The Dark Knight : critique Joker

Mathieu Jaborska | 15 février 2021 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Mathieu Jaborska | 15 février 2021 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Rarement une oeuvre de pop culture aura été aussi célébrée que The Dark Knight, désormais devenue une référence partagée par une grande partie des amateurs de cinéma occidental. Après les deux consécrations Batman Begins et Le PrestigeChristopher Nolan a atteint la stratosphère de la popularité grâce au Chevalier Noir, et surtout au Joker, rapidement devenu une icône, pour le meilleur et pour le pire. Évidemment, la disparition tragique du jeune comédien Heath Ledger a contribué à faire de sa performance une référence moderne et du film un carton d'estime. Mais il serait malvenu de résumer le long-métrage à sa présence, tant il regorge de qualités.

BATMAN RISES

Avant la saga de Nolan, le gros morceau contemporain en matière de super-héros était sans conteste les deux premiers Spider-Man de Sam Raimi. Ces démonstrations visuelles sans précédent ont également marqué au fer rouge et noir la pop culture, en remettant au goût du jour une passion américaine pour les univers de comic-books. Si le premier volet est apprécié, le véritable chef-d’œuvre de la trilogie est clairement le deuxième opus, conçu avec plus d'argent et plus de liberté grâce au succès de son prédécesseur.

Un statut dont jouit probablement également beaucoup The Dark Knight. Batman Begins avait un budget de 150 millions de dollars, sa suite a obtenu 185 millions et une carte blanche relative théoriquement confiée au cinéaste. Mais étrangement, sa liberté se traduit autrement que chez Raimi, voire d'une façon totalement opposée. Alors que l’auteur de Darkman avait tout misé sur une surenchère super-héroïque vertigineuse, David S. Goyer et les frères Nolan achèvent d’enlever Bruce Wayne à son univers dessiné pour plonger dans des environnements consciemment réalistes.

Déjà que leur Batman tenait à l’origine plus du Charles Bronson d’Un justicier dans la ville que du modèle de vertu à la Schumacher, influence de Frank Miller oblige, il devient ici carrément un pur vigilante, avec tout ce que ça implique de réflexions politiques.

 

PhotoOui, je suis vigilant, et alors ?

 

Nolan franchit la limite définitivement lorsqu’il envoie son personnage en dehors des murs de Gotham, à Hong Kong en l’occurrence, pour une extradition musclée. Si Batman Begins se détournait déjà régulièrement du genre super-héroïque pour s’y rattraper in extremis dans son dernier acte, sa suite verse sans mesure dans le thriller urbain, nettoyant au passage les rues de la ville de la moindre forme d’innocence.

Adoubé par la production, Nolan ne se laisse aller à aucune concession, si ce n'est la présence obligatoire de séquences de baston, indispensables dans une aventure de l’homme chauve-souris. Le metteur en scène, fier de se passer de seconde équipe sur un projet de cette ampleur, rechigne à l’exercice, et ça se voit. Les quelques vraies empoignades de The Dark Knight, molles, mal gérées et même parfois illisibles, ennuient profondément. Ce n’est clairement pas ce qui l'intéresse, lui qui noie d’ailleurs souvent ces séquences dans un éclair de génie conceptuel (le climax), un montage alterné (toujours le climax) ou un déluge d’effets spéciaux pratiques ultras spectaculaires.

Là-dessus, rien à redire : le film parvient parfaitement à concilier son esthétique pseudo-réaliste et ses effets, pour un résultat pas avare en scènes marquantes, à l’instar de la fameuse poursuite coupant le récit en deux, bien plus mémorable pour son retournement de camion et sa destruction d’hélicoptère que pour l’affrontement en lui-même. L’initiateur de la future maestria esthétique Interstellar sait décidément s’entourer. De quoi faire passer un thriller qui lorgne presque sur le polar noir pour un blockbuster capable d’attirer les foules en salles, une qualité qui s’est depuis imposée comme sa marque de fabrique.

 

photo, Christian BaleDe la Bale, ce costume

 

THE KILLING JOKE

Pour le reste, la narration générale tourne évidemment, du moins dans une première partie, bien plus autour du Joker que de Bruce Wayne. Le clown et son maquillage si efficace qu’il se fond dans son identité sont les véritables stars du film. Inutile d’épiloguer sur la performance d’Heath Ledger, sorti de ses amourettes cinématographiques par le metteur en scène au grand désarroi des fans, puis porté aux nues avant et après sa mort pour des raisons évidentes. Habité, il fait honneur au personnage écrit pour lui, motivant perpétuellement les grandes lignes du récit dans un jeu de chat et de la souris jouissif.

Ce n’est pas un hasard si ce personnage a permis à lui seul de sacrer Nolan, tant il est représentatif de la façon dont le réalisateur traite ses univers. Les deux carburent au concept et toute l’action de The Dark Knight consiste justement à se perdre dans les dispositifs concoctés avec une intelligence parfois complètement surréaliste par le Joker. Les deux se plaisent à manipuler Batman et le public par la même occasion, sans trop se préoccuper de la castagne ou des évènements concrets qui pourraient en découler.

