Frédéric Thoraval (Safe)

Laurent Pécha | 28 juin 2012
Laurent Pécha | 28 juin 2012

A Ecran Large, on a tous été impressionnés par la qualité visuelle de Safe, qui permet à Jason Statham de redorrer son blason d'action star. Après s'être entretenu avec son réalisateur, Boaz Yakin (lire l'interview), nous avons pu parler longuement avec l'un des artisans principaux de la réussite du film, le monteur français, Frédéric Thoraval. Un monsieur qui nous avait déjà bien taper dans l'oeil à l'époque de Taken. Une coïncidence ? Non, pas du tout, juste un énorme talent et une passion pour son métier que vous allez retrouver dans ces lignes. 

 

 

Jusqu'ici tu n'avais monté que des films français, comment devient-on le monteur de Safe ?

Tout vient de Taken. L'histoire a commencé bien avant d'attaquer le montage. En janvier 2011, je reçois un coup de fil de la directrice de production U.S. qui avait fait les deux semaines américaines de Taken, qui avait reçu un coup de fil d'un monsieur qui s'appelle Joseph Zolfo, qui est l'équivalent d'un directeur de production, et qui voulait me contacter. J'ai renvoyé cela à mon agent aux Etats-Unis et plus de nouvelles pendant 5-6 mois. Et un jour, mon agent m'appelle et me dit : « On a reçu un script pour toi ». J'ai appris après que, effectivement, Boaz (Yakin) et Lawrence Bender, voulaient me rencontrer et parler avec moi parce qu'ils avaient vu Taken. C'est comme ça que l'histoire a commencé.

 

 

 

 

C'est donc le succès international surprise de Taken et notamment aux USA qui t'a ouvert les portes d'Hollywood ?

Oui. Il y a un truc qui s'est passé avec Taken, c'est difficile à expliquer. Quand j'avais des contacts avec des américains qui me parlaient de Taken, je me disais «Oui, ça a l'air d'être un film qui a bien marché là-bas, il a fait un bon carton, tant mieux !». Mais maintenant que je vis aux Etats-Unis, quand je dis que j'ai monté Taken, il y a vraiment des réactions très étranges au point que des gens m'en parlent parfois avec la mâchoire qui tombe tout en disant : «Ah ! Taken ! J'ai adoré ce film ». Je n'ai jamais connu ça par le passé. Il y a eu une alchimie avec Taken qui a permis, effectivement, d'avoir une certaine reconnaissance ici.

Comment s'est passée justement ta rencontre avec Pierre Morel, le réalisateur de Taken ?

Je me suis retrouvé à monter une pub pour Luc (Besson) pour Estée Lauder et le chef opérateur était Pierre Morel. Il n'y avait personne pour me ramener, il m'a proposé et on a sympathisé sur le trajet entre Brie et Paris. Cela a tout de suite bien collé. Et, quelques temps après, je reçois un coup de fil de Pierre qui me dit «Bonjour, je m'appelle Pierre Morel, je fais un film qui s'appelle Banlieue 13, est-ce-que tu pourrais le monter ?». Ce fut le grand saut pour moi qui n'avais jusqu'ici fait que des renforts chez Europa.

 

 

Je suis un grand fan du travail de Pierre Morel.

Je suis également un très grand fan de Pierre. Je trouve qu'il a un talent rare. Il sait faire un film et il a un œil de tueur. Quand il pose sa caméra, c'est là qu'elle doit être. Que cela soit pour de la comédie, de l'action ou quoi que ce soit, le cadre joue énormément dans les films avec lui. Et il a un sens du rythme incroyable également.

 

Et tu n'as pas été contacté pour les suites de Banlieue 13 et Taken ? Quand on change de réalisateur, le réalisateur prend son monteur ?

Oui, en général c'est ça. Il y a souvent des tandems, c'est une chose qui, historiquement, existe depuis très longtemps. Dans les tandems monteur/réalisateur, il y a une alchimie qui se crée entre deux personnes. On se connait, c'est bien aussi de travailler avec quelqu'un avec lequel, des deux côtés, on se sent bien. C'est important que le monteur connaisse la manière de filmer de son réalisateur et que vice versa le réal soit familier avec la manière dont le monteur gère son montage. Parce que ça arrive d'avoir des films sur lesquels ça commence et ça ne se termine pas parce qu'il y a eu un clash. Une relation réalisateur/monteur, c'est comme une relation de couple. Une relation dans laquelle il peut y avoir de la vaisselle qui vole de partout avec des grands cris pour l'accompagner.

