Le Jeune Ahmed : critique qui Cannes son innocence

Simon Riaux | 27 mai 2019 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Simon Riaux | 27 mai 2019 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Habitués de la Croisette, les frères Dardenne y ont été moult fois primés : Palme d'or pour Rosetta en 1999 et L'Enfant en 2005, prix du scénario pour Le Silence de Lorna en 2008 et Grand prix pour Le Gamin au vélo en 2011. En 2019, ils sont donc repartis avec le prix de la Mise en scène grâce au Jeune Ahmed. Pour ce film, ils font montre une nouvelle fois de leur capacité à embrasser des sujets et personnages complexes.

KIDS ARE NOT ALLRIGHT

L’embarrassant Adieu à la nuit d'André Techiné l’a rappelé tout récemment, la radicalisation est un sujet brûlant, qui taraude le cinéma français, condense une grande partie de ses passions et des questionnements qui assaillent les populations européennes, sans pour autant que le 7e Art s’avère capable d’en saisir l’essence. Souvent court et encombré de lui-même quand il veut aborder des thèmes d'actualité potentiellement polémiques, le cinéma hexagonal trouve une nouvelle fois dans son cousin belge une vision extrêmement pertinente et en prise avec le monde contemporain.

La première réussite du Jeune Ahmed est de refuser certaines tentations évidentes mais contreproductives. Il ne sera pas ici question de filmer le processus de radicalisation, mais plutôt comment il se heurte au réel, aux groupes sociaux qu’il entend fracturer. De même, le scénario du film se garde de psychologiser trop avant ses protagonistes, ou de tenter de décortiquer son héros, adolescent manipulé par un imam radical, préférant lui conserver son humanité, et une dimension de mystère.

 

photoLe Jeune Ahmed

 

Pour ce faire, Jean-Pierre et Luc Dardenne semblent avoir opéré une remise en question de leur cinéma, ou plutôt être retourné à ses ingrédients originels. S’ils n’ont jamais véritablement altéré en profondeur les principes de leur mise en scène, on note que cette dernière n’a peut-être pas été aussi focalisée sur les micro-évènements, scrutant non pas les grands mouvements, mais la myriade de petits gestes qui trahit un état d’esprit, annonce une décision.

Le sentiment de pénétrer l'intimité du Jeune Ahmed est ainsi d'une belle puissance, mais aussi d'une grande violence pour le spectateur, qui ne pourra trouver de réponse simple ou manichéenne aux questionnements soulevés par le chemin emprunté par l'adolescent au centre du récit.

 

photoAhmed aveuglé par l'imam radical

 

AU REVOIR LES ENFANTS

Ce dispositif a beau apparaître plus fabriqué qu’à l’accoutumée, il offre toujours des séquences d’une extrême intensité, aussi maîtrisées quand elles insufflent de l’urgence au récit, que quand l’action paraît s’immobiliser. Rassemblant un casting d’inconnus tous d’une belle justesse et d’une précision constante, les cinéastes auscultent ici l’humanité d’un personnage problématique, avec une honnêteté bienvenue.

Ne cédant jamais à l’appel du fait-divers, du jugement ou de la simplification, le duo opte pour un positionnement terrible et abrasif, puisqu’il conserve jusque dans sa conclusion la conflictualité de la situation. On ne résoudra pas en un récit, on ne tranchera pas la question de la foi aveugle en un peu plus d’une centaine de minutes, et la seule vérité qui vaille est peut-être la conscience que cette dernière menace sans cesse de nous échapper, si tant qu’un esprit ou une caméra puisse l’enregistrer.

 

photoCorps empêtrés, oppositions et jeux de regards...

 

Malheureusement, et en dépit d’un découpage dont on apprécie avec quelle intelligence et quelle discrétion il joue de la photographie (la lumière dans laquelle il nimbe une grande part du récit semble, tel un phare, témoigner de l’humanité de la démarche), le scénario s’avère souvent trop mécanique.

C’est notamment dans l’agencement des relations entre Le Jeune Ahmed, les adultes qui l’entourent et plus encore une jeune fille qu’il va croiser, que le métrage révèle une dimension didactique dont il ne parvient pas à s’affranchir. Comme souvent au sein de leur oeuvre, les cinéastes organisent leurs séquences autour d'une idée ou d'un acte bien précis. Le dispositif est incontestablement efficace, mais parfois redondant, ou tout simplement transparent, il mine peu à peu l'impact de l'intrigue.

 

Affiche

Résumé

Après La Fille Inconnue, les Dardenne reviennent à leurs fondamentaux et prouvent que malgré un scénario trop mécanique, la délicatesse et l'acuité de leur mise en scène peuvent faire des miracles, y compris avec le sujet compliqué de la radicalisation.

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commentaires
chakib2014
13/09/2019 à 14:07

Les fréres Dardenne posent toujours le probléme de radicalisation des jeunes français d'origine maghrébine qui sont influencés par les idées extrémistes insufflées par les islamistes radicalistes du moyen orient. Ce film retrace l'itineraire d'un ado malléable influencé par un Imam de la mosquée qui lui inculque des idées radicalistes. Ce jeune AHMED peut-il encore avoir une chance de sortir de l'engrenage insidieux du fanatisme?.

Matt
27/05/2019 à 18:51

Assez d'accord avec votre critique.
Comme d'habitude chez les Frères Dardenne, le scénario (et les dialogues) est limpide et d'une justesse à toute épreuve. La séquence de dispute entre Ahmed et sa mère est criante de vérité.
Les disputes familiales, surtout dans le ciné français, ça peut être casse gueule.

Cependant, cela reste du pur Dardenne. Plus vraiment innovant dans sa forme (plan de dos, accentuation des petits gestes par gros plans entre autre) et par des tics de mise en scène déjà vu dans leur cinéma comme la séquence des lunettes entre Ahmed et Louise (sublime jeune actrice en passant) ou l'abandon du meurtre de l'éducatrice qui rappel un peu celui dans Le Fils.

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