Le réalisateur n’est pas beaucoup moins sadique que son antagoniste quand il accompagne ses exactions de dilemmes moraux profonds, en liant par exemple par radio les deux amants sur le point de se faire exploser la tronche. Un pur procédé de cinéma concocté avec malice par le méchant de l'histoire, avec la complicité du Joker…

 

photoDark Knight Sasuke

 

De là découle le rythme du récit, inspiré par Heat, qualité pour beaucoup, défaut pour d’autres. Difficile de blâmer ces derniers : l'intrigue se déballe par à-coups, volant de piège alambiqué en piège alambiqué, dans une confrontation bien plus psychologique que physique. C’est tout l’enjeu de l'ouverture très maitrisée, mettant en scène un braquage sous forme de jeu de dupes express, avec un humour noir évident et infusant déjà les péripéties à venir.

En se faisant catalyseur du système cinématographique Nolan, le Joker lui permet également de s’attaquer frontalement aux thématiques qu’il avait déjà insérées un peu plus maladroitement dans le premier opus. Curieux paradoxe : malgré son refus de faire de Batman un super-héros, il s’attèle avant tout à évoquer ce qu’est, en définitive, l’héroïsme. Une idée bien sûr cristallisée par cette réplique désormais culte : « soit on meurt en héros, soit on vit assez longtemps pour se voir endosser la peau du méchant », préparation au paiement épique et réponse désespérée aux crimes du Joker.

 

photo, Heath LedgerLa célèbre scène de la battle de danse

 

Car le but du clown maléfique est justement de se caractériser tout seul comme super-méchant, et donc de faire de son ennemi un héros dépossédé de ses moyens, un affrontement perpétuel selon lui, mais également extrêmement meurtrier, la faute à la diégèse réaliste. Un détail précise la façon dont il conçoit l’anarchie  : pour barrer la route au convoi, il brule un camion de pompier, une attention visuelle absurde qui n’a d’autre objectif que d’en faire un bad guy auto-proclamé. Encore une fois, il fait du cinéma.

De fait, qu’on apprécie ou pas la musique controversée d’Hans Zimmer et James Newton Howard, force est de constater qu’elle entre parfaitement en résonnance avec ce duel permanent. Les thèmes musicaux des deux ennemis ont beau s’inviter très différemment dans le film (un crescendo tendu dans un cas, un son brutal dans l’autre), ils se répondent presque parfaitement, les exilant dans leur face à face alors que Gotham souffre autour d’eux.

 

Photo Heath LedgerL'icône des trentenaires rebelles sur Facebook

 

JUSTICE FOR ALL

Qu’est-ce qui fait de Batman un héros ? La dernière partie du long-métrage entend bien répondre à cette question grâce à la naissance du personnage de Double-Face, incarné avec rigueur par un Aaron Eckhart taillé pour le rôle et des maquillages numériques clairement en avance sur leur temps. Loin d’être défini par son gimmick, le fameux lancer de pièce, un peu au service du scénario, il est caractérisé par son passé de « chevalier blanc », comme les personnages le qualifient eux-mêmes.

Alors que le Joker voudrait en faire le symbole de la justice corrompue par l’anarchie, voyant dans sa vengeance tout sauf impartiale une façon de tourner en dérision le système, Batman finit par le transformer en martyr, quitte à prendre sur lui la colère du peuple qu’il a pourtant contribué à sauver. Ce final, inhabituellement sombre pour une superproduction de ce calibre, a fortement contribué au succès du film, à raison.

Cliffhanger redoutable (Batman reviendra en odeur de sainteté dans la suite), c’est aussi une conclusion parfaite aux questionnements établis précédemment, traitantvia l’agitateur anarchiste, du rôle de la justice et de sa portée symbolique.

 

photo, Maggie GyllenhaalHarvey a une Dent contre le Joker

 

Plus qu’une figure antagoniste marquante, le Joker sert surtout d’outil pour bouleverser tout ce petit monde, semer, comme il le dit lui-même dans son monologue manifeste de l’hôpital, le chaos, histoire de faire de Batman un anti-héros au sens moderne, c’est-à-dire celui qui sera capable de bafouer quelques règles morales, et encaisser. La séquence du sonar de la fin, anticipant si bien le scandale de la NSA qui éclatera cinq ans après la sortie que ça en devient troublant, est un point de rupture total dans la saga, d’autant plus qu’il rejoint l’épisode des bateaux, l’occasion pour Nolan d’esquiver avec l’agilité d’une Catwoman les accusations de misanthropie.

The Dark Knight n’est pas là pour commenter l’organisation sociale et la moralité de ceux qui y participent. Il est là pour analyser la place des héros qu’il met en scène. Le positionnement n’est encore une fois pas sans rappeler les essais de Frank Miller, qui utilisait le manque de pouvoirs du justicier pour interroger sur sa légitimité, dès lors qu’il s’aventure hors d’un univers purement hérité du comic-book.

