Suprêmes : critique qui copule avec ta génitrice

Raphaël Iggui | 24 novembre 2021 - MAJ : 24/11/2021 18:16
Raphaël Iggui | 24 novembre 2021 - MAJ : 24/11/2021 18:16

Les biopics sur des figures du hip-hop ayant le vent en poupe outre-Atlantique, la France devait tôt ou tard monter au créneau pour défendre son titre (présumé) de "deuxième marché mondial du rap". C'est désormais chose faite avec Suprêmes d'Audrey Estrougo (La Taularde) qui revient sur la gestation du groupe pionnier NTM tout en l'ancrant dans l'émergence du hip-hop et la question des violences policières. Un programme ambitieux, trop peut-être

That's My People

À la fin des années 1980-début 1990, le rap n'est pas la musique la plus populaire en France, le graff n'a pas gagné sa place dans les galeries et le break comme les autres formes de danse ne sont pas encore utilisées pour revisiter les Indes Vagabondes. La culture hip-hop est encore marginale et marginalisée, par toutes les catégories de la population, même celles dont elles se revendiquent et dont elle revendique porter la voix. Mais si elle est marginale, elle reste une affaire de passionnés dévoués à cette dernière... ou pas d'ailleurs

Supremes a l'intelligence de ne pas céder à la petite musique messianique du "ils étaient prédestinés à tout soulever", préférant sonder comment la naissance du groupe n'avait rien d'une évidence, fruit de tensions, de doutes, d'opportunités, etc.. La présence de Joey Starr, Kool Shen et Dj S comme consultant sur le film a visiblement contribué à donner un aspect "Authentik" à cette odyssée qui part de la naissance du groupe en 1988 jusqu'à leur premier zénith en 1991.

 

 

À l'époque, Bruno Lopez alias Kool Shen travaille encore avec son père dans le BTP tandis que Didier Morville alias Joey Starr squatte à droite à gauche loin du foyer familial dont un père violent l'a expulsé à sa majorité. Ils ne sont alors que deux jeunes de banlieue adeptes du graff, du break et de la culture hip-hop en général sauf le rap, qui est vu comme la chasse gardée des Américains. Les textes s'écrivent à l'abri des regards, jusqu'à ce qu'une opportunité se présente et lance l'aventure...

Une aventure courte, mais intense, qui doit beaucoup au jeu et à l'alchimie évidente de ses deux interprètes : Sandor Funtek en Kool Shen et Théo Christine en Joey Starr. Le duo s'est toujours distingué par une complémentarité à la limite du paradoxe : Funtek incarne parfaitement la tête froide, réfléchie du groupe tandis que Christine reproduit le tempérament d'écorché vif, toujours à deux doigts d'exploser en plein vol, avec un mimétisme tel que vous n'aurez aucun souci à l'imaginer puncher un singe

 

Suprêmes : Photo, Théo Christine, Sandor FuntekLaurel et Hardeur

 

C'est la première grande qualité de Suprêmes : parvenir à retranscrire toute l'énergie et la fougue de l'iconique duo Joey Starr-Kool Shen, même trio avec Dj S mais également de tout leur "posse" : danseurs et danseuse avec Lady V (l'ex-compagne décédée de Kool Shen) jouée par Chloe Lecerf, backeurs, responsable de la "sécurité" au canon scié... l'entourage du groupe remplit l'écran goulûment grâce à l'appétit d'une troupe de jeunes comédiens et il faut presque se retenir de briser le quatrième mur pour rejoindre cette clique de bras cassés.

