Star Wars : le (très bon) chef opérateur de Solo confirme encore le bordel en coulisses

Antoine Desrues | 8 mars 2021 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Antoine Desrues | 8 mars 2021 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Après Premier contact, le chef opérateur Bradford Young a eu l'occasion de montrer l’étendue de son talent sur Solo, le film Star Wars maudit.

Parmi les films Star Wars sortis depuis le rachat de Lucasfilm par Disney, Solo : À Star Wars Story a, non seulement, eu une réception critique tiède, mais a aussi méchamment bidé au box-office. En même temps, ce spin-off casse-gueule a été, comme Rogue One, un véritable chemin de croix au niveau de sa production, en grande partie suite au renvoi inattendu de son duo de réalisateurs, Phil Lord et Chris Miller.

Au final, si Solo s’est imposé comme une catastrophe industrielle, le film repris par Ron Howard a eu la décence de conserver une équipe technique et artistique talentueuse. Outre la musique inspirée de John Powell (Dragons), le long-métrage a pu profiter du directeur de la photographie Bradford Young (A Most Violent Year, Premier contact), dont la lumière très diffuse et les jeux de clair-obscur ont apporté une patine distincte à ce chapitre maudit de l’univers de George Lucas.

Interviewé par le podcast dédié aux chefs opérateurs Team Deakins (mené par la légende Roger Deakins elle-même), Young est revenu en détail sur Solo et ses coulisses chaotiques, et a même expliqué avoir failli rejeter l’offre, qui s’éloignait pas mal de sa zone de confort :

 

photo, Alden EhrenreichUn film qui laisse froid

 

“J’ai n'ai pas du tout pris en considération l’offre au début. […] Et puis j’ai parlé aux réalisateurs et ils m’ont expliqué ce qu’ils essayaient de faire. À ce moment-là, ils se référaient beaucoup au western de Robert Altman, John McCabe [mis en lumière par Vilmos Zsigmond, dont le style très sombre a fortement inspiré Young], et je me suis dit, ‘Oh ! OK, c’est l’un de mes préférés’. J’ai senti qu’il y avait un lien avec certains des films que j’ai pu faire.”

Pour autant, Bradford Young s’est montré tout aussi interloqué que ces collègues lorsque le renvoi de Phil Lord et de Chris Miller a été officialisé seulement trois semaines avant la fin du tournage, obligeant l’équipe à retourner une grande partie du long-métrage. Le chef opérateur a eu peur d’être lui aussi amené vers la porte de sortie, mais s’est également demandé s’il ne valait pas mieux partir. Un crève-cœur au vu de l’identité particulière qu’il a su insuffler à la photographie du projet.

 

PhotoVous prendrez bien une petite touche expressionniste dans votre Star Wars ?

 

“Ç’a été difficile. Et mes peurs se sont réveillées. Je me disais, ‘ils virent des gens, tandis que d’autres entrent en scène !’. Mais j’ai eu la chance de beaucoup parler avec Kathy [Kennedy, présidente de Lucasfilm, ndlr] et Allison Schearmur [productrice exécutive], et elles ne sont pas là pour jouer. Elles sont là pour l’art.

C’était génial de se rendre compte qu’il y avait des personnes dans ce processus qui étaient là pour défendre l'art et qui voulaient s’assurer que le film donne cette impression. ‘Nous ne voulons pas perdre cela, car c’est ce que les gens attendent de ces films’. C’était rafraichissant d’entendre cela. [...] Quand ils ont changé de réalisateur, j’ai pensé pendant une seconde, ‘peut-être devrais-je partir ?’ Et puis, je me suis dit, ‘Non, il faut que je reste’, parce qu’on avait travaillé si dur, mon équipe et moi, pour développer cette esthétique. Le film en avait besoin.”

