Russ Meyer est mort

Patrick Antona | 8 octobre 2007
Patrick Antona | 8 octobre 2007

Russ Meyer s'est éteint le mercredi 22 septembre 2004 à l'âge vénérable de 82 ans.
N'en déplaise à ceux qui ne voient en lui qu'un simple artisan du soft-core (aucun film pornographique à son actif), Russ Meyer était un véritable auteur de cinéma.
Lorgnant obsessionnellement du côté des femmes à grosse poitrine et cela avec un mauvais goût assumé (à l'instar de John Waters), Russ Meyer a su pourtant développer, au-delà de cette thématique simpliste et dans nombre de ses films, une critique sociale de l'Amérique profonde ou bien-pensante à l'inspiration cartoonesque des meilleurs Tex Avery, saupoudrée d'un humour ravageur, d'une bonne dose de violence et d'un indéniable sens cinématographique. Ne dit-on d'ailleurs pas « russmeyrien » lorsque l'on évoque son style de cinéma ?

Rien ne prédisposait ce fils d'un policier et d'une infirmière (personnages qui deviendront récurrents dans son oeuvre à venir), né à Oakland en Californie le 21 mars 1922, à la carrière unique qui l'attendait. Pour ses 14 ans, sa mère lui offre une caméra Super-8, et dès l'année suivante le petit Russ gagne ses premiers prix. À l'entrée en guerre des États-Unis, il intègre le service cinématographique des armées et suivra l'armée de Patton à travers l'Europe. C'est dans ce contexte qu'il sera modelé aux deux éléments fondateurs de sa personnalité : la confrontation marquante avec la violence et celle encore plus importante avec la chair. Car c'est dans un bordel parisien, conseillé par Ernest Hemingway « himself », que Russ Meyer perdra sa virginité dans les bras d'une professionnelle à la poitrine démesurée ! Après sa démobilisation, il tente de rentrer à Hollywood en temps que chef opérateur. Peine perdue, il se retrouve alors à photographier les « pin-up », avant de rejoindre en 1955 l'équipe du magazine Playboy dont il devient l'un des piliers. Il se marie d'ailleurs cette même année avec Eve Turner, la page centrale de juin 1955. Celle-ci aura une grande influence sur Russ Meyer en devenant la patronne de Eve Productions, la compagnie qui produira ses films, jusqu'à sa tragique disparition en 1977 (un accident d'avion).


Mais rester photographe ne lui convenant guère, Russ Meyer réussit à monter (avec 24 000 $) son premier film, L'Immoral M. Tears, en 1959, un « nudie » comme il s'en tournait des tas à cette époque, où un livreur imagine que les vêtements des femmes disparaissent. Le succès est immédiat : le film rapporte plus d'1 million de dollars ! S'enchainent alors plusieurs productions du même accabit (Wild gals of the naked west, Eve and the handyman) jusqu'en 1964 où, délaissant les comédies érotiques et cartoonesques en couleur, Russ Meyer tourne Lorna, un drame en noir et blanc nanti d'un vrai scénario. Avec cette histoire d'une femme délaissée qui trouve le réconfort amoureux dans les bras d'un forçat évadé, il aborde les thèmes qui deviendront récurrents dans la suite de sa filmographie : le personnage féminin central à la poitrine plantureuse, la frustration sexuelle entraînant le déchaînement de la violence, la peinture acerbe de l'Amérique profonde et la confrontation avec l'ordre. Le tout est enrobé d'une technique irréprochable (sens du rythme et du cadre, prises de vue soignées) à laquelle Russ Meyer ne dérogera plus par la suite. Le film est un nouveau succès, et ce cocktail « sexe and violence » assorti au noir et blanc sera de nouveau utilisé avec Mudhoney, un drame rural, puis avec Motorpsycho ! qui raconte la confrontation entre un couple et trois « bikers » violeurs. En fait, le brouillon de ce qui sera le premier chef-d'œuvre de Russ Meyer : Faster pussycat kill ! Kill !.

 

Décrivant la virée criminelle de trois sculpturales go-go danseuses (Lori Williams, Haji et l'iconesque Tura Satana, leader du groupe et moulée dans sa combinaison noire) en mal de sensations fortes, se livrant au kidnapping pour finir par affronter une bande de ploucs locaux à propos d'un magot caché, le film, non content de redéfinir l'esthétique du cinéaste, introduit une nouvelle dimension : la dangerosité de la femme. Cette fois, les femmes ne se contentent plus de subir : en plus d'être sexuellement agressives, elles se battent (en utilisant les arts martiaux de surcroît) et tuent … le tout sur fond de rock'n'roll. Le film devint immédiatement culte à sa sortie, et John Waters en fera son préféré. La réputation de Faster pussycat kill ! Kill ! ne cessera de grandir avec les années, son style particulier sera copié de nombreuses fois et pas seulement dans le cinéma (souvenez-vous des publicités mettant en scène voitures et femmes dans le désert), et un groupe de rock se nommera ainsi en hommage au film.
Après ce succès, nouveau virage pour Russ Meyer : il retourne à la couleur et au drame criminel pimenté de plus de sexe (la révolution sexuelle des années soixante et ses effets se font sentir), et signe des œuvres telles que Good morning and goodbye, Common law cabin, ou Finders keepers/Lovers weepers ! (son premier film à accéder au circuit cinéma officiel aux USA). En 1968, il remporte un nouveau succès avec Vixen ! (mot qui deviendra très rapidement un « trademark »), où l'héroîne principale (interprété par Erica Gavin) se livre à l'adultère, à l'inceste ainsi qu'aux relations interraciales (sujet encore tabou à l'époque). En 1969, il signe le délirant Cherry, Harry and Raquel !, écrit par Tom Wolfe (le futur auteur des romans L'Étoffe des héros et Le Bûcher des vanités !), où un shériff corrompu se livre à la débauche et au crime avec les détonnantes Cherry et Raquel. Harry est interprété par Charles Napier, qui deviendra un de ses acteurs réguliers avant de devenir l'acteur de seconds rôles que l'on connaît (bientôt dans Un crime dans la tête version 2004, par Jonathan Demme).