Mais un syndrome Le Hobbit ronge cette clique. On prend plaisir à la suivre sans jamais parvenir à s'attacher aux différents personnages. Ces derniers n'existent finalement que comme membre du groupe, aucune personnalité n'en ressort vraiment et se souvenir ne serait-ce que d'un surnom apparaît comme un défi insurmontable de fin de séance. Une dilution tristounette qui s'insère logiquement dans le trop-plein d'ambitions du film

 

Suprêmes : PhotoLa Horde sauvage

 

Laisse pas traîner ton script

Suprêmes ne se déroule que sur trois ans, mais son programme est suffisamment chargé pour vous faire sentir le poids de plusieurs décennies. Le film cherche ainsi à capter les errances du duo, leurs doutes et leurs conflits intérieurs, même familiaux dans le cas de Joey Starr. Mais il veut également appliquer ce traitement à l'entourage général de NTM, y compris dans le cas de celui qui deviendra leur producteur, Sebastien Farran. 

Plus largement, Suprêmes se veut aussi une photographie instantanée de son époque, avec la montée en puissance du rap en France mise en parallèle avec le phénomène des violences policières au sein des banlieues défavorisées, leur systématisme comme leur impunité. Un programme ambitieux dont on ne peut que louer les vertus théoriques là où le résultat pratique pêche par indigestion programmatique

 

Suprêmes : Photo, Sandor FuntekStraight outta Saint-Denis

 

À vouloir trop en faire, Suprêmes s'embourbe et tente de rattacher les wagons plus maladroitement qu'une caravane d'aveugles. Il en résulte des conflits et des évolutions qui apparaissent ex-nihilo au détour d'une réplique pour ne plus jamais ressortir dans le film. Alors que Joey Starr et Kool Shen s'engueulent, on apprend que les danseurs aussi en ont gros sur la patate parce que Lady V serait pistonnée par la présence de son mec. 

Ou alors, le temps d'une scène presque drôle dans son aspect caricatural, au détour d'une transformation esthétique et physique, Sébastien Farran devient "Dark Sebastien Farran", passé du côté obscur de l'industrie. Le clou du spectacle étant sans doute atteint lorsque le groupe de NTM parvient à trouver un terrain d'entente avec un bar de punks en rappant leur titre L'argent détruit les gens, ponctué par une série de cris du coeur comme Fuck le capitalisme.

 

Suprêmes : photo, Sandor Funtek, Chloé Lecerf, César Chouraqui, Théo Christine, Félix LefebvreDyonisian Rhapsody

 

Le côté programmatique du film participe à l'impression d'exécution assez scolaire du récit, alimenté par la réalisation assez sage d'Audrey Estrougo. Très posée, la mise en scène de la réalisatrice privilégie l'intimité avant tout, s'attachant à capter les plus petites pulsations de nos deux protagonistes. Paradoxalement, un tel parti-pris désamorce l'énergie du film, donnant l'impression d'une succession de vignettes sans lien esthétique fort.

Une impression qui disparaît immédiatement quand Estrougo se lance dans des scènes de concert fiévreuse. Elle démultiplie les cadrages, les éclairages... la caméra capte jusqu'à la moindre goutte de sueur condensée au plafond. Pendant quelques instants, toute l'énergie de NTM prend vie sur scène et contamine le long-métrage. Seulement, une fois sorti de la fosse, le film reprend un rythme plus bancal, plombé par son programme et surtout son propos sociétal. 

 

Suprêmes : photo, Sandor Funtek, Théo ChristineChange la conccu en Soleil vert

 

Police d'écriture 

Suprêmes tire clairement ses ambitions de N.W.A. - Straight Outta Compton, à savoir mettre en parallèle la naissance d'un groupe de rap mythique et la question des violences policières en le prolongeant jusqu'à notre époque contemporaine. Pour résumer, souligner que les violences policières n'ont rien d'un phénomène récent, mais que le ver est dans la pomme de l'institution depuis bien longtemps et que rien n'a été fait pour changer la situation, bien au contraire. 

Un propos politique qui sied parfaitement au film, les rappeurs français ayant eu de nombreux démêlés judiciaires avec l'institution policière comme avec le ministère de l'Intérieur. L'une des affaires les plus spectaculaires étant sans doute les huit ans de procès qui opposeront Nicolas Sarkozy et le rappeur Hamé, du groupe La Rumeur après la plainte déposée par Sarkozy en 2002, alors ministre de l'Intérieur, contre un texte d'Hamé intitulé L'insécurité sous la plume d'un barbare.