 

 

Dans ce couple justement, y a-t-il quelqu'un qui domine la relation ?

Je pense que, comme dans toute relation, il n'y a pas une relation type. Chaque relation que l'on peut avoir va être différente suivant le réalisateur. Entre Pierre et Boaz, par exemple, les façons de travailler ne sont pas les mêmes. Quelque fois c'est la souplesse du monteur, quelque fois c'est l'envie du réalisateur. C'est une balance à trouver. Quelque fois, la balance, on ne la trouve pas parce que les envies ne sont pas les mêmes. Un monteur est au service de la vision d'un réalisateur. Il faut tout faire pour se mettre dans l'esprit dans lequel le réalisateur veut faire le film. Je ne suis pas là pour lutter et appliquer une méthode ou une patte qui m'est propre. Mon but est de mettre tout en œuvre pour trouver la direction que le réalisateur veut, et trouver mon chemin là dedans.

 

Est-ce que tu peux refuser des films si tu ne sens pas la relation, ou que tu n'estimes ne pas être l'homme de la situation ?

Absolument. Ça m'est déjà arrivé. Au départ, il faut un minimum d'accord. Quand j'ai discuté avec Boaz, on a eu une conversation d'une heure au téléphone pour parler du scénario et, tout de suite, on a accroché. C'est quelqu'un qui connait bien la France, qui parle un peu français, et puis il a ce côté «Côte Est» qui est très proche de l'Europe. D'emblée, on était sur les même choses, et je trouvais ça très intéressant d'avoir quelqu'un qui n'a jamais fait d'action, et qui partait dans une direction comme ça sur un scénario qu'il avait écrit. D'un coup, le film prend de l'intérêt. Il m'est arrivé de rencontrer des réalisateurs où, effectivement, je vois comment le film va finir, et ce n'est pas quelque chose qui m'intéresse. Ce n'est pas une question de «bien, pas bien», c'est juste que ça ne me branche pas. Si c'est pour faire toujours les mêmes choses en action, ce n'est pas très intéressant. J'essaie de me diversifier, de faire des types de films différents. Parce que, le travers de notre profession, c'est d'avoir une étiquette très vite.

 

Les acteurs aussi me font cette même remarque.

Mais oui, c'est le même souci ! Dès l'instant où l'on a fait une fois quelque chose qui fonctionne, on essaie de recopier à l'infini. Et, à partir de là, ça perd toute sa saveur. Justement, ce qui m'intéresse, c'est de passer d'un genre à un autre, d'un réalisateur à un autre, tout en ayant toujours des fidélités,  c'est évident.

 

En tant que monteur, est-on autant impliqué dans la réception du film ? Souffre-t-on autant que le réalisateur quand on subit des critiques ?

C'est quelque chose de compliqué. Je pense qu'il y a une différence là dessus entre la France et les Etats-Unis. En France, on a plus tendance à voir un tout, et aux Etats-Unis, ils ont plus tendance à voir différents rôles. Ils sont capables de dissocier le scénario du montage, de la lumière, du jeu des comédiens. C'est quelque chose qu'ils font beaucoup plus facilement qu'en France. En France, on voit un tout et on met tout le monde dans le même panier. Et c'est vrai que sur des films, on se débrouille avec ce qu'on a, et on ne peut pas toujours faire des miracles. Mais un monteur peut tout à la fois bonifier un film comme le dézinguer complètement. C'est toujours quelque chose de difficile à voir et à juger le montage d'un film. J'aime bien savoir ce qui se passe, si les gens aiment ou pas le film. C'est un métier qui s'adresse au public et j'ai envie de savoir si les spectateurs éprouvent du plaisir. C'est vrai que quand un film ne marche pas et qu'on espère le contraire, ça fait toujours un peu mal.

 

Tu prends donc les échecs à coeur ?  Ou arrives-tu à t'en détacher ?

