Servant : que vaut le bébé maléfique d'Apple TV+ produit par Shyamalan ?

Geoffrey Crété | 23 novembre 2019 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Geoffrey Crété | 23 novembre 2019 - MAJ : 09/03/2021 15:58

La série créée par Tony Basgallop, avec Lauren Ambrose et Toby Kebbell, tourne autour d'un bien étrange bébé.

Comme Wayward Pines, diffusée entre 2016 et 2016 avant d'être annulée, Servant est largement vendue sur le nom de M. Night Shyamalan. Pourtant, dans les deux cas, le réalisateur de Signes, Incassable et Sixième Sens (ou de Phénomènes, La Jeune fille de l'eau et After Earth, selon l'humeur et l'envie de se moquer) n'est que producteur.

Il réalise le premier épisode et un autre, plus tard dans la saison, mais Servant est une série créée par Tony Basgallop, déjà derrière Hotel Babylon et également passé sur EastEndersOutcast ou 24 : Live Another Day. Lancée dans la deuxième fournée des séries Apple TV+, après The Morning ShowFor All Mankind et See, cette histoire de bébé bizarre intriguait dans sa promo mystérieuse.

Notre avis sur les trois premiers épisodes, parce qu'on a pas encore le droit de parler des suivants.

ATTENTION PETITS SPOILERS

 

 

DOROTHY'S BABY

Tout commence dans l'obscurité, dans le mystère, et l'énigme : celui d'une jeune fille qui arrive dans la vie d'un couple confortablement installé à Philadelphie, pour s'occuper de leur bébé, Jericho. La mère (Lauren Ambrose) semble trop excitée, le père (Toby Kebbell) trop distant, et la nounou (Nell Tiger Free), trop réservée. Quelque chose ne tourne pas rond, reste à savoir quoi.

Le malaise semble vite prendre forme : celle d'un faux bébé, thérapeutique. Dorothy et Sean Turner ont perdu leur enfant et la mère ne s'en est pas remis. Commence ainsi cette farce aussi triste que flippante, où son mari et son frère (Rupert Grint) acceptent de jouer le jeu pour l'aider. La jeune Leanne arrive pour tenir son rôle, celui d'une nounou qui sera chargée de s'occuper du morceau de plastique avec des cheveux, pour que l'ex-maman puisse recommencer sa vie.

Première couche de malaise. La deuxième : Sean finit par trouver dans le berceau un vrai bébé, sans que ça ne perturbe Dorothy ou Leanne. Bienvenue dans la maison qui rend fou, et qui évoque aussi bien Rosemary's Baby de Polanski pour l'ambiance (un bébé pas très catholique), que La Moustache pour le retournement des valeurs et la normalité qui cède sous les pieds d'un homme. Sean pensait Dorothy et surtout Leanne un peu folles, mais c'est lui qui voit d'un coup la réalité lui échapper, et créer un fossé dérangeant.

 

photo, Servant, Lauren Ambrose, Toby Kebbell, Rupert GrintUne famille absolument pas comme les autres

 

SHYAMALAN SENS

Ce qui frappe d'emblée, c'est l'ambiance. Rue pluvieuse et recoins obscurs, gros plans sur les visages et lents mouvements de caméra, jeu sur les silences et l'immobilité des acteurs : M. Night Shyamalan impose cette maîtrise et force tranquille avec un découpage terriblement précis et efficace. Qu'un plan s'attarde sur les chaussures des personnages, ou joue sur la bascule de point pour suivre les questions du couple, et le cinéaste rappelle que malgré les limites et faiblesses qui ont rythmé sa filmographie, il a un sens de l'image et de l'atmosphère indéniable.

Peut-être parce qu'il retrouve sa ville de Philadelphie (où il a grandi et a placé plusieurs de ses films, comme Sixième Sens, Incassable, La Jeune fille de l'eau, ou encore Phénomènes), ou parce qu'il retourne à un récit plus sobre, qui le ramène à ses racines comme Split et The Visit, le réalisateur semble ici en pleine possession de ses moyens. Il distille le trouble, et projette le spectateur dans ce qui ressemble à un conte tordu.

Daniel Sackheim (La Prison de verre) prend le relais pour réaliser les épisodes 2 et 3, et continue sur la même lancée.

