Euphoria : avant la saison 2, critique de la parenthèse désenchantée de la série HBO

Mathieu Jaborska | 27 janvier 2021 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Mathieu Jaborska | 27 janvier 2021 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Après une saison 1 qu'on a adoré et avant une saison 2 très attendue, le showrunner d'EuphoriaSam Levinson, ne chôme pas. Outre Malcolm & Marie, le film qu'il a tourné pendant le confinement avec Zendaya et John David Washington en vue d'une sortie sur Netflix le 5 février, il a réalisé deux épisodes spéciaux de sa série HBO s'attardant plus précisément sur les personnages de Jules et Rue. Et comme d'habitude, la série ne s'embarrasse pas de nos attentes pour mieux nous surprendre, tout en respectant les restrictions imposées par la situation sanitaire. Alors que le dernier de ces amuse-bouches vient d'arriver sur OCS en France, on fait un petit bilan.

Confinesse

Qu’ils rencontrent de grosses difficultés ou qu’ils s’arrêtent net, les tournages de l’ère Covid ont la vie dure. Pourtant, Levinson s’est intentionnellement lancé dans plusieurs projets cinématographiques en plein milieu du pic épidémique américain, défiant les majors et leurs problèmes économiques sans précédent. L'équivalent artistique de se mettre la tête dans la gueule d’un lion sous amphétamines, une lubie qui n'admet qu'une explication : l’attrait de la contrainte, de sa capacité à bouleverser les normes esthétiques fixées au préalable.

Après 8 épisodes retournant comme une crêpe les conventions des séries adolescentes qui pullulent sur tous les services de SVoD, le goût du risque d’Euphoria n’étonne plus personne. Quoique ces deux épisodes sortis avant et après le Nouvel An, très très loin des habituels "Christmas special" américains, parviennent à nous surprendre par leur habilité, sans pour autant renier les qualités de la saison 1. Le réalisateur et son équipe, dont le directeur de la photographie Marcell Rév est indéniablement un pilier, s’accommodent des restrictions techniques évidentes pour à la fois restreindre et étendre l’univers de la série dans deux épisodes à première vue tenus, mais subtilement très ambitieux.

 

photoLa copine a des yeux

 

Levinson place une grande confiance en ses actrices Zendaya et Hunter Schafer pour faire de leurs personnages les sujets de deux conversations thérapeutiques, durant lesquelles il multiplie les longs gros plans sur leur visage autant que les dérives formalistes nébuleuses lors de monologues dépressifs. Une dualité qui ne s’auto-cannibalise miraculeusement pas et qui parvient à la fois à prouver le talent du metteur en scène, et celui de ses comédiennes.

Ces dernières sont les grandes gagnantes du diptyque, forçant parfois un peu le trait (Zendaya semble littéralement se liquéfier) pour porter sur leurs épaules sa narration complexe. Si la future Chani de Dune n’avait plus grand-chose à prouver, Hunter Schafer démontre son brio certain dans Fuck anyone Who is not a sea Blob, gouverné par les transformations de son visage endolori.

C’était probablement un des objectifs de ces épisodes spéciaux sous contrainte : exposer simplement la performance du duo, auparavant enveloppée en permanence dans les expérimentations visuelles qui ont fait la marque de fabrique de la série. Non pas que la radicalité esthétique de l’œuvre soit gommée, au contraire. Certains plans ridiculisent toujours à eux seuls des années de teen dramas Netflix. Seulement, les extravagances se font plus diffuses et s’adaptent moins à la frénésie adolescente qu'à la psyché des deux jeunes personnages.

 

photo, Hunter SchaferRelations : "C'est compliqué"

 

Dans le premier de ces épisodes, le dialogue prend place dans un diner, s’inspirant de manière évidente du Nighthawks d'Edward Hopper. Dans les deux œuvres, où la couleur joue un rôle prépondérant, la sensation de vide crée un rendez-vous pour les parias, postulat d’autant plus pertinent que l’épisode se déroule la veille de Noël. Très subtile, la mise en scène explose vers la fin, dans un long zoom dont la puissance introspective égale sans souci la très longue discussion qui a précédé.

Dans le second, les mouvements de caméra sont en embuscade, guettant le cheminement de pensée de Jules pour faire resurgir des souvenirs vaporeux grâce à des raccords toujours plus inventifs, au point que la seule scène présumée tangible est en fait un rêve. Des fulgurances qui se manifestent en fonction des personnalités des deux amantes, en apparence complémentaires, en réalité incompatibles. Rue déballe tout puis cogite. Jules est esclave du magma de pulsions qui réside dans sa tête. Le premier épisode se conclut par un zoom, le second par un dézoom, derrière une vitre où s'écrase la pluie.

 

photo, ZendayaNightloque

 

On fait le point

La puissance narrative d’Euphoria était due en grande partie à l’interconnexion entre les évènements concrets et leur représentation, largement influencée par les idées des personnages convoqués. D’où sa supériorité dans le genre, dont les représentants contemporains se contentent de souligner des instants-clés avec une audace éphémère, quand ils ne s’appuient pas sur une mise en scène des plus fonctionnelles.