 

photoDe la belle ouvrage sur le plan visuel

 

Bradford Young a ainsi confirmé à demi-mot que le tournage de Solo a été un sacré bazar, encore plus lorsque Ron Howard a été appelé à la rescousse pour essayer de sauver le navire en train de couler. Et si le chef opérateur a souligné avec tendresse l’ouverture d’esprit du cinéaste, il a admis que tout le monde était un peu perdu :

“Ce qui rend Ron si adorable, c’est qu’il n’a pas prétendu avoir résolu le problème à son arrivée. Il était très ouvert, parce que lui aussi se disait : ‘Mais que se passe-t-il ?’ [rires]. Nous étions tous deux pris de court. Je me souviens qu’une fois, nous avions trois caméras pour filmer une séquence, et c’était génial de regarder Ron, qui s’est ensuite tourné vers moi pour me dire : ‘Mec, trois caméras, c’est fou ! Qu’est-ce qu’on est en train de faire ?’. Je me suis beaucoup amusé.”

Cependant, Roger Deakins a été le premier à reconnaître durant l’interview la qualité de la lumière de Solo, considérant même Bradford Young comme l’héritier contemporain de Gordon Willis, chef opérateur de nombreux films de Woody Allen ou encore de la trilogie du Parrain. Ce n'est pas rien, car cette légende s’est révélée tellement douée avec les ombres et la noirceur de ses images qu’elle a obtenu avec le temps le surnom de "Prince des ténèbres".

 

Photo Donald GloverÇa va être tout noir !

 

Il est d’ailleurs vrai que la photographie de Solo a pu déstabiliser, voire diviser, une partie le public avec ses choix impliquant une forte obscurité dans certaines séquences. Mais sur ce plan, Bradford Young a tenu à saluer le fait que Lucasfilm avait entièrement défendu sa vision :

“J’ai eu un soutien total, ce qui m’a donné encore plus envie de rester. Ils ont fait ce qu’ils ont dit qu’ils feraient. Parce que j’avais beaucoup de questions au début. Je leur ai demandé : ‘Si je suis cette voie, est-ce que vous allez soutenir cette vision ?’. Et tous les producteurs et Kathleen Kennedy m’ont dit : ‘On est là pour toi’.

Ils ont été patients. Pendant le premier jour de dérushage [Solo a été tourné en pellicule 65mm, ndlr], ils se sont demandé ce qui se passait [rires]. Mais dès le deuxième jour, ils m’ont dit, ‘Oh ok, ok, continue ton truc’.”

En tout cas, Solo est non seulement devenu un cas d’école dans les domaines des blockbusters chaotiques, mais ses coulisses devraient encore se dévoiler à nous pendant un bon moment. Vous pouvez également retrouver notre critique de ce long-métrage si particulier de la galaxie Star Wars.

Tout savoir sur Solo : A Star Wars Story

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commentaires
darkpopsoundz
10/03/2021 à 12:27

Après il faut bien distinguer le travail d'un directeur de la photo lors du tournage et la post-prod du film, qui va plus ou moins modifier les plans, surtout avec l'ajout de CGI, et donc adapter en conséquence la lumière.
Sur un film tel que celui-ci, une fois le tournage emballé, les FX ajoutés et le montage terminé, l'étalonnage joue un grand rôle, qui peut se révéler destructeur. Car je comprends tout à fait les intentions de Young concernant sa photo lors du tournage (raccords d'ailleurs avec celles des réals d'origine), néanmoins on est tous plus ou moins d'accord pour dire que le résultat final est souvent illisible, plat, sans relief. Et bien trop sombre.
Et au vu de la filmo de Young en tant que directeur de photo, pour moi il est malheureusement clair (ha ha) que son travail a été sal0pé lors de la post-prod, soit parce que perçu comme trop 'arty' (et donc anti-commercial), soit par ignorance des intentions justement de cette lumière particulière.
Disney et Lucasfilms n'étant pas particulièrement connus pour leur finesse, je suis persuadé qu'ils ont nivelé l'image du film à la truelle. Et c'est bien dommage (même si pas étonnant du tout) car la description que Young fait de ses idées, partagées par les réals originaux, aurait du donner un résultat bien plus excitant et cohérent, tout au moins en ce qui concerne la photo, lumière, colorimétrie et image du film...

Skyframe
10/03/2021 à 07:33

Attention, le film n’a pas été tourné en 65mm pellicule mais bien en Arri Alexa 65 ;-)

JR
09/03/2021 à 11:14

@zeta..

