Le Seigneur des anneaux : comment Peter Jackson a sauvé sa trilogie des griffes d’Harvey Weinstein

Antoine Desrues | 22 février 2021 - MAJ : 22/02/2021 18:37
Antoine Desrues | 22 février 2021 - MAJ : 22/02/2021 18:37

Le Seigneur des Anneaux aurait pu connaître un sort bien différent à cause d’Harvey Weinstein. Retour sur une production chaotique.

Comme Dallas, Hollywood a un univers plus qu’impitoyable, où la chaîne de commande des studios peut vite se gripper et signer l’arrêt de mort d’un projet, ou du moins sa profonde dénaturation. Pour Peter Jackson, tout n’a pas été rose du côté de Los Angeles, puisque la production de son film Créatures célestes l’a amené à signer un contrat d’exclusivité avec Miramax, la fameuse boîte de production d’Harvey Weinstein.

En effet, si le tristement célèbre producteur a toujours été un sacré dénicheur de talent, il s’est aussi révélé intraitable d’un point de vue business, au point d'avoir fait connaître un enfer au réalisateur de Braindead, y compris sur son chef-d'œuvre absolu : la trilogie du Seigneur des anneaux.

Pour fêter les vingt ans (oui déjà) de La Communauté de l'anneau, le site Polygon a retracé l’historique aussi romanesque que chaotique de l’adaptation inespérée de J.R.R Tolkien, qui aurait pu n’être qu’un simple diptyque.

 

photoPeter Jackson prépare son assaut sur Miramax

 

Après la sortie de Créatures célestes en 1994, Jackson et sa co-scénariste (et femme) Fran Walsh ont commencé à plancher sur un long-métrage lié aux Contes de la crypte, pour le compte de Robert Zemeckis. Finalement, le projet a évolué jusqu’à devenir Fantômes contre fantômes, que Jackson a réalisé avec l’aide de Zemeckis à la production. Problème, le long-métrage s’est retrouvé sous l’égide d’Universal, obligeant ainsi le cinéaste à convaincre Weinstein de reporter le début de leur contrat d’exclusivité. Le producteur a accepté, tout en faisant comprendre à ce beau monde qu’il allait lui être redevable.

Pendant ce temps, le réalisateur et sa co-scénariste ont commencé à développer un film de fantasy, tout en évitant de se confronter aux récits (longtemps considérés inadaptables) de Tolkien. Pour autant, le duo s’est vite rendu compte qu’il ne faisait que piocher allégrement dans l’œuvre du maître, et a donc demandé à Harvey Weinstein s’il pouvait obtenir les droits du Seigneur des Anneaux.

De l’autre côté, Universal a vu le potentiel de Jackson pendant la production Fantômes contre fantômes, au point de lui proposer son projet rêvé : un remake de King Kong. Cette fois-ci, Weinstein s’est rapidement énervé. Après avoir poussé une gueulante, il a profité du chaos de la situation pour lier Miramax au projet, et a au passage récupéré le script convoité de Shakespeare in Love, qui lui a permis de remporter l’Oscar du meilleur film en 1999. Malin.

 

photo, Elijah WoodÀ la recherche de la logique des Weinstein

 

Cependant, l’échec au box-office de Fantômes contre fantômes a pas mal refroidi Universal, qui a coupé le cordon sur Kong (bien que Jackson y soit finalement revenu après Le Retour du roi) et s’est permis de recycler le scénario. Avec l’aide de sa société d’effets spéciaux Weta, Jackson s’est donc lancé à corps perdu dans Le Seigneur des anneaux, avant de réaliser que Weinstein n’a eu à aucun moment l’envie d’en faire un projet digne de ce nom.

Le producteur n’a clairement rien compris à l’univers de Tolkien, et a poussé Jackson à l’adapter sur deux films, titrés La Communauté de l’anneau et La Guerre de l’anneau. Mais au fil du temps, le cinéaste a compris que Miramax n’allait pas développer plus qu’un seul long-métrage, le tout pour un budget maximal de 75 millions de dollars. À titre de comparaison, chaque film de la trilogie a finalement coûté 93 à 94 millions de dollars (de l'époque), un chiffre déjà faible au vu de la prouesse globale de la saga.

