachement qu'un homme peut finir par ressentir envers ses compagnons d'arme tout autant qu'envers son corps d'armée, interprété avec justesse et conviction par Jake Gyllenhal et Peter Sarsgaard, il fait partie de ces films-témoins qui ne porte aucun jugement sur des hommes en même temps complices et victimes de leur propre destinée.

 

Affiche

Résumé

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