Le Terminal : Critique

Fabien Braule | 15 septembre 2006
Fabien Braule | 15 septembre 2006

Depuis A.I. («Intelligence artificielle»), le cinéma de Steven Spielberg n'a de cesse de se libérer des modes, imposant par son style et son langage cinématographique des oeuvres de plus en plus incroyables. Si, pour beaucoup, A.I. retentissait comme un véritable échec dans la carrière du cinéaste (car bien trop éloigné des intentions de Stanley Kubrick, initialement impliqué dans le projet), il n'en demeure pas moins une oeuvre marquante, celle de la maturité et des changements esthétiques. C'est finalement avec Minority Report que le cinéaste s'affirme comme un homme marqué par sa rencontre avec Kubrick. Film futuriste, encensé par la critique, Minority Report s'attachait d'autant plus à l'univers kubrickien qu'il affirmait clairement dans son esthétique des intentions proches d'Orange mécanique et de 2001 l'Odyssée de l'espace. Si Arrête-moi si tu peux s'écartait de l'univers sombre et nihiliste du maître, il permettait ainsi à Steven Spielberg d'afficher son goût pour la comédie classique, sans s'écarter de ses thèmes de prédilection, ce qu'il réitère aujourd'hui magistralement avec Le Terminal.

Lieu confiné, reproduisant à l'identique la jungle urbaine new-yorkaise, le terminal s'apparente bien plus à un microcosme des États-Unis qu'à un simple lieu de migration. Spielberg y retrouve ses banlieusards des années quatre-vingt (E.T., Rencontres du troisième type) à l'échelle de toute une nation, et donne vie à un immense espace aseptisé, peuplé de magasins de luxe et de fast-foods. Le prologue immerge le spectateur dans le rituel des aéroports, et vient briser cette sérénité par l'arrivée de Viktor. Encore une fois, Spielberg arrache ses héros à leur quotidien, et laisse l'extraordinaire l'emporter sur la banalité.

 

 

Physiquement inscrit dans cet immense melting-pot regroupant l'ensemble des communautés représentées aux États-Unis, le personnage de Viktor Navorski n'a pourtant rien en commun avec elles et semble être, à l'image de l'affiche française du film, un étranger parmi les hommes. Loin de chez lui, isolé des siens, perdu dans un monde qu'il ne comprend pas, Tom Hanks reproduit son jeu de Seul au monde, de Robert Zemeckis, à l'échelle universelle.

Comme dans La Couleur pourpre, et plus encore Rencontres du troisième type, Spielberg revisite ici l'un de ses thèmes de prédilection : celui du langage. À l'inverse du film de 1977, la thématique devient ici visuelle et remplace à l'identique les quelques notes mythiques de John Williams - motif conduisant la musique atonale vers sa forme tonale et symphonique -, pour donner lieu à un nombre incalculable de métaphores visuelles, à la fois comiques et cyniques. Celles-ci sont le reflet parfait d'une Amérique post 11 Septembre, en proie aux peurs les plus incommensurables, à l'image de cette séquence poignante sur l'exportation de médicaments et sa réglementation pour le moins inhumaine. En libérant pleinement toute la virtuosité de sa mise en scène, le cinéaste appuie par le montage et de nombreux travelling toute une esthétique du regard qui fait communier personnages et spectateurs.

 

 

Fort heureusement, Spielberg ne s'aventure jamais sur le terrain glissant du drame politique à proprement parlé. Avec intelligence, il préfère mettre en avant la forme de la comédie romantique, qui n'est pas sans rappeler l'univers sophistiqué et singulier de Frank Capra. Dès lors, les chroniques du terminal se croisent, s'entrechoquent, se libèrent tels des électrons asservis, et chacun y va de sa petite histoire sous forme d'idylle possible ou impossible. Point d'orgue à cette mécanique visuellement renouvelée, on trouve le couple formé par un Tom Hanks encore une fois magistral et une Catherine Zeta-Jones en hôtesse de l'air à l'iconographie outrée et fantasmée.

 

 

Tout comme la découverte des États-Unis se résume, pour Viktor, à cet immense hall d'attente, la guerre civile dont est victime son pays n'est visible qu'à travers les écrans de télévision. Privé de son, les images parlent d'elles-mêmes. Chez Spielberg, il n'est nul besoin d'écouter pour comprendre, seul le regard suffit. Comme le souligne Pierre Berthomieu au sujet du cinéaste, dans son essai Le Cinéma hollywoodien : Le Temps du renouveau, « Le regard est invité à se porter sur le réel pour y déceler des significations supplémentaires à la simple présence. » Aussi n'est-il pas étonnant de voir en ce film un croisement esthétique entre A.I. et Arrête-moi si tu peux. Les éclairages surexposés de Janusz Kaminski évoluent au rythme de la narration, des teintes chaudes et rassurantes apparaissent tout en baignant d'une lumière magique le personnage principal. Viktor est associé visuellement à une figure innocente et divine, la même qui s'incarnait dans le petit David lors de son apparition (A.I.).

 

 

Spielberg nous livre ici une vision moderne des États-Unis, une fable sur ses peurs et la tolérance, comme il l'avait fait il y a plus de vingt ans avec son extra-terrestre. Il n'a plus à prouver son talent de cinéaste et d'auteur : on ne peut dès lors que saluer sa sincérité et son envie, vierge comme au premier jour, de conter des histoires. Avec Le Terminal, le cinéaste semble conclure un cycle de quatre films tous aussi personnels et aboutis les uns que les autres, et octroie à Tom Hanks la possibilité de redonner vie, avec maestria, au personnage légendaire de E.T..

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