C'est un peu des deux. En général, à la fin d'un film, même s'il y a toujours un côté «il est bien ce film», on sait parfois qu'il n'est pas si bien que cela. Mais en général, je fais le maximum. Parfois, ça ne marche pas. J'ai un affect par rapport aux films que je fais et, effectivement, quand il y a un film qui fait un flop, la pilule passe mal. Bandidas, par exemple, j'ai été très déçu qu'il ne sorte pas aux Etats-Unis. Il y a plein de choses dans Bandidas que j'adore à l'image, de toutes les phases d'attaque de banque.

 

 

Et puis monter Penelope Cruz et Salma Hayek, il y a pire comme sort.

C'est sûr ! Les premières minutes c'est «Wouah ! Les images sont superbes, elles sont magnifiques.», et puis, au bout d'un quart d'heure, je suis dans la phase travail et construction, donc je ne vois plus ça. C'est de la matière première qu'il faut transformer.

 

Justement, Bandidas a été particulièrement mal reçu.

Franchement, je n'ai pas compris pourquoi. Le truc, c'est que je n'ai pas parlé avec beaucoup de gens qui l'ont vu ! (rires) J'ai lu pas mal de réactions, notamment de gens qui l'ont vu aux USA en vidéo ou à la télévision, et qui étaient enthousiastes. Toi, qu'est ce que tu lui reproches ?

 

Tout ! Je trouve que, pour quelqu'un qui aime les westerns, c'est une insulte au genre. Mais après, techniquement, on voit que cela a été fait par des pro, la savoir-faire purement technique est là. Il n'est juste au service de rien.

Pour ma part, je me suis beaucoup amusé avec Steve Zahn, qui était vraiment bon. Mais il y a un truc très difficile, c'est de mélanger les genres. Les spectateurs attendent quelque chose qu'ils ne retrouvent pas parce que ça prend plus une direction de comédie. C'est ce qui a dû se passer pour Bandidas. Mais comme c'est mon deuxième film, j'ai beaucoup d'affection pour lui.

 

Et qu'as-tu pensé de Banlieue 13 Ultimatum 

Je ne l'ai pas vu.

 

Il n'y a pas la curiosité de voir ce que cela donne ?

Travaillant à Europa durant cette période, j'ai eu l'occasion de voir des séquences. Mais, il faut savoir qu'à la base, je ne suis pas un aficionado des films d'action. Je ne regarde pratiquement pas de films d'action, et j'en ai découvert sur le tard. Par exemple, j'ai dû commencer à regarder un Bourne après la sortie de La Mort dans la peau.

 

 

Ça revient à ce que Boaz m'a dit sur toi : ce qui lui a plu dans Taken, c'est la manière de monter les scènes qui ne sont pas des séquences d'action.

Oui. (rire) C'est une des conversations que l'on a eu avec Boaz. C'est toujours pareil. On me parle souvent d'action. Je ne me considère pas comme un monteur d'action. Je fais des films dans lesquels il peut y avoir de l'action...

 

Il y en a beaucoup quand même.

Oui mais, finalement, quand tu regardes bien, il n'y en a pas tant que cela, il y a quatre films.

 

Et Sinister, je ne l'ai pas vu (NDR/ Le film sort en France en novembre), mais on est dans un cinéma de genre aussi, on est dans l'horrifique. Je veux dire par là que tu ne montes pas un Alain Resnais !

Je ne monte pas du Alain Resnais parce qu'il ne m'a jamais appelé. Tu regardes un film comme Angel-A, tu regardes un film comme Lullaby. Pour Lullaby, avec Benoit (Philippon), on s'est extrêmement bien entendu, et ce fut une grande déception de voir que la rencontre avec le public a été réelle mais tellement limitée. Je ne sais pas si tu l'as vu mais Lullaby, c'est le type de film «les gens ont adoré, les gens ont détesté». Il n'y a pas de juste milieu.

 

 

Moi je suis plutôt au milieu.