Dans un coup de maître, le cinéaste parvient dans ce dernier tiers à justifier le titre de son œuvre, première aventure du personnage non intitulée « Batman » au cinéma, et par la même à donner un sens précis à ce surnom installé depuis des décennies dans la franchise. Une vraie profondeur auto-réflexive qu’on retrouvait justement très légèrement dans Spider-Man 2. Comme quoi, les deux films ont plus en commun qu’on pourrait penser.

 

Affiche officielle

Résumé

L'introduction du Joker permet surtout à Nolan d'ancrer encore un peu plus son héros dans un univers de thriller, quitte à éviter par tous les moyens possibles de filmer l'action. Le clown anarchiste chamboule le monde du justicier pour aboutir à une remise en question particulièrement sombre et techniquement impressionnante de son statut de héros. Un chef-d'oeuvre ? Sans doute pas. Une pierre angulaire de la pop culture ? Absolument.

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Lecteurs

(4.5)

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commentaires
Matrix r
17/02/2021 à 12:24

Un film énorme. Un classique. Chef d'oeuvre. Le meilleur Nolan tout simplement

Cépafo
15/02/2021 à 20:10

Batman n'est pas le héros dans l'histoire.Batman est même le problème qui a engendré le chaos.

L'un des meilleurs traitant subrepticement du post 11 septembre. Quelle tuerie.

Ce Batman montre son côté réactionnaire,en face le chaos absolu représenté par un clown sorti de nulle part.Un nihilisme sans histoire et sans nom qui detruit tous les systemes de valeur.L'echelle de valeur est morte,malgré le dilemme des 2 bateaux à la fin.Le joker c'est à dire le nihilisme total a gagné.Symbole d'une époque où les héros n'ont plus leur place. La vraie mort est dans ce film ,pas dans dark knight Rises .Bien quon devine le camp qu'a choisit Nolan dans son long metrage (un peu réac sur les bords parfois), il reste tout de même ,avec memento , son film le plus désespéré et le plus sombre. L'icone principale est pratiquement placé au second plan.

Certes Ledger a magnifié le trou noir humain, sa mort également fut une belle promotion pour le film (malheureusement).Mais rares sont les fois où on a vu les deux faces d'une même piece ,etre au final complementaires.Le Joker,en fait c'est juste Batman qui a mal tourné. Et Batman c'est juste le Joker qui a 2 doigts de virer barge.


Tellement puissant .

Gemini
15/02/2021 à 19:27

Il mérite les 5 étoiles. Chef d'œuvre.

Sàvgee
15/02/2021 à 15:20

Un bon Batman super agréable a revoir et qui souffre des travers nolaniens de l’époque (scènes d’action pas folichonne, surexplication incompréhensible des enjeux, un joker marquant mais malheureusement sans sa dimension « artiste »). Ça reste du haut de gamme dans le cinéma hollywoodien

Nico L.
25/07/2020 à 19:24

Cette trilogie est une œuvre d'art, l'ambiance sombre, la tension palpable, l'histoire et cette musique qui te fait dresser les poils exactement comme l'indique la critique: Heat
La façon dont Nolan tourne l'histoire, dans une fiction plutôt très proche de la réalité, est pour moi, la plus représentative du vrai Batman (pas un rigolo quoi) loin d'être parfait, il tente de combler ses défauts sans pour autant y arriver, il reste un homme quoi: Batman est un symbole pas un super héros. Bref j'ai regardé cette trilogie je ne sais combien de fois et je ne m'en lasse pas

Cacatoès masqué
25/07/2020 à 08:31

Personnellement je n'ai pas du tout accroché aux films, ce n'est pas une représentation de Batman ou de ses ennemis (joker compris) qui m'attire. Le côté réaliste et une photographie trop propre me font sortir de l'univers DC pour aller vers un die hard plutôt qu'un film Batman, là où Snyder me fait bien plus ressentir le côté surnaturel et la crasse d'un Gotham qui sombre. Bref pour moi, la trilogie Nolan est une série de films d'action sympathique mais sans plus, qui montre une facette du multivers DC dans laquelle je ne préfère pas m'attarder.

Dede
22/07/2020 à 17:59

Je ne vois pas ce qu il y a de controversé dans la musique de Zimmer. On aime ou pas point.

nyny87
19/07/2020 à 22:08

ca aurait ete un chef d'oeuvre s'il avait fait sauter les 2 bateaux.

Ethan
19/07/2020 à 12:40

Pas d'accord
Le 1er film Batman Begins est pas mal mais les 2 autres sont nuls

Numberz
19/07/2020 à 11:21

@ taffey

Nope, je crois que c'est ce qui était prévu pour le joker. La scène d'ailleurs, il me semble, aurait été la parodie de justice comme dans TDKR il me semble, avec l'épouvantail. Vraiment les boules pour ce personnage mais aussi pour cet acteur.

Un petit mal aimé sur Chevalier peut être ?

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