Chez moi : critique sheitan sur Netflix

Marion Barlet | 1 avril 2020 - MAJ : 01/04/2020 18:11
Marion Barlet | 1 avril 2020 - MAJ : 01/04/2020 18:11

Netflix sort encore le drapeau espagnol après La Plateforme et avant la Partie 4 de La Casa de papel avec une une nouvelle création originale : Chez moi (Hogar en version originale). Le thriller d'Àlex et David Pastor se concentre autour d'un homme qui descend l'échelle mais compte bien s'accrocher à ce qu'il a de plus cher : son appartement. Servant un propos sociétal sur les logiques de pouvoir, le film prend le parti d'y intégrer son anti-héros comme un de ses représentants les plus vicieux.

ATTENTION SPOILERS !!

DIS-MOI QUI TU ES, JE TE DIRAI OÙ TU VIS

L'algorithme est simple : plus on est riche, plus la surface d'habitation est grande. Le quartier gentrifié, la voiture classe, les gosses dans le privé et la tenue de la ménagère suivent. Autant dire que Javier (Javier Gutiérrez) avait tout pour être heureux, jusqu'à ce qu'il devienne un has been de sa branche. Les premières images présentent une de ses vieilles publicités, abominablement standard, une famille comblée dans un appartement immense et chauffé. Le héros a perdu sa créativité, il ne trouve aucun emploi digne de ses qualifications et commence un déclassement social.

Pourtant épaulé par sa femme (Ruth Díaz), Javier ne supporte pas de perdre ses acquis et développe une addiction spéciale : celle de son appartement. Symbole de sa vie passée, il y retourne et fouille dans celle des nouveaux occupants, afin de s'y incruster. La symétrie est frappante : papa, maman, enfant, mais ce que l'on prend d'abord pour de la nostalgie se révèle être un plan machiavélique

Bien loin de se satisfaire de son aimante épouse, du nouvel appartement minuscule et de son fils en surpoids, Javier active une tectonique des plaques sociales. D'un égoïsme superlatif, le héros n'a cure de sa famille et se bat unilatéralement pour en acquérir une autre, plus reluisante avec une femme naïve mais bien née, et une fille championne de gymnastique. Loin des sentiers moraux dont les films nous rabachent les oreilles, avec des pères courageux et protecteurs, Chez moi respecte son cahier des charges et met l'amour dans le bien matériel, l'appartement.

 

photo, Javier GutiérrezDerrière ce visage blessé et digne se cache un monstre

 

RÉGNER POUR MIEUX DIVISER

La construction psychologique de Javier est passionnante. La mise en scène annonce un homme bouleversé, affaibli et parasite, mais son caractère profond se dévoile au tournant du thriller. Cet homme petit, pas spécialement beau, n'est rien d'autre qu'un obsédé de la réussite.

Très crédible dans sa fabrication, il table sur la chance pour semer son épouse et sur son intelligence pour manipuler son ennemi. Avant de diviser sa cible (le couple Tomás-Lara), il s'assure de régner en maître sur la psychologie de sa victime. Atteint d'alcoolisme, Tomás trouve un allié et ami en Javier, qu'il rencontre "par hasard" à un groupe de parole.

 

photoLes maisons rendent psychopathes, regardez Parasite

 

Les mensonges et les manipulations se succèdent jusqu'à ce que le héros atteigne son but, dans un final à glacer le sang, à la fois happy ending et boucherie éthique. Brillant pour l'audace de son personnage principal, pour sa fureur et son immoralisme orthodoxe, le film se plante néanmoins dans ses procédés d'action. Les personnages secondaires sont d'une bêtise déconcertante, ils sont aveugles et sourds, dans une mise en scène qui sort les gros sabots pour accélérer les rencontres. Seule la première épouse se dépatouille bien, prise de doute sur les activités de son mari et n'hésitant pas à fouiller les poubelles pour en savoir plus.