Tu dois être l'un des rares, car les retours que j'ai eu étaient soit très enthousiastes soit extrêmement mitigés. De mon côté, j'ai pris un grand plaisir à travailler avec Benoit, je le referai avec grand plaisir et il le sait bien. Ce qui m'intéresse c'est, justement, la vision d'un auteur sur quelque chose. Et c'est vrai que des gens comme Boaz entrent dans cette catégorie. Et je pense qu'on s'est retrouvé sur Safe parce qu'on avait justement une façon de voir les choses qui allait dans la même direction.

 

D'où la réussite de Safe. Vous n'êtes pas influencés par les films d'action actuels. Vous avez votre propre grammaire visuelle. On a parlé longtemps avec Boaz de la scène quand Statham est dans la voiture et qu'il écrase ses adversaires. On voit une grande partie de la scène à travers le rétroviseur. C'est le genre de séquence que l'on ne voit pas ailleurs.

Oui et c'était ça qui était passionnant avec Boaz. Il avait un œil frais sur l'action. Et j'ai trouvé cela super couillu d'avoir quelqu'un qui n'a jamais fait d'action pour mettre en scène le film. C'est quand même du lourd, il y en a partout, et il l'a fait divinement bien. Il y a de l'idée, il y a du concept à la base. Ici, on n'a pas de réalisateur de seconde équipe qui gère l'action comme il le ferait sur tous ses autres films.

 

Boaz (Yakin) semble être quelqu'un de très attachant.

Oui et en plus, en montage, il y a des réalisateurs qui sont là un petit peu, lui il est collé à la table de 9h à 19h. Ce fut intense, un vrai régal. C'est la première fois que ça m'arrivait d'avoir une relation comme celle-là sur des journées pleines comme ça, et c'était passionnant.

 

 

Il a l'air de prendre les choses vraiment à cœur, surtout quand on connait le périple de son précèdent film, Death In Love.

Moi, quand j'ai eu son coup de fil, Boaz Yakin, c'était le mec qui a fait Le Plus beau des combats et Fresh, c'est à peu près tout ce que je savais de lui. La première fois que je l'ai rencontré, c'était deux semaines après le début du tournage. J'avais discuté avec lui une heure au téléphone en France. Donc c'est vrai que c'était une rencontre, c'était un gros coup de poker, pour lui et pour moi, et je suis très, très content qu'il ait tenté le coup.

 

Et c'est bien pour toi parce que on va dire maintenant «c'est le mec qui a monté Taken et Safe».

J'espère. Et il y en aura d'autres. Safe, je le dois à Boaz. Autant des gens comme Luc et Pierre m'ont fait passé le cap de la fiction, autant Boaz et Lawrence m'ont fait passé le cap des Etats-Unis, ce qui est un truc assez dingue.

 

Est-ce que tu vois une différence entre le réalisateur qui a écrit le scénario de son film et celui qui ne l'a pas écrit ? Est-ce que ça change quelque chose dans l'implication ?

Ça change quelque chose dans le processus, notamment pour tout ce qui est reformatage de séquences et la post-synchro. Boaz va très vite pour ré-écrire un texte et reformater une séquence qui ne va pas. 

 

 

Mais comme ils sont également auteurs du scénario, est-ce qu'ils ne sont pas plus directifs sur le montage ?

Ça dépend de chacun. Il y a des réalisateurs qui, même s'ils n'ont pas écrit la séquence, ils ne la voient que d'une seule façon. Et il faut se battre avec eux, leur montrer que ça ne marche pas, et leur montrer une autre façon de voir la scène. Perso, c'est ce qui m'intéresse dans le montage. C'est à dire que si c'est pour faire du «pousse bouton», il n'y a aucun intérêt. A chaque film, je le ressens comme une vraie mise en danger, et quelque fois, même quand je ne connais pas les réalisateurs, je leur montre quelque chose qui me parait être une bonne direction. Etant donné que je fais cela pendant le tournage et que eux, ils ont la tête ailleurs, on n'entre pas dans un ping-pong à ce moment là. Je monte comme ça et, quand ils viennent en salle de montage après le tournage, c'est là que les choses prennent tout leur intérêt parce que c'est là que le ping-pong commence. Ce n'est pas «je mets en place la séquence exactement comme tu veux, et on change de prise». Je prends ce qu'il y a de mieux dans le matériel et je tente de voir comment on peut l'agencer. C'est vraiment exaltant quand le réalisateur regarde et dit  « ce n'est pas du tout ce que je pensais, mais il y a des trucs très intéressants». Car, c'est vraiment là que mon travail commence.

