Now Apocalypse : sexe, aliens et grosse déception pour la série de Gregg Araki

Geoffrey Crété | 2 mai 2019
Geoffrey Crété | 2 mai 2019

Sexe, aliens et solitude existentielle : Gregg Araki remixe toutes ses obsessions dans sa série Now Apocalypse.

Figure incontournable et iconoclaste du cinéma indépendant américain des années 90, avec des films cultes comme The Doom Generation et NowhereGregg Araki était absent sur les grands écrans depuis White Bird en 2014.

Il avait mis un pied dans le monde des séries, en signant des épisodes de RiverdaleAmerican Crime, et 13 Reasons Why. Logique donc de le retrouver à la tête de sa propre création, Now Apocalypse, sur la chaîne américaine Starz. Los Angeles, du sexe, des gens jeunes et beaux, des crises existentielles, des aliens : pas de doute, l'univers de Gregg Araki est bien là.

Mais sous ses airs de best of, Now Apocalypse laisse un arrière-gout amer. Celui d'une déception. Notre avis sur la première saison.

ATTENTION MINI-SPOILERS !

 

 

NOWHERE GENERATION

Now Apocalypse, c'est une carte complète du système solaire Araki, cinéaste génial né à la fin des années 80, et emblème pop et sauvage des années 90. Le reptile de l'espace : Nowhere. L'invasion alien comme métaphore des troubles existentiels : Mysterious Skin. Le rêve récurrent et pressentiment de fin du monde, et le colocataire beau comme un dieu et hétéro à se damner : Kaboom. Los Angeles, décor d'espoirs et démences : Smiley Face. La sexualité, et l'homosexualité : partout ou presque depuis Totally F***ed Up

Même James Duval, son égérie depuis Totally F***ed Up, est encore là, comme un fantôme éternel qui hante le monde de Gregg Araki. Gamin dans Totally F***ed Up, garçon dans The Doom Generation et Nowhere, il était réapparu en homme dans Kaboom, caché derrière un masque de cliché, pour mieux rappeler sa valeur.

Ici, il est littéralement rangé du côté des poubelles, victime du temps et des transformations (sociales, hollywoodiennes, générationnelles), puis victime tout court lorsque le destin le crame sous les yeux du héros, incarné par un Avan Jogia qui rentre dans la case du héros arakien à la perfection. Cette présence discrète et mise à mort spectaculaire est un signe des temps, à l'échelle du cinéma de Gregg Araki. 

 

photo, NowhereJames Duval dans Nowhere, l'un des chefs d'oeuvre de Gregg Araki

 

Le cinéaste est passé du côté des séries pour continuer à (se) raconter. Il continue à chercher sa voix avec une nouvelle génération d'acteurs, armés d'outils contemporains (téléphones, applications de rencontre, et autre cam girls) qui empiètent sur sa vision des rencontres, et des sexes. Le monde n'est plus le même, et le sien doit s'y plier.

Il n'y a pas que des contradictions : l'omniprésence des questions de genres, visibilité et sexualités épouse parfaitement le monde d'Araki, moderne avant l'heure. Derrière le lifting moderne, Now Apocalypse a donc des airs de best of, particulièrement après Kaboom qui était déjà un concentré de son cinéma. Mais passé l'enthousiasme et le plaisir instantané des débuts, ce best of a une saveur bien fade.

 

photo, Avan Jogia  Avan Jogia, nouveau soleil du système Araki

 

MYSTERIOUS BINGE 

Premier symptôme : Gregg Araki ne semble pas s'intéresser au format de la série. La contruction en épisode ne fait jamais sens, notamment dans les faux cliffhangers à peine assumés. Now Apocalypse ressemble plus à un film en morceaux, qu'à une histoire adaptée à la série. Ce qui ne serait pas un problème si cette histoire était solide, et occupait tout l'espace de ces 10 épisodes.

Or, l'odyssée d'Ulysse Zane manque cruellement d'énergie et d'âme, et l'intérêt se dilue au fil des épisodes. Le compte à rebours vers une fin du monde (réelle ou symbolique) programmée est parasitée par beaucoup d'étapes rallongées, qui servent plus à meubler et occuper les yeux que raconter véritablement les personnages. Le gimmick des rêves-cauchemars (omniprésent dans son cinéma) est vite usé. Comme si Araki devait combler le vide, retarder l'échéance, et répondait à une demande de "faire du Araki" en surface.