 

En 1970, cédant à l'appel de la vénérable 20th Century Fox, Russ Meyer tourne son film le plus emblématique, le mythique Beyond the valley of the dolls (titré en France La Vallée des plaisirs, Orgissimo ou encore Hollywood Vixen). Narrant les heurts et malheurs d'un groupe de rock'n'roll féminin dans un Hollywood des plus décadents, entre party, drogue, sexe et chantage, le film est une des peintures au vitriol les plus violentes du monde du show-business, le tout débouchant sur un des finals les plus ultimes du cinéma, où le mémorable personnage de Z-Man (l'acteur John Lazar aura sa carrière grillée après ce film) se lancera dans un sanglant massacre à l'épée. L'œuvre aura beaucoup d'impact à l'époque (malgré son classement X, le film sera 2e au box-office US, derrière Airport !) et sa forme résolument moderne lui permettra de traverser les années sans aucun problème, devenant une œuvre référence . De nos jours, nombre de clips vidéo, publicités ou cinéastes tels John Landis et Mike Myers (dans la série des Austin Powers) assument leur filiation directe avec ce film de Russ Meyer.


Après avoir divorcé de Eve en 1969 (ils resteront associés par la suite), Russ Meyer se marie avec Edy Williams (la nymphomane de Beyond the valley of the dolls) et entame son second tournage pour la Fox, le trop sérieux The Seventh Minutes, un film de procès sur la censure, avec Yvonne de Carlo et Tom Selleck, entre autres. Le film est un bide mémorable et Russ Meyer s'en retourne bien vite vers ses propres productions.
Le succès tardera pourtant à se manifester à nouveau : en 1973, Blacksnake (sorti en France sous le titre Sweet Suzy) est l'histoire d'une révolte d'esclaves dans les Caraïbes du XIXe siècle. Illustré par peu de sexe mais beaucoup de violence, c'est de nouveau un échec, au point de compromettre son projet suivant, titré Viva Foxy, qu'il devait tourner avec sa femme Edy Williams. Ils se séparent d'ailleurs en 1975 sans que la chose voie le jour.


Mais l'année sera finalement bénéfique pour Russ Meyer qui signera son grand retour avec Supervixens, qui est une sorte de renouvellement du genre russmeyrien, avec son style sexy-comique, trash et outrancier qui le caractérisait auparavant, et le retour des grosses poitrines ! Il y retrouve d'ailleurs plusieurs de ses acteurs fétiches, Charles Napier (encore un rôle de flic psychopathe), Haji, Henry Rowland (dans le rôle récurrent de Martin Bormann), ainsi que son montage cartoonesque et délirant, ses scènes de violence exacerbée (le meurtre dans la salle de bain) et des scènes de sexe encores plus osées mais dont le cadrage inimitable permet d'éviter la pornographie. Le film est un succès (coûtant 4 millions de $, il en rapporte près de 20) et sera suivi en 1976 par Up ! (Megavixens en France), titre résumant parfaitement l'ambition de Russ Meyer.
Cette fois-ci, nous suivons les aventures violentes et érotiques de la sublime Raven de La Croix (strip-teaseuse vedette à l'époque) essayant d'élucider le meurtre d'Adolf Hitler réfugié au find fond de l'Amérique (il est dévoré dans sa baignoire par un piranha dans le prologue !). On y voit aussi la plantureuse Kitten Natividad en chœur grec, les plus belles scènes de sexe en pleine nature jamais vues, et pour finir des coups de hache et tronçonneuse ! De nouveau, Russ Meyer use avec génie de son sens du cadrage et du montage et livre une nouvelle oeuvre culte.

 

Le dernier film de ce cycle, Beneath the valley of the ultravixens (Ultravixens en France), sortit en 1979. S'il y reprend le rythme effréné du film précédent et va encore plus loin dans les scènes de sexe et dans les poitrines de ses héroïnes (cette fois-ci, c'est Kitten Natividad qui est starifiée, accompagnée de Uschi Digart, Candy Samples et Mary Gavin), Beneath... paraît marqué par un certain essouflement, le film ne semblant plus qu'une succession d'exploits sexuels (avec force gags) d'un couple dans le fin fond de l'Amérique, une constante dans l'oeuvre de Russ Meyer. Il sera d'ailleurs son dernier vrai film puisque, par la suite, il montera sa société de distribution vidéo de ses films et retournera vers la photo de charme (sûrement pour ne pas perdre la main).
Il écrira son autobiographie (The Breast of Russ Meyer), sortira un livre de photos (A Clean Breast) et annoncera à maintes reprises de nouveaux projets cinéma qui ne se concretiseront jamais.
Sa reconnaissance tardive vient en partie de la France, une fois n'est pas coutume, avec la sortie en 1983 de la série Supervixens, Megavixens et Ultravixens via Jean-Pierre Jackson. Les nombreux hommages rendus en cinémathèque ainsi que les multiples emprunts faits à son oeuvre dans le cinéma et la publicité actuelle, démontrent que plus qu'un simple « pornocrate », comme certains critiques voulaient le considérer, Russ Meyer est en fait un véritable auteur à part entière.


Gageons d'ailleurs qu'il se retrouve au paradis des cinéastes aux côtés de Fédérico Fellini (un autre expert en matière de grosses poitrines), et qu'ensemble ils sont en train de deviser sur le sexe des anges.

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