 

Comment te comportes-tu quand tu proposes un montage dont tu es persuadé de l'efficacité mais le réalisateur ne te suit pas du tout ?

Il m'est arrivé de nombreuses fois de jeter des séquences.  Mais ce qu'il y a d'intéressant, c'est que, quand tu commences à discuter en salle de montage avec le réalisateur, c'est là que tu vois ce qu'il a en tête, c'est là que tu comprends pourquoi tel plan a été fait. Dans ces cas là, tu commences à remettre les mains dedans, et finalement, très souvent, on arrive à quelque chose qui est entre les deux. Le fait d'avoir un œil extérieur, parce que lui, il a la tête dedans, ça peut donner une nouvelle fraîcheur aux choses.

 

Est-ce que monter un film avec Jason Statham, c'est beaucoup plus facile à monter qu'un film avec Liam Neeson ?

Avec Jason Statham, c'est clair que toutes les phases d'action, ça va vite. On prend les meilleures prises, il n'y a rien à cacher, donc de ce côté là, oui, effectivement, c'est mieux. Jason est quelqu'un de très charismatique et très professionnel, attentif au moindre détail. Quant à Liam Neeson sur Taken, c'était aussi du caviar puisqu'il a quasiment tout fait. En plus, c'est vraiment un comédien que je vénère. Il était dans les rushs vraiment brillant,  et dans tout, dans l'action, dans les dialogues et dans la tension.

 

 

Boaz me disait que ses influences venaient plus des seventies, avec des films comme French Connection, où il y a peu d'action. Votre bonne entente vient-il du fait que vous allez vers le même genre de cinéma ?

Je pense que cela doit jouer mais après, je pars du principe qu'on peut faire de tout. Justement, l'intérêt d'être monteur, ce n'est pas d'être monteur d'action ou d'être monteur de comédie, c'est de toucher à tout et de prendre de quoi nourrir les autres genres. Et je pense que c'est ce que Boaz a fait avec Safe et qui, pour moi, l'a extrêmement bien fait. Il y a un travail de l'image en général, que ça soit au niveau des costumes, des lumières, des cadres. Tout le design en général de sa ville et son ambiance est pertinente car atypique. C'est un truc qui m'a un peu étonné dans les critiques que j'ai pu lire, c'est que les gens ne voyaient pas ce coté 70's-80's.

 

Il m'a fait d'ailleurs une remarque, c'est que comme Jason Statham tourne beaucoup de films, les gens ont cru que Safe était juste un Statham de plus.

Entre nous aussi, je pense qu'il y a un formatage et que les gens sont collés à la première image qu'ils voient. Et c'est vrai maintenant que sur une bande-annonce, sur une affiche, un spot, les gens se formatent là-dessus et ne changent plus d'opinion. Ça va être un film d'action, ça doit être un film d'action.

 

 

Ça reste un film d'action...

Oui, ca reste un film d'action, mais avec des choses étonnantes au niveau narratif. La première demie heure, déjà dans le scénario, je me suis dit «Whaou whaou whaou ! Ça va être un gros défi ». Mais purée, on s'est régalé ! On a travaillé avec Boaz sur le rythme dès le départ, on a travaillé avec un «sound supervisor» absolument incroyable qui s'appelle Dror Mohar, qui est un petit génie du son, qui était aussi avec Wylie Stateman, qui est un gros «sound supervisor». Et Dror, dès le départ, a bossé avec nous dans la phase de montage pour que l'ensemble soit lié. Il a fait des transitions sonores qui sont absolument brillantes pour moi. Par exemple, le début, c'est quelque chose de très particulier que l'on n'a pas dans les films d'action.

 

C'est vrai, cette scène d'introduction est vraiment brillante.

Et tout était comme ça dans le scénario. On a vraiment suivi ce qu'il avait mis en place durant le tournage.

 

Justement, André Dussollier dit qu'il y a le script qu'on lit, celui que l'on tourne et celui que l'on monte, et qu'il y a la surprise de voir un film différent, en bien ou en mal. Est-ce que, sur Safe, le résultat est conforme à la vision du film que tu avais en lisant le script ?

