Chernobyl : sidérante, captivante, effrayante... pourquoi il ne faut surtout pas passer à côté

Déborah Lechner | 13 juin 2019
Déborah Lechner | 13 juin 2019

HBO a récemment conclu Game of Thrones, une de ses séries phares malgré un final qui a déçu. La minisérie Chernobyl vient redorer le blason de la chaîne américaine. Les cinq épisodes ont obtenu une moyenne de 9,6/10 sur le site de référencement IMDb, soit la meilleure note de tous les temps devant Breaking Bad (9,4) et Game of Thrones (9,3).

La série la mieux notée au monde (à en croire les actuels agrégateurs de contenu) revient sur la catastrophe nucléaire de 1986 de la centrale Tchernobyl. Les événements relatés nous permettent de comprendre comment la zone irradiée a été nettoyée et surtout comment ont réagi les institutions soviétiques.

ATTENTION SPOILERS : Même si l’explosion de Tchernobyl est un événement historique connu, la narration n'en reste pas à l'explosion du réacteur et le texte qui suit dévoile plusieurs articulations du récit.

 

photoIncendie de la centrale nucléaire Tchernobyl en Ukraine le 26 avril 1986 à 1h23 du matin

 

LES CODES DE LA FICTION

Raconter un événement historique à travers une série est un exercice difficile. Le créateur Craig Mazin et le réalisateur Johan Renck ont réussi à trouver le parfait équilibre entre les faits et la narration pour ne pas tomber dans le documentaire ou dans des épisodes totalement romancés. La série paraît extrêmement bien documentée. Les scénaristes ont également pris quelques libertés sur les événements ou l'agencement de leurs participants pour ménager le rythme, comme ils ont simplifié par endroits les règles physiques liées à la radioactivité.

Chernobyl réussit à tenir son spectateur en haleine avec une méthode très conventionnelle : une énigme qui ne trouvera de réponse que dans son cinquième et dernier épisode. Au centre du récit demeure l'interrogation suivante, comment, en dépit de protocoles de sécurité complexes, un réacteur nucléaire a-t-il pu exploser, à fortiori durant un exercice de sécurité ?

Même si tout le monde n'est pas un spécialiste de physique nucléaire, la série parvient à ne perdre personne en cours de route. Si le procès du dernier épisode ne s'est pas tout à fait déroulé comme à l'écran, l'intervention de Legasov avec ses pancartes colorées est davantage une explication technique du drame pour les téléspectateurs que pour la commission d'enquête et fonctionne parfaitement.

 

photoValeri Legasov explique devant la justice les causes de l'explosion dans le dernier épisode

 

S’il n’y a pas tellement de plot twist possible, Chernobyl joue sur des introductions de personnages typiques de la fiction. Boris Shcherbina (Stellan Skarsgård), le haut gradé du parti communiste est présenté comme un apparatchik et un possible antagoniste au début de la série. Il est, au moins au début, en totale opposition avec le personnage principal : le scientifique Valeri Legasov (Jared Harris). Ce dernier tente de faire comprendre aux dirigeants la gravité de la situation alors que tout le monde s’obstine à la minimiser, voire à l'appréhender uniquement par le biais de la fiction médiatique destinée aux citoyens de l'URSS.

Un autre personnage important de l’histoire relève, lui, de la fiction : Ulana Khomyuk (Emily Watson). Elle a été inventée pour représenter et synthétiser l'action de tous les scientifiques qui ont travaillé sur l’enquête et secondé Legasov. L'utilisation de ce personnage unique, une femme qui plus est, facilite la compréhension des téléspectateurs capables d'identifier plus clairement les différents protagonistes qui sont déjà nombreux au début du récit.

 

photo, Emily WatsonEmily Watson, excellente

 

La mise en scène en est donc forcément allégée, tout comme elle épouse ici un des canons du cinéma catastrophe américain, souvent attaché à présenter au moins un personnage positif et érudit (Ulana paraît toujours tout saisir, au moins autant par instinct que par connaissances techniques, et permet de donner de sévères coups d'accélérateurs au récit).

Pour ne pas perdre son rythme et l'intérêt des téléspectateurs au passage, la série se permet également de fermer les yeux sur la chronologie de certains événements. Ainsi, l'hélicoptère ukrainien ne s'est pas écrasé après avoir survolé le réacteur immédiatement après l'explosion, mais deux semaines plus tard.