Carly avec ses tendances BDSM, son couple moisi, et ses envies d'actrice ; Ford avec son scénario et sa romance extrême ; Severine avec sa parodie de X-Files ; Ulysse avec ses rêves, son vélo, ses coups de coeur.. Araki empile les saynètes, avec l'envie de créer un monde décalé, mais ne donne jamais vie à ces garçons et filles paumés. Pire : quantité d'éléments (notamment du côté de Severine) restent tristement en surface. Si bien que la série devient une parade chic et vide. 

 

photo, Roxane Mesquida, Avan Jogia, Beau Mirchoff, Kelli Berglund Roxane Mesquida, Beau Mirchoff, Avan Jogia, Kelli Berglund

 

THE DOOM CELEBRATION

L'univers follement original et travaillé de Gregg Araki a toujours été un miroir des tourments de personnages qui se cherchent, s'aiment, se détruisent. La chambre noire et blanche où Rose McGowan et James Duval s'arrêtent dans The Doom Generation, l'alien qui shoote Shannen Doherty et ses copines sur un banc dans Nowhere, les apparitions extraterrestres de Mysterious Skin : c'est presque un espace mental dont le cinéaste ouvre les portes. Au-delà du style et du plaisir manifeste dans la direction artistique, ce n'est pas gratuit.

La profondeur des histoires vient systématiquement de la mélancolie, voire de la tragédie. Araki n'est jamais aussi faible que lorsqu'il se contente de l'humour, comme dans Smiley Face ou dans une certaine mesure, Kaboom. C'est là, la grande limite de Now Apocalypse : tout reste dans la légèreté, et le sketch. L'histoire semble refuser l'émotion aux personnages, alors même qu'ils portent en eux cette tristesse colorée. Et difficile de rire avec des personnages trop souvent réduits à de jolies poupées.

Le réalisateur est le premier à le reconnaître : sa série est bien plus optimiste et solaire que ses films. 

Que la fin de saison ose enfin aborder ces solitudes et ces blessures confirme la sensation que Gregg Araki a maladroitement joué avec les contrainres du format. A ce stade, il est alors trop tard, et la série a fortement perdu de son potentiel attachant et touchant.

 

photo, Avan Jogia, Beau Mirchoff Nouveau fantasme à la Araki

 

ARAKI-RI

Gregg Araki a présenté Now Apocalypse comme un croisement entre Sex and the city et Twin Peaks. Il affirme avoir eu une totale liberté pour réaliser ce qu'il considère comme sa série rêvée. Il a été épaulé dans l'écriture par Karley Sciortino, chroniqueuse populaire aux Etats-Unis pour ses écrits sur le sexe. Il a même Steven Soderbergh, crédité comme producteur exécutif. Alléchant sur le papier, mais très décevant à l'écran. 

Now Apocalypse a ses moments. Sa manière de moquer les stéréotypes est même particulièrement drôle. Ford est un mélange explosif entre l'ultime mâle moderne (belle gueule à tomber, beaux muscles dignes d'une publicité) et le cliché de "la fille" (terriblement tendre et romantique et naïf et pétri d'insécurité). La discussion entre Severine et Carly sur le test de Bechdel (une réflexion sur la caractérisation des personnages féminins dans le cinéma mainstream, ou leur existence trop dépendante des héros) est hilarante et pleine d'esprit. Mais c'est trop peu pour être à la hauteur, et donner une vraie force à l'ensemble.

 

photo, Roxane MesquidaRoxane Mesquida, loin de la sorcière de Kaboom

 

Avec ses titres d'épisodes tirés de chansons, ses acteurs délicieusement dirigés (Beau Mirchoff et Roxane Mesquida sont assez fantastiques et jubilatoires), ses scènes de sexe, ses moments totalement hallucinés et ses génériques ultra-colorés, Now Apocalypse porte bien l'empreinte d'amour de Gregg Araki. Et dans un premier temps, l'effet est enthousiasmant.

Mais très vite, l'odyssée apocalyptico-sexy se transforme en cirque du vide voire du vain, la faute à un scénario trop faible, des effets répétitifs, et quelque chose qui ressemblerait presque à une peur d'aller dans l'émotion et l'humain derrière les belles gueules et les corps fantasmés. Un comble vu que c'était l'un grands sujets de ses films.

Présentée à CannesSeries, Now Apocalypse n'a pas encore de date de diffusion française.

 

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