Oui. Pour moi, quand il y a des films qui fonctionnent, c'est que, d'emblée, tous les éléments sont réunis. Et quand on se retrouve déjà avec plein de choses, on ne fait que les bonifier. Dans Safe, il y a comme souvent de nombreux imprévus. Il y a des plans séquences qui sont, en réalité, trois prises et sept coupes. On ne fait que bonifier quelque chose qui existe déjà, mais on garde la direction qui était mise en place. Et pour ça, avec Boaz, ça a été un régal, on a été plutôt très vite sur le montage du film parce que, justement, les choses ont été bien mis en place.

 

 

C'est le premier film américain que tu montes ?

Oui. C'est celui qui m'a fait venir aux Etats-Unis.

 

Comment compares-tu l'expérience américaine à ce que tu avais l'habitude de faire en France ?

Pour l'instant, j'ai fait des films indépendants, je n'ai pas fait des films de studios. Mais je me retrouve avec pléthore de producteurs, de producteurs exécutifs, de co-producteurs, qui voient tous le film à un moment, qui donnent tous leurs avis. Je passe par des previews comme tout le monde, et on doit reformater des choses quand elles ne fonctionnent pas pour un certain public. Les previews permettent d'avoir un «feed-back» d'un public. Après, c'est comme tout, il faut avoir des gens suffisamment intelligents pour analyser correctement et prendre ce qu'il y a de bon à prendre. Parce que avec le résultat d'une preview, il y a beaucoup de choses qui peuvent être débiles, et si on entre dans le jeu de prendre tout en compte, on ne s'en sort pas. Si on travaille avec des gens intelligents, ce qui était le cas sur Safe et sur Sinister, on arrive à mettre tout le monde d'accord.

 

Et ton avis sur le montage à plusieurs ?

C'est compliqué d'en parler parce que je ne me suis jamais retrouvé dans la situation d'avoir un vrai montage à quatre mains. La plupart du temps, j'étais soit renfort sur des montages additionnels pour des séquences et je travaillais en accord avec le monteur principal, soit j'étais en position de monteur principal et, dans ce cas, je récupérais des séquences et je travaillais avec des monteurs additionnels pour formater des séquences vers ce qu'on cherchait. Je sais, par exemple, que les deux monteuses qui font les J.J. Abrams ont l'air de travailler de concert, mais elles se connaissent depuis longtemps aussi. Pour ma part, j'ai beaucoup de mal à laisser les sélections se faire sans moi. J'ai besoin de voir le matériel. Je sais qu'il y a des monteurs qui travaillent beaucoup avec des prises cerclées, moi je n'y arrive pas.

 

Qu'est ce qu'une prise cerclée ?

Avant, sur les tournages, quand on était en 35mm, avant l'Avid, le réalisateur et la script cerclaient la prise à tirer. Elle était tirée en positif et c'est avec celle là que l'on travaillait, et donc on n'avait pas accès à toutes les prises. Maintenant, avec l'Avid, tout est transféré, et donc on a accès à tout. Et moi je sais que j'ai besoin de tout regarder parce que je me dis que, dans une prise de trois minutes, j'ai du mal à croire qu'il n'y ait que du mauvais. Donc, quand je dois travailler avec des monteurs renforts, c'est vrai que je peux avoir du mal parce que je rate une grosse partie de ce qui me sert à me nourrir pour le film.


Qu'est que tu peux nous dire sur Sinister (qui sort le 7 novembre prochain en France) ?

Cela va être un truc marrant aussi. Moi, j'avais plutôt bien aimé L'Exorcisme d'Emily Rose. Mais c'est aussi une rencontre avec Scott Derickson. Quand tu regardes en termes de scénario, tout ce qu'il a travaillé, que ça soit avec Wim Wenders, c'est un type qui est extrêmement étonnant, qui a une culture cinéma absolument dingue. Et quand on se retrouve avec des gens comme ça, forcément, c'est passionnant. Sinister, à la base, c'est un film d'horreur, et je voulais en faire un. J'aime bien le genre, mais il y a beaucoup, beaucoup, beaucoup de choses pas très glorieuses, et quand on part sur un film, c'est minimum six mois, donc il faut que ça se passe bien. J'ai un producteur, qui était sur Safe, qui m'appelle et qui me dit «Faut que tu lise ça». J'ai descendu le scénario quasi en temps réel. Et, d'emblée, il y avait quelque chose d'intéressant. Et j'ai rencontré Scott (Derickson), on a discuté, et c'était bon, on est parti là-dedans. C'est un film d'horreur, c'est un film à petit budget mais il y a des bons comédiens, ça joue, il y a de la peur.

