Sur le chemin de la rédemption : critique éblouie

Simon Riaux | 25 septembre 2020 - MAJ : 25/09/2020 17:40
Simon Riaux | 25 septembre 2020 - MAJ : 25/09/2020 17:40

Après une série de films passablement ratés (The Canyons, Dog Eat Dog), personne n'attendait grand chose d'un énième Paul Schrader. Contre toute attente, il livre avec Sur le Chemin de la Rédemption (First Reformed en VO), porté par Ethan Hawke, un éblouissant chemin de croix ; dont la beauté et l'ampleur saisissent instantanément le spectateur, pour ne plus le lâcher, au long d'une épiphanie miraculeuse. Et ce joyau noir est désormais disponible sur Netflix.

AU NOM DU KYSTE

Les voies de la distribution sont impénétrables. A l'heure où quantité de productions, parce qu'elles peuvent désarçonner, parce qu'elles ont été pensées hors des cases balisées par les blockbusters, se voient privées de visibilité voire de sorties salles, des créations fortes et singulières menacent chaque année de passer inaperçu, voire de tomber dans l'oubli. Ce fut le cas de Sur le Chemin de la Rédemption, qui aura sidéré le public restreint qui l'a découvert en salles aux Etats-Unis, directement en vidéo chez nous.

Mis en ligne par Netflix, le long-métrage de Schrader bénéficiera peut-être d'une seconde vie. En dépit de cette possible résurrection, qu'un réalisateur voit son plus grand film condamné à sortir dans une indifférence quasi-totale, quand celui-ci traite justement de l'inexorable agonie du monde qui l'a vu naître, avait quelque chose d'aussi fascinant que funeste. Un film peut-il contenir en son sein la fin d'une civilisation ? Le spectateur ensorcelé par la proposition de Paul Schrader sera tenté de répondre par l'affirmative.

 

photo, Ethan HawkeLa photographie est signée Alexander Dynan

 

Ernst Toller est un pasteur divorcé. Esseulé, il pleure la mort au front du fils qu'il a poussé à s'enroler, tandis qu'il a bien du mal à reconnaître l'institution religieuse qu'il a embrassé jadis, devenue une parade matérialiste aux faux airs d'onguent pour citoyens maniaco-dépressifs. La demande d'assistance d'une de ses ouailles (Amanda Seyfried), enceinte d'un homme que ses convictions écologistes poussent à envisager la paternité comme une faute en ces temps d'apocalypses climatiques, va le propulser dans une spirale de désespoir insoupçonné.

Le cinéma de Schrader a toujours été porté par des figures masculines perdues, à l'incandescence tragique, mais jamais transcendées à ce point par une rage sourde, par une colère blanche et déchirante, comparable à ce que porte ici Ethan Hawke. Corps du Kyste, phare désormais incapable de s'allumer, pour guider des pélerins depuis longtemps dispersé, il dispense tout le long de Sur le Chemin de la Rédemption une affliction aux airs de diagnostic indiscutable.

 

photo, Amanda Seyfried Amanda Seyfried trouvera-t-elle les réponses qu'elle est venue chercher ?

 

REST IN PIECES

Ce qui rend si imparable le terrible constat porté par le métrage, c'est la science de la mise en scène de son réalisateur, qui a enfin trouvé le point d'équilibre idéal entre les mouvements de caméra amples, les dynamiques ouatées qui composent son style, et les citations du cinéma européen qu'il porte en lui depuis des décennies.

Ainsi, l'artiste cite plus souvent qu'à son tour Robert Bresson, revenant à l'envi sur les motifs (parfaitement intégrés à la narration) de Journal d'un curé de campagne. Il n'oublie pas non plus Carl Theodor Dreyer, renouant plastiquement avec son sens de la fatalité. C'est ici la figure blafarde du temple, le cadavre à la dérive de ce presbytère de Brooklyn, qui composent autant de vigies ou d'épouvantails, où s'étend l'influence du maître.

 

photoEthan Hawke

 

Mais derrière ce vernis glaçant, c'est un autre feu qui bout. Un chaos auquel mène désormais irrésistiblement Schrader : celui d'une rage plus pulp, d'une fièvre venue de ses derniers films. Car pour ratés que furent Dog Eat Dog ou The Canyons, ils contenaient déjà en leur sein, un bouillonnement misanthrope, un renoncement furibard au monde de demain. Cette énergie, ce nihilisme de B movie, c'est précisément ce qui tord les traits d'Ethan Hawke, ce qui murmure à Amanda Seyfried qu'une explosion couve.

Et le spectateur de demeurer interdit, face à la mortelle élégance, l'ascèse tranquille de ce récit enragé, cette élégie désespérante d'un univers qui a déjà sombré. On l'avait déjà enterré, mais Schrader est revenu d'entre les morts pour nous annoncer l'avènement d'une chute infinie. Sans  foi, ni loi, Sur le Chemin de la Rédemption nous parvient directement en vidéo, dans un silence de mort, qui colle tragiquement à ce qu'il raconte.

 

Affiche

Résumé

Testament cinématographique et épitaphe d'une civilisation au bord du gouffre, Sur le Chemin de la Rédemption est le meilleur film de Paul Schrader, et une claque qui risque de passer injustement inaperçu.

Lecteurs

(4.4)

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commentaires

Carlito B.
25/09/2020 à 23:40

Et dire qu'il n'est même pas sorti en blu ray chez nous...

Simon Riaux - Rédaction
25/09/2020 à 17:40

@captp

Petit bug corrigé, merci pour le signalement !

captp
25/09/2020 à 17:37

La page de Paul Schrader n'est pas faite... En tout cas le lien qui doit y mener en cliquant sur son nom est off.

Barnabé Cherèle
25/09/2020 à 15:56

Salut, quelques coquilles. Je ne vois toujours pas de bouton pour les signaler plutôt que de devoir les indiquer en commentaire ?
- "grand-chose" (tiret)
- "qu'un réalisateur voiE" (subjonctif)
- "s'enrôler" (accent circonflexe)
- "enceinte d'un homme que ses convictions écologistes poussent à envisager la paternité comme une faute" -> ça n'a pas de sens, il manque un mot ?
- "l'institution religieuse qu'il a embrasséE"
- "des pÈlerins depuis longtemps disperséS"
- "sans foi" -> un seul espace au lieu de deux
- "une claque qui risque de passer injustement inaperçuE"

Jean
25/09/2020 à 15:16

Un grand film!

sylvinception
25/10/2018 à 11:32

9 euros le dvd à la fnac.

Celine
24/10/2018 à 22:31

Inaperçu pas pour moi, !!!!!

Ziterk
24/10/2018 à 22:09

Dog Eat Dog et First Reformed sont embrasés par une même impulsion exaltée.

Aucun hasard si Schrader a enchainé le dernier avec le premier, en y reconduisant les jeunes chef opérateur et monteur.

Un auteur qui culmine en fin de carrière, pourtant déjà abondante en richesses.

Bowl
24/10/2018 à 19:18

J'ai pu le voir sur grand écran à Locarno, très très beau film, merci d'en parler !

Stivostine
24/10/2018 à 18:00

Je trouve qu'il y a une étoile de trop, jai moyennement accroché, autofocus restera un de mes shrader prefere.

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