Rage : test

Johan Beyney | 16 juillet 2015 - MAJ : 16/07/2018 10:00
Johan Beyney | 16 juillet 2015 - MAJ : 16/07/2018 10:00

Test du coffret Frissons + Rage.

À voir les affiches ou à lire les titres ringards et racoleurs de ces deux films, aucun doute n'est permis : on est bien ici dans l'univers de la série B d'horreur des années 1970. À ce titre, Frissons (1975) et Rage (1977) ne déçoivent pas et apportent leur lot syndical de sexe (comprenez du sein et de la petite culotte en coton) et de violence (comprenez un peu de gore et beaucoup d'hémoglobine, de celle qui évoque davantage le rayon peinture d'un Bricorama que les globules rouges), bref de quoi appâter les amateurs du genre. Esthétiquement datés, encore brouillons en termes de mise en scène, les deux premiers films de David Cronenberg respirent l'enthousiasme et la maladresse d'un étudiant en cinéma enfin passé au long.

Cependant, en dehors de leur valeur intrinsèque, Frissons et Rage restent passionnants à regarder à deux points de vue. D'abord, ils révèlent à quel point Cronenberg est plus efficace à créer le malaise que la peur pure, la nausée que l'effroi. Ensuite, ils soulignent l'incroyable cohérence de la filmographie du réalisateur canadien. Jouant déjà sur les détails organiques, sur un je-ne-sais-quoi de malsain, ces deux films finalement assez similaires contiennent de manière quasi exhaustive l'ensemble des thèmes que le maître de la chair s'échine à traiter depuis trente ans

Comme dans la plupart de ses films, le point de départ est le même : dans un univers aseptisé et qui semble parfaitement maîtrisé (un immeuble ultramoderne dans Frissons, une clinique de chirurgie esthétique dans Rage, mais on pourrait parler aussi du cabinet des frères Mantle dans Faux-semblants ou du laboratoire d'un génie scientifique dans La Mouche) va se glisser un grain de sable qui va enrayer les rouages de la machine. Déjà fâché avec la médecine à l'époque, Cronenberg va le chercher dans les velléités expérimentales de deux médecins qui vont amener les corps de leur cobaye à subir de terrifiantes mutations. Peu importe alors que l'origine de cette mutation soient parfaitement grotesque (enlever sa raison à l'homme pour en faire un monstre assoiffé de sexe ?) ou carrément incompréhensible (une greffe de peau qui transforme une jeune femme en similivampire ?), c'est au processus de la mutation – et à ce qu'il révèle de la nature humaine – que le réalisateur s'intéresse.

Proche de ces grands frères que sont le Romero de La Nuit des morts-vivants ou le Don Siegel de L'Invasion des profanateurs de sépultures, Cronenberg traite ici de la contamination. Qu'il s'agisse d'un parasite (la limace mi-pénis mi-étron dans Frissons) ou d'un virus destructeur, la menace n'est jamais extérieure mais provient du corps même des victimes (They came from within est l'un des titres alternatifs de Frissons). À partir de là, une double lecture s'impose.

La première à l'échelle de l'homme : en dissociant le corps de l'esprit, en arrachant son âme à la chair, on n'obtient que des monstres. Dans une optique très freudienne (parasites et tentacule sont clairement des symboles phalliques), le réalisateur montre à quel point, sous les tabous et les interdits, se terrent nos pulsions les plus inavouables (et d'en faire un catalogue très provoquant dans Frissons, suggérant l'homosexualité féminine et masculine, mais aussi le viol, la pédophilie, l'inceste).

La seconde lecture doit être faite à l'échelle de la société : tel le virus mutant dans le corps humain, l'immeuble moderne et autarcique de Frissons, la recherche du corps parfait par la chirurgie esthétique dans Rage sont autant de symptômes d'une société déshumanisée et déshumanisante. Une société qui porte en elle les germes de sa propre destruction. Rage et Frissons sont à ce titre très complémentaires. Vampirisées dans l'un, les victimes deviennent vampires dans l'autre. Virus isolé sur une île dans un premier temps, il va ensuite se déplacer dans la ville. L'épidémie ne fait donc que commencer…

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