 

photo, Christopher LeeUne allégorie de Weinstein

 

Lorsqu’Harvey Weinstein et son frère Bob ont demandé à Jackson de condenser le récit sur un long-métrage de quatre heures, celui-ci a logiquement refusé, amenant les producteurs à mettre le projet en “turnaround”. C’est-à-dire que le cinéaste s’est retrouvé libre de proposer son scénario à d’autres maisons de production, monnayant un remboursement des coûts déjà effectués au précédent possesseur du film.

Mais bien évidemment, les Weinstein n’ont pas rendu les choses simples, et ont cherché à enterrer le projet au travers d'un deal extrêmement cher. Ils ont également demandé le droit de rester producteurs exécutifs, ce que peu ont été enclins à accepter.

 

photo, Andy SerkisL'histoire de Sméagol : l'une des nombreuses subtilités sacrifiées par les Weinstein

 

Néanmoins, le talent de Peter Jackson a permis au navire d’éviter de sombrer. En effet, le réalisateur a collaboré auparavant avec la société New Line, pour essayer de développer une nouvelle version des Griffes de la nuit. Si le projet n’a jamais abouti, les producteurs Bob Shaye et Michael De Luca ont apprécié l’expérience, et ont perçu le potentiel des scénarios du Seigneur des Anneaux.

À cette période, New Line a aussi cherché à franchir un cap en s’appropriant un gros projet de blockbuster, et la transposition de l’univers de Tolkien a paru adéquate au studio, qui a embrassé la richesse de cette vision, pour au final délivrer la trilogie mythique que l’on connaît.

Derrière cette histoire romanesque, il est bon de préciser que l’article de Polygon a été écrit par Drew McWeeny, ancien rédacteur pour le site Ain’t It Cool, un pionnier de la presse cinéma aux débuts d’Internet. L’auteur a ainsi précisé qu’au moment où Jackson et Walsh ont été en désaccord avec les Weinstein, ils ont tout fait pour éviter de perdre leur travail sur ce projet de cœur. C’est pour cette raison que les premiers scénarios du Seigneur des anneaux ont alors fuité sur le site Internet, afin de permettre à de nombreux producteurs d’y jeter un œil.

 

Photo GandalfUne maison de production n'arrive jamais en retard, ni en avance, mais pile à l'heure prévue.

 

McWeeny a d’ailleurs donné des retours sur ce brouillon, qu’il a résumé à une version accélérée des films que nous avons vus en salles. Si la base de l’adaptation a toujours été présente, la césure du Seigneur des anneaux en deux films a forcément apporté son lot de réductions, ne permettant pas de traiter en profondeur des subtilités de l’univers, ni sa texture, pourtant si centrale dans le résultat final. Pour McWeeny, la plupart des personnages ont été réduits à leur plus basse fonction narrative, à commencer par Gollum, dont l'évolution s’est pourtant montrée nécessaire au génie des films.

Toutefois, il est évident que ces déboires ont aidé Le Seigneur des anneaux à devenir cette saga mythique qui a bouleversé le monde du cinéma. À force de retravailler en permanence sa matière, Peter Jackson a délivré le travail de toute une vie, qui a pavé la route pour d’autres adaptations ambitieuses d’heroic fantasy, à commencer par Game of Thrones. Et maintenant qu’Amazon a voulu concurrencer la série phare d’HBO en lançant la production d’une série liée à la Terre du Milieu, on peut dire que la boucle est bouclée.

Tout savoir sur Le Seigneur des anneaux : La Communauté de l'anneau

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commentaires
Marvelleux
25/02/2021 à 00:18

Vu les trois au cinéma. La saga n'aurait pas été aussi légendaire sans son parcours remplie d'obstacle. Merci Peter.

MystereK
22/02/2021 à 18:56

Les premières infos sérieuses que j'avais lu sur ces films, je les avais lues sur Ain't it Cool News, l'attente a ensuite été longue mais le résultats tellement au-delà des attentes.

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