 

 

 

J'aime bien passer par des films de genre parce que je trouve ça enrichissant. Ça m'a amusé de faire Taxi 4, j'ai appris plein de trucs sur Taxi 4. Et pourtant, à la base, je ne suis pas un super fan de Taxi. Mais c'est intéressant de comprendre des mécanismes, et après de les utiliser ailleurs. Je me nourris de tout ce qu'il y a autour, et j'essaie de le réinjecter. Après, il y a des gens qui aiment, des gens qui n'aiment pas. Moi, je rêve de faire un film comme Beginners, qu'il n'y ait pas un flingue, qu'il n'y ait pas un crime.

 

Donc la prochaine étape, c'est la comédie ? Parce que c'est très particulier une comédie.

Et aux Etats-Unis encore plus ! C'est une science ici. Ils font systématiquement des previews pour se rendre compte si les gens, par exemple, puissent bien entendre les dialogues entre deux rires. Et si ce n'est pas le cas, retour à la case table de montage pour décaler tout cela de dix images. Ce n'est pas con mais on perd tout le côté artisanal et organique du film.

 

Mais ça doit être très excitant au niveau du rythme.

Effectivement. Le fait de juste changer la position d'un plan, intercaler un plan au milieu de deux autres, ça fait tout capoter. Il y a un rythme à garder. Moi qui parle moins, je suis plus intéressé par des films comme Lullaby. Avec Forest Whitaker sur le film, ça a été passionnant. Le mec a tourné trois-quatre jours, on a pété toute la structure du film avec Benoit, et on l'a du début  à la fin parce que d'un coup, il y a un mec qui te prend et qui est extraordinaire. C'est ça que j'aime : avoir un côté pas établi.

 

 

 

Monteur, c'est ce que tu voulais faire dans le cinéma ?

Comme tout le monde, je voulais être réalisateur à la base, et j'ai commencé par le montage en me disant que c'était la meilleure façon d'appréhender le cinéma. Il y en a qui vont prendre la direction de la lumière, moi l'expérience du plateau ne m'intéressait pas, celle de la lumière ne m'intéressait pas. Le montage, c'était là où l'on pouvait apprendre le plus sur la façon de faire évoluer des comédiens et une histoire. Et je m'y suis bien trouvé, et pour l'instant je croise les doigts et je touche du bois, ça se passe plutôt pas mal. Et je ne regrette pas d'avoir poussé plus dans la réalisation car quand je vois le métier de dingue que c'est, je ne suis pas sûr que j'ai envie de me taper des ulcères. La chance que j'ai eu aussi, surtout dans mon aventure américaine, c'est d'être très bien entouré et d'avoir une femme et des enfants prêts à accepter beaucoup de sacrifices et de changements. C'est ce qui s'est passé avec Safe. Ils sont tout de même venus me retrouver pour des vacances à Montréal (où je travaillais pour deux mois) et ils ne sont rentrés en France que huit mois plus tard pour effectuer le déménagement vers Los Angeles. Sans leur soutien, tout cela serait impossible. Cela peut paraître con, mais c'est un métier dans lequel il faut avoir des proches qui n'ont pas froids aux yeux.

 

Il n'y a pas de problème aux Etats-Unis par rapport au fait d'être syndiqué ou non ?

Ah oui, ça a été un bordel ! Il faut montrer patte blanche, et c'est pour ça qu'on a décidé de s'installer parce que quand on voit toute la difficulté pour monter des dossiers. La production m'a beaucoup, beaucoup aidé. De mon côté, j'étais à Montréal en train de bosser et il fallait récupérer le maximum de coupures de presse, de choses comme ça qui parlaient des films sur lesquels j'ai travaillé, et si possible, qui parlaient de mon travail. Et, encore une fois, c'est une vraie différence entre la France et les Etats-Unis. On prend un film comme Safe aux Etats-Unis, il y a pas mal de critiques qui vont parler du montage. En France, jamais.