Ces deux encarts saisonniers ne sont pas différents de la série-mère, mais limitent le point de vue à la psychologie des deux protagonistes. En fonçant tête baissée dans les contraintes sanitaires et techniques, Levinson resserre tout et remet au centre des enjeux le duo principal, avant les évènements de la saison 2, qui élargiront probablement le champ des possibles.

 

photo, Hunter SchaferSublime pellicule

 

Évidemment, il n’est pas juste question du destin du couple, esquissé au détour d’une réplique. La non-linéarité de l’intrigue est principalement causée par la profondeur presque surréaliste des dialogues en question, usant de concepts psychologiques, sociaux ou même philosophiques pour faire résonner son mal-être, encore une fois résolument contemporain. Afin de ne pas tomber dans l’emphase et la répétition, le réalisateur et scénariste s’appuie sur deux procédés géniaux.

Dans le premier épisode, il choisit d'approfondir le personnage d’Ali, joué par un impeccable Colman Domingo, pour abattre progressivement la barrière entre le thérapeute et la patiente. Une bonne occasion de donner de l’épaisseur à un personnage secondaire qui se cantonnait jusqu’ici à symboliser le combat de Rue contre ses addictions, notamment dans une scène franchement déchirante, qui prend à contre-pied « l’esprit de Noël » qu’on retrouve souvent dans les épisodes saisonniers des séries américaines. C’est en étant confrontée à l’humanité brute de son interlocuteur que l’héroïne (sans jeu de mots) se voue à une introspection qui introduit assurément la saison 2.

 

photo, Colman DomingoLe plus motivant des guides

 

Dans le deuxième, il implique directement son actrice dans l’écriture afin d'aboutir à un exercice qu’on devine un peu autobiographique. Pour la première fois, la question de la transidentité est frontalement abordée. Et pour ça, le showrunner a fait le choix peu courant et très intelligent de laisser la parole à l’intéressée et surtout la place pour qu'elle s'exprime, puisque la thématique circule librement dans la narration, sans pour autant apparaître comme un sujet d’étude.

Car comme toujours dans Euphoria, le récit et la mise en scène se nourrissent de l’identité des protagonistes qui s’y meuvent, ce qui explique l’attachement des fans pour les personnalités dépeintes, mais aussi tout simplement sa réussite émotionnelle et psychologique.

Voilà probablement la raison pour laquelle Levinson s’est tant plu dans les restrictions sanitaires : effrayé de céder à la surenchère relationnelle inhérente aux saisons 2 de teen-drama, il préfère revenir à l’identité de ses personnages après le final presque mystique de la saison 1, histoire de rappeler au spectateur la raison pour laquelle il aime Euphoria. Combattre l’artificialité par l’identification, en quelque sorte. Ou quand un cinéma ultra-visuel se veut avant tout vecteur d’humanité.

La saison 1 d'Euphoria et ses deux épisodes spéciaux, sont disponible sur OCS en France

 

photo

Résumé

L'équipe d'Euphoria profite de la situation sanitaire pour recentrer son propos sur ses deux personnages principaux, dont la profondeur est garantie par une mise en scène à tomber et une écriture à la subtilité universelle.

Autre avis Alexandre Janowiak
Avec ces deux épisodes spéciaux, Sam Levinson confirme non seulement qu'il est un des réalisateurs les plus talentueux et inventifs du moment, mais surtout qu'Euphoria est la plus belle et bouleversante série du moment, de son écriture universelle à son duo d'actrices épatantes.
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Lecteurs

(3.9)

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commentaires
Jojo
28/01/2021 à 17:39

Jules ❤️
Vivement la saison !

Cacouac
28/01/2021 à 00:16

Un rappel, sans forcer, que Euphoria est sans doute l'une des meilleures séries du moment.

rientintinchti
27/01/2021 à 20:16

ça ne vaut rien du tout. NUL

Fantomas
27/01/2021 à 20:14

Les 2 personnages principaux sont touchants. Petite préférence pour l’épisode avec Rue. Mais ça reste pour moi une très belle série.

quatre
27/01/2021 à 18:53

4/10

Sigi
27/01/2021 à 17:42

Two masterpieces. Ni plus ni moins. Sam Levinson est un monstre.

Nesse
27/01/2021 à 16:35

Un très bon épisode, Hunter mérite un prix pour sa performance. Vivement la saison 2
(pas sur qu'on trouve un jour une série sur les teens de se niveau sur Netflix j avais espéré avec Grand army, mais j ai vite déchanté)

Flo
27/01/2021 à 14:12

"parviennent à nous surprendre par leur habileté à nous surprendre"
euh...

Targuet
27/01/2021 à 13:07

Mouerf, tout est dans le titre, c'est bien une "parenthèse", ça sert à approfondir un peu + nos 2 héroïnes, mais c'est tout. Je n'ai pas trouvé la réalisation dingue et j'ai eu énormément de mal à écouter et suivre cette thérapie, comme un dlc sans saveur. A vrai dire, ça me donne même pas envie de regarder la saison 2

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