 

photoUn sens du découpage, du cadrage qui rythme et dramatise le moindre échange

 

Shyamalan est aidé par la photographie de Mike Gioulakis. Chose suffisamment rare pour être notée : il oeuvre sur tous les épisodes, assurant une continuité et cohérence artistique frappante. Il a travaillé avec Shyamalan sur Split et Glass, mais aussi sur Us de Jordan Peele, et Under the Silver Lake et It Follows de David Robert Mitchell. Sur l'épisode 8, il est même épaulé par Jarin Blaschke, le directeur de la photo de Robert Eggers sur The Witch et The Lighthouse.

De quoi créer une atmosphère qui noie cette histoire et ces personnages dans une nappe d'étrangeté, de malaise et de mystère, faisant de cette chic maison un décor faussement familier, où chaque pièce semble légèrement anormale - une salle de bain trop éclairée, une cuisine trop sombre. La direction artistique, notamment dans les accessoires, est extrêmement soignée, comme un épisode de Hannibal où Lecter baigne dans un luxe discret qui habille tout et raconte énormément.

Et c'est une vraie angoisse qui grandit peu à peu, alors que le factice devient chair, que la folie semble changer de camp, et que la frontière entre le normal et l'anormal est balayée. Il suffit d'un plan de Lauren Ambrose, perdue dans la lumière d'un frigo dans l'épisode 3, ou d'une histoire d'anguille filmée en très gros plan, pour se dire que Servant a un charme noir particulièrement saisissant.

 

photo, Servant, Toby KebbellC'est l'histoire d'une anguille...

 

UNE NOUNOU DES ENFERS

Après trois épisodes sur les dix de cette première saison, Servant reste un mystère. La nounou semble être le centre de gravité de l'angoisse et la clé de l'énigme, mais celle-ci prend différentes formes, et ouvre plusieurs pistes pour tout amateur de film de genre. Inutile de les mentionner, à chacun de les découvrir et récolter les indices. C'est un atout puisque la série joue la carte de l'intrigue qui se révèle, couche après couche, et accroche le spectateur curieux. Le récit n'est pas livré en kit et avec un mode d'emploi : il faudra s'y plonger, et prendre le risque d'être déçu en bout de chemin.

C'est là un risque évident surtout avec la présence de Shyamalan au générique. Il suffit de revoir Wayward Pines ou Devil pour se dire qu'il est attiré par les mêmes choses en tant que réalisateur-scénariste, et producteur : des idées fortes, et des univers dont l'installation compte plus que la résolution.

 

photo, Servant, Nell Tiger FreeNell Tiger Free, parfaitement inquiétante

 

Par ailleurs, Servant est si chiadé, si dénudé même dans son découpage et ses effets, que la moindre fausse note envahit l'écran. Les images de JT avec Dorothy ou les vidéos filmées par Julian, sont ainsi très artificielles et forcées, quand le glissement de Leanne vers la sexualité ou le miroir tordu avec la maîtresse des lieux a des airs de Hollywood Night. Et la mise en scène n'évite pas certaines lourdeurs, comme lorsque l'exploration d'une maison abandonnée révèle un lien totalement attendu avec le quotidien du couple. Elles sautent aux yeux, et abîment l'atmosphère sinon maîtrisée.

C'est d'autant plus dommage que la série construit en arrière-plan un réseau de symboles particulièrement étrange et réussi. Des échardes qui s'infiltrent insidieusement dans le corps de Sean au parquet poncé sans aucune raison, d'un bébé qui prend soudainement vie à un chef cuisinier qui créé quasiment de l'art à partir de la mort (de lapins, d'anguilles), sans oublier le masculin et le féminin qui se retrouvent totalement séparés par un rapport à la réalité, Servant place avec intelligence et finesse de nombreux éléments, qui créent une richesse thématique plus qu'intrigante.

Dans cette course à la sanité ou à la folie, le trio d'acteur est un autre atout de premier ordre. Le très solide Toby Kebbell a enfin l'espace pour exister au premier plan, telle une force tranquille. Nell Tiger Free est la petite révélation, parfaite dans ce rôle ambigu. Et surtout, Lauren Ambrose est excellente, et promène une énergie dévorante aussi déstabilisante qu'angoissante. Revoir la mémorable Claire Fisher de Six Feet Under dans un premier rôle n'est pas un plaisir si ordinaire, l'actrice ayant été très discrète sur les écrans (mais pas au théâtre) depuis.

