Destruction Babies : critique d'un Fight Club japonais de rage et de grâce

Simon Riaux | 25 juillet 2022 - MAJ : 26/07/2022 10:55
Simon Riaux | 25 juillet 2022 - MAJ : 26/07/2022 10:55

C'est un superbe cadeau que Capricci Films fait aux amateurs de cinéma japonais. La double sortie de Destruction Babies et Becoming Father au cinéma ce 27 juillet, duo de longs-métrages d'une intensité, d'une originalité et d'une puissance peu communes. Nous nous penchons aujourd'hui sur le premier, dans lequel un désir dévorant de fight sert de base à une exploration ravageuse et poétique d'un Japon oublié.

HIT THE ROAD

Les grésillements d’une guitare électrique... dès ses premières secondes, Destruction Babies se dévoile à la manière d’une créature curieuse, sur le point de rugir, mais déjà blessée. Puis surgissent les premières séquences, qui harponnent le spectateur autant qu’elles le désarçonnent. Un jeune homme cherche la bagarre, au sens le plus littéral du terme.

Il progresse, d’individu en individu, de groupe en groupe, d’échauffourées en bastons. Les coups de poing pleuvent, secs, directs. La caméra de Tetsuya Mariko, vive et mobile, capture une forme d’instantanéité et une incarnation du Japon qui fascinent progressivement. 

 

Destruction Babies : photo, Nijirô MurakamiQui veut de la bagarre ?

 

Taira est orphelin, natif du petit port de Mitsuhama, et sitôt le récit entamé, ne vit plus que pour rencontrer, provoquer et partager la violence, tandis que son frère s’inquiète de son sort et tente de retracer son parcours en forme de traînée sanguinolente. Voilà un point de départ qui pourrait évoquer un Fight Club japonais, mais dont il semble évident, sitôt les premiers photogrammes imprimés sur nos rétines, que la destination sera toute autre.

Tout d’abord, parce que Mariko, s’il enregistre d’abord la violence, n’en fait jamais un objet de coquetterie filmique. Il attrape l’inextinguible énergie de son protagoniste avec une simplicité désarmante, tant l’électricité évidente qui émane de lui contamine ce découpage flottant, mais jamais incertain. La brutalité, si elle n’est jamais atténuée dans toute sa viscéralité, prend progressivement une dimension sinon comique, à tout le moins grotesque, grand-guignolesque.

 

Destruction Babies : photo, Nijirô MurakamiInspirer profondément

 

LOST IN DESTRUCTION 

Et quand se dessinent simultanément les motifs de ce désir d’affrontement, et les conséquences qu’ils engendrent sur les proches de Taira, c’est une dramaturgie différente, presque à contretemps, qui se fait jour. Les années 90 et l’aube des années 2000 auront vu, notamment emmenée par Takeshi Kitano, puis brièvement reprise par des énervés de la trempe de Kitamura, un regain de curiosité pour les productions nippones. Un appétit qui se sera progressivement réparti vers les créations hong-kongaises puis coréennes, au fur et à mesure des percées éclatantes de leurs cinéastes nationaux. Le duo de films qui sort ces jours-ci est un rappel à l'ordre et un retour aux sources.

Si Destruction Babies date déjà de 2016, il n’en témoigne pas moins de la vivacité de l’industrie japonaise, et surtout de la singularité du regard de son auteur. Si les œuvres d’Ozu, Mizoguchi et Kurosawa se sont plus d’une fois aventurées au-delà de Tokyo, ces dernières décennies, la capitale japonaise avait semblé concentrer l’attention comme les motifs. En débutant son récit dans le sud le plus rural de l’archipel, Destruction Babies éclate en un même geste les représentations, mais aussi les codes qui les rassemblaient. 

 

Destruction Babies : photo, Nijirô MurakamiPosition brutale de sécurité

 

On pourrait se contenter de la folie du film. Elle est puissante, elle est manifeste, elle contamine aussi bien les personnages que l’esprit du spectateur. Une rage érupte, éructe, que l’image nous vomit avec puissance au visage. Pour autant, ces coups de boule successifs ne forment pas pour autant un assemblage brutaliste de transgressions. C’est bien une mélancolie infinie qui se dégage du film.

Une mélancolie qui exsude, mais n’étouffe pas la vibration de l’ensemble. Quand bien même le réalisateur ne quitte jamais de l’oeilleton une forme de réalisme parfois suffocant, l’histoire embrasse aussi, dans son dernier mouvement, une veine plus surréaliste. Comme si, après avoir établi qu’en un Japon que nous ne connaissions plus, sommeillait une rage que nous ne connaissons pas, Destruction Babies nous offrait un jaillissement poétique, à mi-chemin entre le film de zombie, l’horreur infectée, et le pur geste allégorique. Précipité colérique, petit guide de la révolte et autopsie des rêves brisés, le long-métrage qui nous parvient aujourd’hui frappe à l’estomac.

 

Destruction Babies : photo

Résumé

Imprévisible, foutraque et poétique, cette exploration d'un Japon, dont ne subsiste que le désir de combattre, désarçonne et fascine.

Autre avis Mathieu Jaborska
Une déambulation complètement inattendue qui désamorce les codes du "film de baston" pour mieux croquer un Japon traversé par les éclats de violence. Passé la sidération qu'inspire le postulat, il en émane une forme de beauté.
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commentaires
Fox
28/07/2022 à 09:12

@GiomZ
Au temps pour moi : je pense que mon outil de recherche de séances était bloqué sur "Région Parisienne" ! :D
Merci pour la rectif' !

Pour ceux que ça intéresse, il passe donc sur :
Paris / Marseille / Brest / La Rochelle / Montpellier / Lomme / Lyon / Rouen / Montreuil / Troyes / Grenoble / Cherbourg / Lille.

GiomZ
28/07/2022 à 09:01

@Fox Non, pas uniquement à Paris et proche banlieue. A Lille ils passent au Majestic par exemple. Une séance par jour chacun, certes, mais c'est toujours ça de pris.

Ahtssé
27/07/2022 à 23:10

J'avoue survoler les intros et avoir bloqué sur le 2016...
Merci pour le retour !

Loozap
26/07/2022 à 17:59

Très intéressante comme histoire

Fox
26/07/2022 à 14:42

Bonne nouvelle : on a droit à une sortie simultanée pour le 27 juillet de Destruction Babies et Becoming Father !
Mauvaise nouvelle : ils sont visibles - comme dit plus bas - dans seulement 5 cinoches (et uniquement sur Paris et proche banlieue).
Bon j'habite en banlieue parisienne, donc c'est jouable mais pour les autres...

Nota (aussi) : les films datent quand même respectivement de 2016 et 2019. On est quand même un peu à la bourre...

Weezy
26/07/2022 à 13:27

@Ahtssé : il sort ce mercredi mais dans une combinaison de salles restreinte.

Alexandre Janowiak - Rédaction
26/07/2022 à 10:57

@Ahtssé

Pas de sortie en streaming. Le film sort en salles ce 27 juillet, comme on l'a indiqué dans l'introduction.

Ahtssé
26/07/2022 à 09:48

Le film est il actuellement diffusé sur une plateforme ?
Vous donnez habituellement l'info, sauf (ce qui serait dommage ici) s'il n'est pas actuellement proposé.

Loozap
26/07/2022 à 02:00

J'ai très hâte de le voir

Weezy
26/07/2022 à 01:01

M. Riaux, difficile de reconnaître la même personne derrière cette critique et celle de The Gray Man. Début de semaine difficile?
Plus sérieusement, la critique donne envie, à voir!

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