Millenium : Ce qui ne me tue pas - critique qui n'aime plus trop cette femme

Créé : 3 novembre 2018 - Geoffrey Crété

Lisbeth Salander est de retour. Après Noomi Rapace chez Niels Arden Oplev et Rooney Mara chez David FincherClaire Foy reprend le flambeau punk-hacker pour Fede Alvarez. L'actrice, révélée par The Crown, et le réalisateur de Don't Breathe - La Maison des ténèbres et Evil Dead ont ainsi une mission claire : faire de Millenium une future saga d'action.

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LES HOMMES QUI MISAIENT SUR LA FEMME 

Un peu comme Spider-Man, Lisbeth Salander, l'héroïne de Stieg Larsson, en est à son troisième visage. Il y a d'abord eu Noomi Rapace dans la trilogie Millénium version suédoise, puis Rooney Mara dans Millenium - Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, version David Fincher. Il y aura désormais Claire Foy dans Millenium : Ce qui ne me tue pas, qui illustre le désir du studio Sony de ne pas abandonner cette potentielle franchise.

Et l'intention est aussi de lisser tout ça au passage. Le générique l'illustre parfaitement : en reprenant les codes de celui du Fincher (figures noires, liquide gluant et corps tordus par la technologie), mais en utilisant un thème beaucoup plus doux que le Immigrant Song de Karen O et Trent Reznor, et en emballant ça en express, il témoigne d'une volonté d'offrir un spectacle plus formaté et familier, loin du feel bad movie revendiqué de plus de 2h30 avec Daniel Craig et Rooney Mara

Le succès en demi-teinte du film de David Fincher, et les exigences du cinéaste connu pour son perfectionnisme, ont poussé le studio à tout réévaluer. Ou comment reprendre le contrôle de la bêteMillenium : Ce qui ne me tue pas a donc coûté moitié moins (environ 40 millions, contre 90), se paye deux nouveaux acteurs et un nouveau réalisateur avec Fede Alvarez, propulsé par Evil Dead et Don't Breathe - La Maison des ténèbres - un cinéaste plus maléable donc. Quitte à perdre l'identité et la valeur des personnages au passage.

 

photo, Claire FoyLisbeth #3

 

MISSION : TROP POSSIBLE

Dans le générique du Millenium version Fincher, le remix violent d'Immigrant Song était comme un coup asséné au spectateur avant une enquête longue, tortueuse et envoûtante. Dans Millenium : Ce qui ne me tue pas, la musique de Roque Baños est bien plus tranquille, et c'est le reste du film qui lance au public une salve de petits coups pour l'impressionner. Explosion spectaculaire, course-poursuite sur la glace, combat rapproché, fuite dans une gare, balles lancées dans tous les sens : Lisbeth a des airs de Jason Bourne dans le film de Fede Alvarez.

Chez Fincher, le duo fouillait dans les archives et étudiait des images, et avançait dans un brouillard pour déchiffrer la réalité. Ici, la réalité n'est qu'une insignifiante ligne de code, qui ne demande qu'à être décryptée et balayée. Lisbeth est une hackeuse sortie de Watch Dogs, qui pirate tout et n'importe quoi avec une facilité déconcertante. La scène dans la gare en est un parfait symptôme.

L'enquête avance grâce à une somme d'indices absurdes (une photo par ci, un bracelet par là), témoignant d'un désintérêt, voire même d'une incompréhension du genre. De toute évidence façonné avec un souci d'efficacité très hollywoodien, le scénario privilégie la péripétie au dialogue, enfermant alors les personnages dans de toutes petites cases utilitaires.

 

photo, Claire FoyTrois personnages unidimensionnels se cachent dans cette image

 

LA FEMME QUI RÊVAIT D'UN TRUC À FAIRE

En réécrivant en grande partie la trame du roman de David Lagercrantz, qui a repris le flambeau après la mort de Stieg Larsson, le film annonce une claire intention de placer Lisbeth au centre. Une décision logique vu la popularité du personnage, visage incontestable de la saga qui a permis à Noomi Rapace et Rooney Mara d'exploser à l'écran. Incarné par Sverrir Gudnason, Blomkvist est plus que jamais transparent et rangé dans un coin, pour laisser tout l'espace à l'héroïne. Mais là encore, le film est bien tiède.