 

photo, Servant, Lauren AmbroseSix Feet very Under

 

Après trois épisodes, Servant intrigue beaucoup, et inquiète un peu. La série intrigue par son ambiance, son histoire déstabilisante, ses personnages troubles et ses pistes riches et inattendues ; et inquiète par sa destination, potentiellement décevante. Le rythme un peu mou de ces premiers épisodes n'arrange pas l'affaire, et pourrait perdre vite les spectateurs.

To be continued, donc.

Les trois premiers épisodes de Servant, à partir du 28 novembre sur Apple TV+, puis un par semaine chaque vendredi.

 

photo

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commentaires
Nesse
20/01/2020 à 20:53

Très bonne série, un couple avec un secret, une baby-sitter avec un secret et un oncle creepy, un soupçons de rosemary's baby.
Avec l épisode 9 malaisant et glauque et pleins de question sans réponse et surtout avec Lauren Ambrose bref a voir.

alshamanaac
24/11/2019 à 17:02

@nico

Six Feet Under méconnu ?...
Comme beaucoup, pour moi, cette série fait clairement partie des "meilleures séries TV" jamais produite, à la grande époque de HBO aux côtés de OZ et les Sopranos... Des séries qui ont changé à jamais le visage de la télé et qui ont ouvert la voie à d'autres séries plus mature et adulte.

Geoffrey Crété - Rédaction
23/11/2019 à 18:09

@nico35600

Gênant oui, forcément, car ce n'était pas conçu pour finir aussi vite. Mais ça n'en reste pas moins très intéressant, surtout pour ceux qui aiment SFU je trouve.

nico35600
23/11/2019 à 16:55

Oui je connaissais mais pas eu l'occasion de regarder Here and Now et j'avoue que le fait qu'il n'y avait qu'une saison m'a un peu refroidi à la regarder. C'est génant d'ailleurs une seule saison?
PS : je crois que c'est également la série préféré de Xavier Dolan, gros clin d'oeil d'ailleurs dans son film Mommy

Geoffrey Crété - Rédaction
23/11/2019 à 15:51

@nico

Je suis un grand, grand fan de Six Feet Under perso, donc oui j'y pense depuis un moment. Première place sur mon podium aussi !

Je sais pas si vous avez jeté un oeil à la série Here and Now d'Alan Ball, annulée très vite, imparfaite mais pas inintéressante du tout :
https://www.ecranlarge.com/series/dossier/1018003-here-and-now-la-nouvelle-serie-du-papa-de-six-feet-under-est-belle-etrange-et-un-peu-folle

nico35600
23/11/2019 à 15:24

C'est clair que cela fait plaisir de revoir Laure Ambrose à l'écran.
Ce serait sympa d'ailleurs de faire un petit dossier sur Six Feet Under, série trop peu méconnu qui était passé à l'époque sur Canal+ et par la suite sur France 2 mais extrêmement tard et qui à titre perso est la meilleure série jamais vu. Si on devait la résumer en une phrase ce serait : comment parler de la vie en parlant de la mort. Et cette fin...tout bonnement parfaite.
Désolé pour le HS :)

Geoffrey Crété - Rédaction
23/11/2019 à 15:21

@Black Mask

Mais notre avis sur ces premiers épisodes est plutôt positif. On va regarder la suite pour avoir une opinion plus précise.

Black Mask
23/11/2019 à 15:00

Chaque série Apple semble être un coup manqué alors qu'ils ont le budget et des gens compétents. Ça va vite finir cette histoire, la concurrence va n'en faire qu'une bouchée.

Geoffrey Crété - Rédaction
23/11/2019 à 12:16

@trashyboy

Non : je soulève des questions sur la possible déception après tant de mystère et pistes, où le spectateur peut s'imaginer beaucoup, ce qui implique que les scénaristes devront gérer ces attentes.

J'ai intentionnellement attendu d'écrire cet article pour regarder les épisodes d'après, donc impossible de teaser la suite et sous-entendre quoi que ce soit :)

Les embargos sont échelonnés par rapport à la diffusion donc en gros, on pourra en parler à la fin.

trashyboy
23/11/2019 à 12:01

Vous ne pouvez parler de la suite, mais laissez lourdement entendre que ça s'avère au final décevant... Quand pourrez vous en parler plus?

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