Certains enjeux ont aussi été réduits à une scène et à un personnage, comme pour l'évacuation des habitants de Pripyat. Comme Ulana Khomyuk pour l'ensemble des scientifiques impliqués dans l'enquête, la vieille dame ukrainienne qui trait sa vache parle au nom d'une ville entière quand elle refuse de quitter l'endroit où elle a toujours vécu. Une façon de rappeler que beaucoup de vies ont été brisées et que les morts ne sont malheureusement pas les seules victimes de la catastrophe.

 

photoDe gauche à droite : Boris Shcherbina, Ulana Khomyuk et Valeri Legasov

 

LA VÉRITÉ QUI FAIT MAL

Chernobyl n’est pas simplement inspiré de faits réels, c’est un fait réel. À partir de là, tout est plus effrayant, traumatisant et profondément triste. Impossible de s’enlever de la tête que ces personnages à l’écran représentent de nombreuses personnes réelles qui ont vraiment vécu ce calvaire.

Ainsi, les effets de la radioactivité sur les humains sont montrés à travers le corps déchiqueté et agonisant du pompier Vasily Ignatenko (Adam Nagaitis). Sa mort est d'autant plus choquante que quelques minutes plus tôt, les téléspectateurs retrouvaient l'homme à l'hôpital, brûlé au visage et aux mains, mais en train de jouer aux cartes en rigolant et surtout heureux de retrouver sa femme, Lyudmilla Ignatenko (Jessie Buckley).

 

PhotoUn masque et de l'espoir, parfois malgré l'horreur

 

La mise en scène veut recréer la réalité, c'est-à-dire un répit d'une ou deux journées où la personne irradiée semble se rétablir avant que son état se dégrade avant une mort très rapide. Après leurs retrouvailles, le rythme de l'épisode s'intensifie si bien que le corps du pompier tombe en lambeaux à mesure que les minutes défilent, ce qui rend sa mort très brutale, même si elle était attendue. Ce réalisme est saisissant et soulève le coeur bien plus qu'un film de Saw devant lequel en comparaison, on pourrait presque s'enfiler un pot de glace sans broncher.

Difficile aussi de ne pas supplier sa femme enceinte, Lyudmilla Ignatenko (Jessie Buckley), de ne pas enlacer son mari irradié parce qu’avec un minimum d’humanité, on ne souhaite pas en regardant la série que son enfant soit aujourd'hui mort. Difficile, même pour les personnes les moins sensibles, de rester de marbre quand elle perd le bébé quelques heures après sa naissance.

 

photoLyudmilla Ignatenko dans un hôpital de Moscou pour voir son mari irradié

 

À côté de cette immense tristesse, ou au moins de cette compassion, provoquée chez le spectateur, la série peut également terroriser comme peu d’autres l’ont fait, sans monstres ni jump scares.

Après l’extinction de l’incendie, Legasov explique qu’il pourrait y avoir une deuxième explosion d’une telle puissance qu’elle ferait passer Hiroshima pour un pétard mouillé. À un moment donné, une bonne partie de l’Europe aurait pu être rayée de la carte et seul un pays pouvait empêcher ça. Amateurs de films d’épouvante ou pas, il faut réussir à bien dormir après ça.

Pour plonger les téléspectateurs dans une ambiance toujours plus authentique et éviter au maximum les effets spéciaux grandiloquents, l’équipe a fait détruire un bâtiment en Lituanie pour recréer les décombres du réacteur numéro 4, celui qui a explosé ce 26 avril 1986.

D’autres scènes de Chernobyl ont été tournées dans la centrale lituanienne d'Ignalina, équipée des mêmes réacteurs que Tchernobyl. Pour recréer la cité ouvrière de Pripyat, c'est le quartier de Fabijoniškės qui a été choisi, car sa symétrie de construction austère et ses couleurs sont très proches de celles de la ville fantôme.

Des efforts de reconstitution énormes partiellement sabotés (au début au moins) par le choix de l'anglais dans la bouche des personnages. 

 

photo, Paul RitterAnatoli Dyatlov (Paul Ritter), vice-ingénieur en chef qui supervisait le test à l'origine de l'explosion

 

MARTYRS ET PAS HÉROS

La série rend hommage aux braves qui ont risqué ou donné leur vie pour tenter d’arranger la situation. Et ils sont nombreux, la brigade de pompiers envoyée pour éteindre l’incendie de la centrale, les infirmières et docteurs qui ont soigné les contaminés et les irradiés, les mineurs qui ont creusé un tunnel sous le réacteur éventré, les trois volontaires pour nager dans l’eau contaminée de la centrale qui savaient que leurs jours seraient comptés...