Un lourd flashback suivi d'une scène d'intro avec Lisbeth en ange vengeur, insistent sur cet aspect du personnage. Mais le récit délaissera vite ce sous-texte féminin et féministe. Ses pulsions de vigilante sont mises de côté et rejouées dans le climax, avec au milieu une histoire d'armes nucléaires et d'agence gouvernementales à la James Bond - le programme s'appelle d'ailleurs Firefall. Sans oublier une autre ficelle de prédilection du scénario classique : le môme autiste à protéger. Un élément parfaitement banal hérité du livre.

 

photo, Claire FoyClaire Foy, nouvelle Lisbeth élue par les studios

 

La place occupée par la soeur, là encore différente du roman, pose aussi quelques problèmes tant cette Camilla est artificielle. Malgré le talent de Sylvia Hoeks, excellente dans Blade Runner 2049 et castée ici pour rejouer peu ou prou la même chose, le personnage ressemble à un levier un peu grossier pour humaniser Lisbeth et percer son mystère. Leur confrontation finale a quelques accents troublants, mais le scénario aura préféré l'action et les tirs, à elles. 

Difficile alors pour Claire Foy de prendre son envol. La comparaison avec Noomi Rapace et Rooney Mara est inévitable, mais un peu vaine tant la vision des personnages a jusque là été très différente. Mais au moins y avait-il une vision claire dans la trilogie suédoise et le film de Fincher. Dans Millenium : Ce qui ne me tue pas, l'identité de Lisbeth Salander se dilue, pour ressembler au stéréotype de la fausse dame de glace qui cache sa sensibilité derrière ses grands airs. Il n'y a plus la violence, l'ambiguïté ou l'étrangeté : simplement un bulldozer pensé pour porter un gros film.

 

photo, Sylvia HoeksLa révélation de Blade Runner 2049 rejoue la folie froide

 

NEIGE ET BROUILLARD

Les nombreuses incohérences et absurdités étalées à l'écran, ainsi que les seconds rôles pas bien épais (Lakeith Lee StanfieldVicky KriepsClaes BangCameron Britton ou encore Synnøve Macody Lund), ont heureusement une chose pour eux : la mise en scène de Fede Alvarez. Révélé par le sympathique remake d'Evil Dead, encensé avec l'efficace Don't Breathe - La Maison des ténèbres, le réalisateur uruguayen passe un cap avec un budget hollywoodien intermédiaire. Et si enrôler un jeune réalisateur souple est devenu le sport préféré de bien des studios, Alvarez s'en sort avec les honneurs.

Sous forte inspiration Fincher, il travaille une ambiance glaciale plus que charmante. Gris, noir, blanc : avec son directeur de la photo habituel Pedro Luque, il impose une cohérence plus que bienvenue à l'univers de ce nouveau Millenium. C'est clairement dans la ligne directe de Millenium - Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, mais Alvarez filme des décors plus variés et vivants, sans pour autant perdre son cap. En ça, le film apparaît nettement plus solide que beaucoup d'autres produits hollywoodiens.

 

photo, Claire Foy Un peu de rose dans ce monde de brutes

 

Fede Alvarez pèche toutefois par excès d'envies. A vouloir trop s'amuser et styliser son film, il lui donne des airs arty un peu vides. La scène dans la boîte de nuit ne raconte à peu près rien, hormis son désir de filmer un couloir bien éclairé et une fenêtre circulaire. Le loft où vit Lisbeth ressemble plus à un décor de cinéma, qu'à un lieu qui raconte le personnage. Et il y a la sensation que le réalisateur saisit la moindre occasion pour agrandir la palette de couleur monochrome (la rencontre au musée), quitte à alourdir certains éléments.

Sa caméra s'arrête un peu trop sur certains accomplissements et partis pris, et lorsqu'il compose un beau plan dans la baignoire sous les flammes ou s'attarde sur l'allure blanche et rouge de Camilla, Alvarez se regarde trop filmer pour le bien de son histoire. C'est sans surprise très loin de la maîtrise discrète et assurée de David Fincher, dont le spectre plane incontestablement sur Millenium : Ce qui ne me tue pas.