 

Suprêmes : Photo, Sandor Funtek , Theo ChristineLa Graine et le Mulet

 

Paradoxalement, en cherchant perpétuellement à insérer cette thématique au forceps dans l'histoire de la genèse du groupe, Suprêmes y perd en charge politique. Alors que le film cherche à montrer comment ces violences subies font partie du quotidien des populations vivant dans ces banlieues défavorisées, la thématique finit par s'y diluer pour devenir un point de détail là où elle se voulait une toile de fond

Les policiers n'y sont que des silhouettes, apparaissent indirectement à travers les traces de coups et blessures qu'ils laissent sur nos protagonistes. Mais ils ne sont qu'une présence lointaine là où ils étaient une menace de chair, de sang et de matraque dans N.W.A. - Straight Outta Compton. C'est d'ailleurs face à la séquence précédent le générique de fin, égrenant des images des émeutes de 2005 jusqu'aux manifestations de 2020 pour George Floyd, qu'on se rappelle qu'il s'agissait d'une thématique du long-métrage. 

 

Suprêmes : Photo, Sandor Funtek, Théo ChristineLiaison fatale

 

Finalement, ce qui manque à Suprêmes, c'était peut-être de prendre à bras le corps l'autre sujet de son film : la naissance du rap en France et sa montée en légitimité qui se fait en même temps que la montée de groupes iconiques comme NTM. Il y avait là un sujet en or que Suprêmes se contente d'effleurer, en montrant un Rockin Squat tout jeunot le temps de deux séquences ou en citant le nom d'IAM à la volée. 

Le hip-hop perçu comme un loisir de guignol dans les banlieues françaises, la constitution de noyaux de passionnés dans des lieux iconiques... il y aura largement de quoi faire pour les successeurs de Suprêmes qui, au moins, ouvrira peut-être une brèche pour la représentation du rap dans le cinéma français. Reste heureusement derrière tout ça une bande-son concoctée par l'un des architectes du "son français" avec Cut Killer, et ça, ça ne se refuse pas. 

 

Suprêmes : Affiche officielle

Résumé

La fougue et la fièvre de ses deux interprètes principaux ainsi que l'énergie de groupe emportent Suprêmes loin des territoires balisés où il risquait de s'embourber. Vous risquez d'être déçu si vous attendez un grand biopic doublé d'une charge politique. Mais si vous venez pour le mulet de Kool Shen, la gouaille de Joey Starr et leur relation tumultueuse, vous allez être servi.

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commentaires
Hugo Flamingo
29/11/2021 à 11:39

@Magnitude. Merci de ton commentaire, j'ai ouvert un dico et effectivement, j'ai pu--- mais non je déconne ;)
Pas besoin de lire la définition, car mon travail est directement en lien avec l'écriture de scénario, les contrats d'auteurs, et ce qu'est une fiction (vis à vis de la loi, et des scénaristes etc).
Et tu peux continuer de me faire rire en me donnant la définition de facteur déclencheur car jamais lu ou entendu avant sur les bancs d'école ou les livres de dramaturgie.

Magnitude
28/11/2021 à 12:08

@Hugo

Va relire la définition la définition du mot "fiction" avant de commenter.

Hugo Flamingo
27/11/2021 à 01:47

@anderton. Si c'est pas une fiction, c'est un docu?
Ah merci d'accord ;)

Anderton
26/11/2021 à 08:53

@Hugo Flamingo : c'est pas une fiction ! C'est censé relater les débuts de NTM, donc une biographie ! Même s'il est parfois nécessaire de faire des raccourcis pour ne pas atténuer le rythme d'un métrage, de là à réécrire ou dénaturer les faits, c'est plutôt moyen...