Pourtant, la série compte plus de victimes que de héros. Le scientifique Legasov (Jared Harris) finit bien par raconter la vérité avant de se pendre, sachant que sa vie était menacée, par le KGB ou par les radiations, comme sa toux et sa chute de cheveux le laissent présager. La série ne tente pas d’en faire un héros. Elle essaie même de donner une version juste et complète de l'homme en exposant une partie de son passé, son manque de courage pour imposer ses idées et s’opposer à l’essai nucléaire et la complaisance avec laquelle il soutint l'antisémitisme du régime...

 

photoVasily Ignatenko est mort le 13 mai 1986 à Moscou, deux semaines après son intervention sur le site de Tchernobyl

 

Même constat pour Boris Shcherbina qui finit par ouvrir les yeux et affronter le gouvernement, mais seulement quand il apprend qu’il ne lui reste plus longtemps à vivre et qu'il n'a donc plus rien à perdre. Les pompiers enfin qui ont été envoyés à la mort sans prévention ou équipement correct sont les premiers martyrs dont la série rappelle le mérite. Encore une fois, elle ne tente pas d'en dresser des portraits héroïques, juste ceux d'hommes dévoués qui ne s'attendaient pas à être envoyés à la mort par leur propre pays.

Avec un tel scénario, les cinq épisodes auraient pu tomber dans le piège du pathos inutile ou du voyeurisme macabre. Chernobyl est au contraire respectueuse des personnes dont elle raconte l'histoire. La mise en scène est plus pudique que tragique ce qui la rend en même temps beaucoup plus glaçante. Le jeu des acteurs est très sobre, les personnages ne sont pas très bavards et ne laissent pas facilement leurs émotions prendre le dessus malgré la situation alarmante.

Cela colle parfaitement avec l'ancienne mentalité de l'Ukraine communiste, stricte et fière. Une infirmière dit même à Lyudmilla qu'elle devra immédiatement partir de l'hôpital où se trouve son mari si quelqu'un la voit en train de pleurer. Le ton est donné. Ce sentiment de constante retenue et de chape de plomb est accentué par l'absence de musique, l'omniprésence des grésillements des compteurs Geiger et des moments de silence qui rendent la série si oppressante dans sa simplicité.

 

photoValeri Legasov a véritablement enregistré des cassettes audio avant de se pendre

 

Chernobyl laisse les téléspectateurs se faire leur propre idée de l'atrocité des événements, sans chercher à nous la mettre constamment sous le nez. Dans cette démarche, un plan sur le berceau vide après l'accouchement (qui n'est pas montré) ou sur les cercueils en zinc des pompiers coulés dans le béton interpellent bien plus que des chaudes crises de larmes, aussi justifiées soient-elles.

La série anglo-américaine a également laissé toute ambition patriotique de côté, ne mettant jamais les États-Unis en avant face à la débandade soviétique. Malgré toute l'horreur de la série, quelques bouffées d'optimisme sont disséminées ici et là, entre l'enfant du couple d'amis de Lyudmilla qui a survécu ou un gros plan sur un insecte vivant sur le site en opposition avec les oiseaux à terre et la forêt brune. Ces plans laissent entrevoir un début d'espoir rappelant que tous les efforts des personnes décédées ou gravement malades n'auront pas été vains.

 

RETOUR VERS LE FUTUR

Les faits relatés se déroulent en 1986, mais nous renvoient fortement à notre présent où la question environnementale s'est imposée comme un enjeu crucial pour une majorité d'États. La question du nucléaire et de son impact sur les générations à venir est aujourd'hui un débat politique qui ne peut plus être ignoré. L'explosion de Tchernobyl a éveillé une partie de la conscience mondiale et la catastrophe de Fukushima en 2011 quelques autres, mais un long chemin reste à faire et le discours très contemporain de la série est un vrai signal d'alarme.

 

photoLes liquidateurs, des hommes chargés de tuer toute la faune entourant le site irradié ont véritablement existé

 

Aujourd'hui, Valeri Legasov serait considéré comme un lanceur d'alerte et les informations transmises par le gouvernement comme des fake news. La série met également l'accent sur la réaction du Parti communiste qui préfère protéger ses intérêts et sauver la face quitte à sacrifier sa population par la désinformation.

Le déni et le cynisme sont au coeur de leur politique et penser que cette réalité ne s'applique qu'à cet ancien pays serait assez naïf. Les événements de Chernobyl se passent dans l'ex-URSS, mais est-ce que tout aurait été si différent si cela s'était passé dans un autre pays ? C'est la question qui reste en tête. Les nombreuses failles de sécurité, la construction moins couteuse, la fierté nationale...

À travers ces éléments concrets, historiques, c'est une autre passerelle qui se dessine avec notre époque : l'opposition entre la vérité scientifique et la fiction politique. Le premier adversaire de Legasov n'est jamais une contradiction directe, ou un désaccord rationnel, mais bien la concurrence avec une version fictionnalisée de la réalité.