Mais ce n'est pas la comparaison qui étouffe cette nouvelle adaptation des personnages imaginés par Stieg Larsson. Sony avait embauché Steven Zaillian puis Andrew Kevin Walker pour adapter La Fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette, mais a préféré s'éloigner vers le quatrième opus. Alors qu'un cinquième livre est déjà sorti (La Fille qui rendait coup sur coup, en 2017), il est clair qu'il y a ici un désir d'ouvrir sur de nouvelles bases une potentielle franchise, coûte que coûte. Nul doute que Millenium : Ce qui ne me tue pas prouve que c'est envisageable et probable. Nul doute également que ça n'a rien de bien frais ou excitant.

 

Affiche française

Résumé

Définitivement passé au hachoir hollywoodien, Millenium est devenu un thriller très ordinaire, truffé de raccourcis et scènes d'action poussives. Il faudra bien le savoir-faire du réalisateur Fede Alvarez pour donner un peu de style et de vie à ce produit très formaté.

commentaires lecteurs votre commentaire !

Hank Hulé 14/11/2018 à 15:53

Un thriller du samedi soir très estimable dans sa confection mais au scénario effectivement un poil faible. Ceci dit, ça reste le haut du panier hollywoodien et il a Sylvia H. Rien que pour elle, ça mérite le détour !

sylvinception 05/11/2018 à 10:29

N'est pas Fincher qui veut.

Georges Abitbol 04/11/2018 à 18:32

Dommage aussi que ce Millenium efface les quelques bons éléments du roman de Langercrantz. Les questions éthiques sur l’IA sont remplacées par une banale intrigue digne d’un Steven Seagal de la grande époque (Piège à grande vitesse) et le scénario ne décolle jamais au delà d’une course poursuite façon techno-thriller des 90’s.

Raiden 04/11/2018 à 16:00

Sylvia Hoeks, une tellement bonne actrice que l'on voit hélas trop peu.

OuaZz 03/11/2018 à 22:29

Le problème n'est pas que ce film soit plus mauvais est moins original que celui de Fincher (on ne peut pas lui reprocher ça !), le problème est que les grandes boîtes comme Sony font des cahiers des charges de plus en plus épais pour que ces films plaisent à la plus grande majorités du public ce qui nous donnent des œuvres de moins en moins personnelles et original ...
Alors oui ce Millénium sera "bon" (meilleur que les blockbusters actuelles) mais vue ce que veulent faire Sony avec cette franchise on à de quoi avoir peur pour la suite !

Zanta 03/11/2018 à 22:24

@Alexis
Tout à fait !
Mais quel dommage que le studio n'ait pas conservé l'excellente Rooney Mara... Ils auraient pu opter pour la stratégie adoptée pour Alien avec cette franchise. Un cinéaste par film et une actrice emblématique.
Espérons à présent que le studio utilise le script de Zaillian et Walker. Fincher déclarait que ce scénario avait coûté une blinde...

Alexis 03/11/2018 à 19:34

Le filme de Fincher reste pour moi un trésor. Poissard, noir, troublant, glaçant, Fincher avait réussi a élaborer un univers stylisé, travaillé (ce qui tranche avec les films d’aujourd’hui). Cinéphile, je suis sûr votre site tous les jours. Je n’avais jamais pris le temps de rédiger une note comme celle-ci (peut être parce que je considère ne rien apporter de plus qu’a vos critiques) mais le sujet Millénium est très important pour moi. De savoir que Rooney Mara et Daniel Craig (incoraybles dans ce film !) serait absents de ce film m’avait refroidi mais votre critique me donne le sourire puisque la matériau de base est respecté et que l’univers ne s’est pas totalement métamorphosé. Bien à vous.

eric 03/11/2018 à 15:14

@ecranlarge

Super merci !!

Mad 03/11/2018 à 15:07

Donc un bon film de Fede Alvarez en soi !

Rien ne pourra remplacer le chef-d'oeuvre de Fincher.
Mais si c'est un petit film d'action meilleur que les autres que l'on nous sert en ce moment ça me va !

Dutch Schaefer 03/11/2018 à 13:54

Saga qui bénéficie d'une aura non mérité!!!

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