Tomás (Mario Casas) et Lara (Bruna Cusí) se font embobiner comme des bleus et leur partition fait perdre en épaisseur le psychopathe. D'une scène à l'autre, le spectateur devine l'intégralité des ficelles qui construisent l'oeuvre, à base de scènes téléphonées par... des coups de téléphone. Exemple type, la mort de Tomás : alors que le mari est en pleine crise allergique et qu'il faudrait appeler les secours, son épouse préfère répondre à l'appel de Javier et attendre que celui-ci vienne prendre les choses en main. Le film est ainsi pavé de séquences où les dialogues sont attendus, les retournements prévisibles et les intentions (sauf celles du héros) monocordes.

 

photoTomás au second plan

 

L'ÉTHIQUE DES MOEURS-TRES

La psychologie du héros est splendide car elle fait preuve d'une honnêteté sans complexe. Dans le monde où nous vivons, la concurrence est omniprésente, décriée mais toujours pratiquée. Pour Javier, l'égocentrisme n'est pas une menace collective mais un instinct naturel qu'il n'interroge jamais. Obnubilé par sa quête, il semble vivre en parfaite harmonie avec ses convictions, qu'il rationalise jusqu'à menacer son ex-femme si elle dénonce son crime.

Toutefois, une parenthèse vient tendre la main à ce maniaque, pour complexifier la morale décadente qui le caractérise. Lorsque le jardinier pédophile regarde de trop près sa (future) fille, Javier sort sa limite morale et... le tue. Incapable de supporter qu'on s'en prenne à la petite, il carbonise indirectement le coupable, nous offrant une scène de mise à feu, plaisir coupable du spectateur embrigadé dans une morale à trois vitesses.

Entre la folie maniaque et la lâcheté (il ne tue qu'une fois de ses mains), le personnage est animé d'une idéologie très personnelle, qui rappelle des losers célèbres passés chez les gagnants (American Beauty, Lester dans Fargo saison 1), tout en gardant une identité propre. C'est dommage que la stratégie scénaristique et de mise en scène soit autant inférieure.

Chez moi est disponible sur Netflix depuis le 25 mars 2020

 

Affiche espagnole

Résumé

Malheureusement ficelé avec de la corde trop légère pour son contenu, le film n'atteint pas la puissance et la volonté du héros, dont l'idéologie personnelle est fascinante et d'une franchise inattendue.

commentaires


04/04/2020 à 00:35

Clichés, erreurs narratives, musique trop présente pour rien, scènes d’amour ou de ruptures en plein « braquage »...
Bref 0/10

Geoffrey Crété - Rédaction
03/04/2020 à 10:31

@Alicia Vik

Je ne pense vraiment pas que ce soit "la critique de nos jours". C'est même une problématique trop récente (la réactivité, l'instantané du web, qui fait que chacun va chercher des infos en temps réel et consomme d'une nouvelle manière) pour comparer à "avant" (la critique papier, qui écrivait avec spoilers avant même que cette notion n'existe, dans une temporalité différente où personne n'allait se plaindre de lire des détails sur un film, après avoir acheté un magazine pour lire ça).

Vous êtes venu(e) donner votre avis, très clair, et je vous réponds, avec notre point de vue. Ce serait de la malhonnêteté intellectuelle de ne pas dire amen, pardon, et être d'accord avec vous par principe ? Un désaccord est-il la preuve que quelqu'un est dans l'erreur, irrespectueux ? Je ne pense vraiment pas, ou alors c'est une pure impasse dans l'échange. Venir nous parler, ça ne garantit aucunement qu'on va vous dire que vous avez raison : ça garantit qu'on essaiera de vous répondre poliment en expliquant notre point de vue. Parfois, on s'excuse d'une erreur, on justifie un choix, on débat. Parfois, on explique que non, il n'y a aucun drame, que c'est un choix, et que comme tout choix, ça peut ne pas plaire.