Perso, je ne connais pas très bien le groupe NTM (malgré ses titres les plus célèbres et qui passent encore sur certaines radios, et bien évidemment les frasques de Joey Starr et les démêlés du groupe avec la Justice), mais quitte à voir un film sur eux, je m'attends à ne pas me faire flouer sur ce qui est relaté à l'écran, même si je n'irai pas tout vérifier sur wikipédia après la projection :-)

Hugo Flamingo
25/11/2021 à 23:14

Tous ces gens qui disent que ''dans la vraie vie''' '' dans tel livre'' . C'est une FICTION !!! ARRETEZ DE TOUT MÉLANGER !!!

Rorov94M
25/11/2021 à 19:21

Au niveau filmique du biopic sur Grégory Lemarchal

Magnitude
24/11/2021 à 22:16

Début assez prenant qui s'essouffle après 45mn environ. C'est globalement pas ouf, voir mauvais.

Le film m'a rapidement déçu concernant le facteur déclencheur qui fait passer Joeystarr et Kool Shen du tag au rap. Ils l'ont raconté à plusieurs reprises, et c'est dans le livre entretien "Mauvaise Réputation" que Joey explique que c'est la rencontre avec Johnnygo et Destroy Man (qui rappaient déjà) dans le métro, ces 2 là ont chambré Shen / Joey sur le tag et que le rap était mieux. Ce dernier lui dit comme dans le film : si on se met à rapper, tu peux prendre une chaise.
Pas du tout comme dans le film où la scène les oppose à Rockin Squat et Solo d'Assassin dans un appartement.

Ce qui amène le duo à commencer à gratter. Hors dans le film Kool Shen écrivait déjà... La sortie et leur apparition sur la compil "Rapattitude" avec le titre je rap a été occulté. Tout comme STRAIGHT OUTTA COMPTON ne s'est focalisé que sur cet album de leur courte discographie.

NTM qui joue "boogie man"... Ouais pourquoi pas. Un titre pourtant totalement inconnu sortit après le 1er album avec des titres live du Zénith (1992). Peut-être qu'il l'avait écrit avant, et non retenu pour paraître sur l'album Authentik. Y avait mieux à piocher (de personne je ne serai la cible, le pouvoir ou soul soul pour rester dans la vibe titre ambiançant)

A vouloir être partout (vie perso, critique sociétale, musique, relations avec le crew / du duo), Suprêmes est finalement nulle part. Effleurant certains arcs, en bâclant d'autres.

Quelques compliment à IAM dans la volée... j'sais pas trop pourquoi vu l'amour que porte Starr à AKH.

Sandor Funtek s'en sort très bien en Kool Shen. Par contre Théo Christine a hérité d'un rôle difficile. Il s'en sort dans les scènes dramatiques, mais le Joey écorché, égoïste, bad boy, ainsi que sur scène... ne m'a absolument pas touché.

Un biopic musical qui rencontre le problème de la plupart des autres, est-ce qu'on raconte une histoire inspirée de faits réels ou l'Histoire ?

Ethan
24/11/2021 à 21:59

@Kyle
Un peu naïf je te trouve. Il a ses qualités mais il a aussi ses défauts et pas des moindres

Je n'aime pas vraiment le fait de donner du crédit à Joey Starr. Il a ses amis dans le show biz et dans les médias qui lui permettent de faire today des films et des feuilleton et de la promotion de ses concerts sur les plateaux télé et d'éviter qu'on parle de son comportement violent

Kyle Reese
24/11/2021 à 21:42

bande-son concocté par Cut Killer ... un nom surgit du passé qui me ramène à une putain d'époque sur Radio Nova ! Même si je n'étais pas fan de Rap, ça envoyait néanmoins du lourd, du bon son comme on dit maintenant.

#diez
24/11/2021 à 21:21

Le film est moins un film sur le groupe que sur les personnes derriere la musique. Une position assumée de la réalisatrice. Qu'on aime ou pas je dirais qu'il y a là une ambition salutaire sublimées par des séquences musicales enflammées.

Votre critique me semble plutôt juste dans les aespects qu'elle met en avant.

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