Ne virons pas dans un "no ma'am" facile. Qui peut le dire ? Nous n'étions pas en coulisse ni sur le plateau. Co-fondé amblin... Et d'autres petits auteurs dans la filmo.

Pour le reste... Rien à ajouté sur ce film malade et oublié.

captp
09/03/2021 à 11:07

@Fox je note le conseil d'achat pour approfondir ton explication super intéressante .
merci :)

Fox
09/03/2021 à 10:57

@captp
C'est un rôle que je trouve fascinant puisqu'il est vraiment au carrefour de plein de métiers sur un plateau. Il est bien souvent le "bras droit image" du réal' : il doit être en étroite relation avec les équipes caméra (pour le choix des focales, l'ouverture à utiliser, des sensibilités de capteur ou pellicule, du matériel à utiliser pour tel ou tel rendu en termes de mouvement - dolly, grue, steadycam...) ; il doit aussi énormément communiquer avec les équipes électrique/lumière (pour le positionnement des sources lumineuses hors et dans le champ ainsi que leur couleur, leur intensité...).
Et il faut aussi composer avec les connaissances et/ou envies du réalisateur, car certains sont plus "visuels" et "intéressés" que d'autres. Par exemple, je crois que c'est dans une interview de Rodrigo Prieto que j'avais lu qu'Ang Lee savait exactement quelle focale utiliser pour son plan ! A l'inverse, d'autres se reposent sur le directeur photo pour "faire le job" car tout ce qui les intéresse, ce sont les acteurs et le scénario. Donc la champ d'action et de proposition peut grandement varier d'un film à l'autre, tout dépend comment et avec qui on a envie de travailler ! :)
Si vous arrivez à vous trouver à pas trop cher (il n'est plus édité) le livre "Lumière ! : Les secrets des plus grands directeurs photo", je trouve que c'est une bonne approche pour savoir comment travaille chacun et ce qu'est ce métier.

zetagundam
09/03/2021 à 10:45

@JR

Mais sur les films qu'elle a "produit", combien d'entre eux ont été réellement chapeautés par Spielberg et Lucas avec Kennedy dans le rôle d'intermédiaire.

Sinon je crois que nous sommes à peu près tous d'accord pour dire que la photographie de ce film est immonde et que dans le cadre de Lucasfilm, Kennedy et Art sont antinomique et je ne reviendrait pas sur le bilan financier de Lucasfilm qui doit être très loin de ce que Disney pouvait espérer et essorer de la licence.

captp
09/03/2021 à 10:04

merci @Fox .
effectivement je pensais que le chef op faisait le lien avec la regie en courant partout et le directeur photo arrivait en marchant pour faire ses réglages :/
la dénomination directeur photo fait plus artistique je suis d'accord ;)

JR
09/03/2021 à 00:41

@arnaud & @snake (et bien d'autres)

Je suis toujours surpris des commentaires sur K. K., un simple tour sur imdb devrait en surprendre plus d'un quand aux films sur lesquels elle a travaillé...

Ça ne cautionne pas du tout l'échec de la dernière trilogie (et son final indéfendable), mais la remise en question permanente de ses qualités de productrice est légèrement hors de propos...

Tonto
08/03/2021 à 23:47

Bon, au prochain film dérivé Star Wars, je propose que Simon Riaux laisse sa place à Antoine Desrues qui, lui au moins, sait apprécier les belles choses !
Non, parce que j'aime bien, l'ami Simon, mais sur Solo, quand même, il avait oublié ses lunettes et son bon sens dans le vide-poche de sa bagnole... x)

Sous Exposition
08/03/2021 à 19:53

et bien c'est l'une des plus vilaines photo que j'ai vue sur les films a gros budgets, ces dernieres années , ils se sont faits beaucoup taille sur ce plan là...
la photo du Blade Runner 2049 de Villeneuve ( par Deakins qui lui a enfin valu un Oscar) çà c'est beaucoup mieux dans le genre sous Ex, , j'aimerai bien avoir les Raw pour voir la vrai densite au moment des Shoots, ils en ont rajoute des tonnes lors du Color Grading,

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