La "dernière minute" est une raison. Puisque notre travail est alors fait dans un timing très différent. Et un média est fait sur des choix edito. Et je n'ai nulle part parlé de la pertinence d'une oeuvre par rapport aux spoilers, mais simplement de choix edito selon plein de critères (la sortie, la dispo de l'équipe, l'engouement des lecteurs et surtout, surtout la nature de l'oeuvre, qui parfois mérite d'être détaillée et pas traitée "sans spoilers", si on veut écrire des choses et pas juste tourner autour du pot).

On a choisi de parler de Chez moi avec des détails ("spoilers"), afin d'en parler mieux, plus précisément, plus... honnêtement. Libre à vous de vouloir une critique sans info, plus vague, et c'est notre liberté de site, de critique, de choisir ce qui est le plus adapté à notre travail. L'honnêteté intellectuelle est de l'assumer encore ici, et d'avoir mis une alerte spoilers dès le début, pour prévenir. Navré si cela vous a gâché le plaisir avant de voir le film, mais cet avertissement était clairement là pour vous dire de ne pas le lire, sauf à vos risques et périls. En toute honnêteté, oui, c'était noir sur blanc.

Alicia Vik
03/04/2020 à 01:14

Geoffrey Crété alors je me désole de la critique de nos jours. C’était mon 1er com et au vu de votre réponse qui cherche à ne pas reconnaître que vous avez commis une erreur j’y vois vraiment du foutage de gueule. Mais puisque que maintenant vous spoilé allègrement j’ai hate de lire vos futurs critiques Marvel, Star Wars etc. Ah oui ça ne sera pas le cas parce que là, la pression n’est pas la même... J’appelle ça de la malhonnêteté intellectuelle puisque vous vous permettez de dire en fonction de la pertinence de l’oeuvre ce que l’on peut spoilé ou pas ... Et l’excuse on l’a vu à la dernière minute n’empêche en rien de divulgacher et de faire votre travail de critique !
Mais bon attendre un mea culpa serait un peu trop demander sur ce site

Geoffrey Crété - Rédaction
02/04/2020 à 14:31

@Alicia Vik

On fait très rarement de la critique sans spoiler, et quand c'est le cas, c'est pour un film qu'on découvre un peu tard ou le jour de sa sortie, type événement à la Star Wars.

Pour réellement parler d'un film, exprimer un point de vue, ouvrir des pistes de réflexion, il est plutôt indispensable de pouvoir parler de l'intrigue, son écriture, sa gestion de personnages, et des scènes importantes. Du film, en somme.

Notre but premier n'est pas forcément de donner envie de voir un film, et faire la pub de Netflix, qui vend très bien son catalogue avec bande-annonce et algo. Nous, on arrive après, pour réfléchir une œuvre, proposer des pistes de réflexion, ouvrir un débat.
D'autant que le côté "donner envie", c'est dans notre papier du vendredi, sur les nouveautés Netflix, où là il y a zéro spoiler.
Aucun "effort" à faire donc, puisque c'est un choix, et pas une forme de fainéantise. Et l'avertissement "spoiler" est bien là signaler notre choix, et dire que c'est à lire après avoir vu le film.

Alicia Vik
02/04/2020 à 13:56

Je veux bien qu’il y ai écrit spoiler, mais là il n’y a plus grand intérêt à regarder un film dont tous les éléments narratifs ont étés spoliés.
On peut faire une critique sans tout raconter tout en donnant envie, d’ou le but de la critique.
Je viens rarement donné mon avis mais pour la prochaine fois faites au moins un effort pour les lecteurs, surtout que vous savez très bien le faire pour d’autres films en étant très prudent dans vos propos.

MystereK
02/04/2020 à 13:31

Un film à l'ambiance étrange, un personnage principal dérangé mais qui sucite un peu d'empathie, du moins au début. J'ai apprécié de suivre cette histoire nihiliste.

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