Comment démêler le vrai du faux ? Quand le politique se fourvoie-t-il et menace-t-il le corps social pour assurer sa propre sauvegarde ? Ces problématiques sont cohérentes avec l'atmosphère de fin de régime que décrit Chernobyl, mais ne manquent pas également d'évoquer notre époque et son rapport compliqué à l'information, aux faits, aux débats.

 

photoDiscussion entre deux hommes condamnés à mourir prochainement

 

La minisérie Chernobyl est une réussite à tous les niveaux. L'anglais pose problème seulement dans le premier épisode, avant d'être conquis par Jared Harris et Stellan Skarsgård. La série n'est pas moraliste, et dresse le portrait de martyrs, mais n'invente pas de héros.

L'extrême pudeur des individus, la grisaille des villes ouvrières et la mise en scène oppressante donnent cette impression de cloisonnement et d'immersion auprès des laissés pour compte. Chernobyl ne tombe pas dans le piège du sensationnalisme, n'offrant que des corps exposés aux radiations, sans tomber dans le voyeurisme. Enfin, la série est une belle leçon d'humilité rappelant que l'erreur est systématiquement humaine.

Chernobyl est disponible en intégralité sur OCS Go en France.

 

Affiche officielle

commentaires

Trop bon
24/06/2019 à 21:57

Série excellente n’en déplaise à @Ah bon, spécialiste reconnue de l’union soviétique des années 80....
C’est bien de s’exprimer, c’est mieux quand c’est clair et compréhensible.
En tout cas cette série m’a donné envie de connaître un peu mieux l'époque De fin de règne du communisme en URSS.

Alxs
17/06/2019 à 09:27

La musique est loin d'être absente (si ce n'est pour les génériques de fin) je dirai même qu'elle omniprésente en laissant beaucoup de place a l'image avec une justesse incroyable.

cepheide
16/06/2019 à 18:09

est ce que ah bon pourrait arreter de jacter svp, c est assourdissant

Meh
15/06/2019 à 15:28

Sinon, moi, j'ai juste remarqué que des acteurs de The Terror jouaient à nouveau ensemble... Du coup, ça me donne encore plus de tenter le coup.

ah bon
14/06/2019 à 16:39

"La représentation de l'époque et des évènements est-elle fidèle ? Oui "

Euh, Allo ??? Allooooo ????

Etant donne la representation du fonctionnement interne du systeme sovietique et du poid sur l humain en son coeur, je peux affirmer que non sachant que ce sont clairement des elements indissociables de cette tragedie.

Continuez a brasser du vent, votre malhonnetete vous rattrappe a chaque tournant...

Simon Riaux - Rédaction
14/06/2019 à 14:21

@ah bon

L'article du New Yorker répond assez clairement à cette question...

ah bon
14/06/2019 à 14:15

Parce que les points souleves par le new yorker sont des details de l Histoire ?

hihihi Vive les histoires Vraies d HBO

Simon Riaux - Rédaction
14/06/2019 à 14:15

@ah bon

L'éclatante lucidité de vos propos me terrasse.

ah bon
14/06/2019 à 14:11

Mr Riaux, vous lire juger l article du new yorker negativement me fait doucement rire. Chez EL et surtout dans vos critiques, je vois plus quelqu un interesse par l etalage de son verbe et son style plus qu une plume voulant developper un propos.
Arretez de vous regarder dans le mirroir dans vos critiques et peut etre que nous lecteurs verront une evolution bienvenue....

Simon Riaux - Rédaction
14/06/2019 à 14:09

@ah bon

Oui, alors que vous, c'est avec une cascade de lumière et de fleurs que vous prenez part à la discussion, c'est évident.

Chernobyl est une fiction, et comme n'importe quelle fiction, opère des choix. C'est globalement ce qu'on appelle de la mise en scène. Vous pouvez faire, comme le New Yorker, le choix de minimiser cette dimension, de l'oublier pour pointer puis énumérer les inexactitudes, mais en termes de concept, ça ne sert pas à grand chose.
C'est exactement comme de reprocher son scénario à un documentaire. C'est taper à côté. La représentation de l'époque et des évènements est-elle fidèle ? Oui (le New Yorker est d'ailleurs bien obligé de l'admettre). Cette fidélité se paie-t-elle au prix de simplifications, d'approximations, et quantité de figures de styles inhérentes à la fiction ? Oui, évidemment.

Et alors appuyer votre raisonnement sur une oeuvre de fiction, c'est... heu... Bref...

Plus

votre commentaire