 

Parce que, aux Etats-Unis, ils découpent leurs critiques en paragraphe, qui aborde chaque point technique du film, alors qu'en France, on a tendance à écrire une critique plus littéraire.

Mais ils ont, à Hollywood, une culture de l'image et du montage que l'on n'a pas en France. C'est un truc qui est flagrant, c'est à dire que c'est la première fois que je me retrouve quelque part et quand je dis que je suis monteur, les gens me disent «Ah oui ! Bah oui !». Alors qu'en France, on me dit «C'est quoi un monteur ?». Et même sur le plateau, les gens peuvent ne pas comprendre ce que fait le mec devant son ordinateur. Donc c'est compliqué quand on vient de l'étranger, il faut bastonner en montrantt tout ce qu'on a fait, si on a des photos avec des stars, avec des prix, il faut le mettre. Je ne suis pas du tout dans cette culture là et donc, effectivement, il faut que la production se démerde pour avoir les autorisations de la guilde des monteurs à laquelle il faut se syndiquer, et c'est tout un bordel.

 

 

Il faut aussi que tu prouves que tu es meilleur qu'un américain.

C'est ça, même si ce n'est pas vrai. Avec la production, tu dois montrer que tu vaux le coup. Et c'est vrai que sans la volonté de Boaz, s'il n'avait pas réussi à convaincre Lawrence Bender de me faire venir, jamais je ne serais venu. Quand il y a une boite de production et un réalisateur qui viennent te chercher, ça aide beaucoup plus à passer le cap du Visa. Et puis j'attendais des nouvelles de Pierre sur Dune.

 

Dune, c'est une arlésienne.

Je pense que Pierre aurait été parfait pour ça, il est fou de Dune, et moi aussi.

 

Et comment est Luc Besson ?

Luc est quelqu'un de très passionnant en montage, j'ai beaucoup appris avec lui, et ça fait partie des gens qui, avec Pierre, je remercierais toujours de m'avoir fait confiance, de m'avoir mis le pied à l'étrier. Il n'a jamais arrêté de me pousser tant que j'étais en France pour faire des films très différents à chaque fois, et Angel-A avec lui, ce fut une expérience mémorable. A chaque fois c'est dur, mais qu'est ce qu'on apprend !

 

 

 

Y a-t-il un cinéaste avec qui tu aimerais travailler ?

Orson Welles, mais il est mort. (rire) J'aurais adoré travailler avec Milos Forman, j'aurais adoré travailler avec Robert Altman.

 

Avec Friedkin ?

Cela doit être très intéressant. Bon je sais que Friedkin, c'est quelqu'un qui est dur en affaire au montage. Sinon, je pense à Oliver Stone et Ridley Scott. Je reste scotché sur des films que j'ai vus une fois et vers lesquels je reviens. Comme JFK, Amadeus et Blade Runner.

 

Et Prometheus ?

Je ne l'ai pas vu. Car, comme les cordonniers sont les plus mal chaussés, je fais des journées de dingue et je n'ai pas le temps d'aller au cinéma. Je me rattrape avec le Blu-ray.


C'est bien le Blu-ray !

Je suis un très, très grand fan du Blu-ray parce que ça me permet d'avoir une vraie image qui ressemble à quelque chose. Parce que les DVD NTSC aux Etats-Unis, quand on est habitué au PAL, c'est une horreur en terme de taille d'image. Ils ont une image qui est plus petite, donc projetée, si on regarde sur un écran HD, c'est une horreur.

 

Le dernier que tu as vu ?

Je me suis refait Amadeus et JFK, et à chaque fois, j'ai pris une grande claque. Amadeus, à chaque fois que je tombe sur trois minutes, c'est fini, je regarde tout le film. Et JFK, ça faisait longtemps que je ne l'avais pas revu, et putain la vache !

 

 
 

 

Retranscription de Nicolas Szafranski.

Un immense merci à Frédéric Thoraval pour sa disponibilité et sa confiance.

 

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