Masterclass Dario Argento

Thomas Douineau | 4 octobre 2006
Thomas Douineau | 4 octobre 2006

Au mois de juillet, la FNAC et F.I.P ont commandé à l'équipe vidéo d'Écran Large la réalisation d'un document couvrant la masterclass Dario Argento donnée à l'occasion de la venue à Paris du maître de l'horreur italienne dans le cadre du festival d'été Paris Cinéma.

Cette masterclass sera disponible en DVD dans toutes les FNAC le 5 décembre lors de la sortie d'une deuxième vague de DVD de la collection Masters of horror.

En effet, dans le cadre d'une opération 2 DVD achetés, un 3e offert, vous vous verrez remettre le DVD incluant cette véritable article-details_c-interview-carrière d'une heure avec Dario Argento et l'intégralité des bandes-annonces de tous les films de la collection.

En attendant décembre, nous vous proposons ci-dessous quelques extraits vidéo et l'essentiel de cette interview par écrit.

 

Cliquez ici pour voir la vidéo(EXTRAIT 1 / Flash 8 / 7min16s)

 

 

Cliquez ici pour voir la vidéo(EXTRAIT 2 / Flash 8 / 2min30s)

 

Pour la sortie de son dernier opus en DVD en France, Jenifer, épisode de la série Masters of horror pour laquelle les plus grands noms de l'horreur de Romero à Carpenter ont réalisé un film d'une petite heure, « Il Maestro » Dario Argento était donc en France et s'est arrêté à la FNAC pour une masterclass animée par Jean-baptiste Thoret, spécialiste des seventies, co-créateur de la revue Panic et auteur d'un des rares livres sur le cinéaste italien disponible en France : Dario Argento, magicien de la peur. Voici quelques extraits de cette masterclass.

 

 

Tu as dit, lorsqu'on est allé te chercher pour réaliser un épisode de la série Masters of horror, que pour être un « maître de l'horreur » il faut être quelqu'un de pur, envisager le genre de l'horreur dans sa pureté. Qu'est ce que tu entends par là ?
Je pense qu'il ne faut pas par exemple mêler politique et cinéma, que les films ne doivent pas avoir un message politique par derrière. Je ne suis pas comme Joe Dante qui ne fait que ça, je suis plus cynique et je pense que le genre doit être dégager de toute intention morale et pris pour ce qu'il est simplement. Mais la pureté ne concerne pas uniquement les thèmes mais aussi le cinéaste lui-même. Il faut être pur dans la vie, posséder une pureté d'âme, un peu comme les maîtres peintres du moyen-âge qui font des fresques et des descriptions terribles mais uniquement pour éduquer les gens. Il ne faut pas tourner que pour l'argent comme lorsqu'on fait des remakes ou alors faire des stupidités pour ados comme Scary movie, mais au contraire faire des films pour adultes et les faire bien.

 

Jenifer est adapté d'une BD. Qu'est ce qui t'a intéressé là dedans ? Quel a été le point déclencheur qui a motivé cette adaptation ?
C'est le caractère de la fille, ce petit monstre. C'est ça qui m'a touché. J'avais rêvé d'elle, de sa vie, de sa sensualité terrible. Ce n'est pas une lolita mais une vrai femme, elle possède une sensualité forte et elle est très belle malgré son aspect terrifiant. Si on la rencontrait dans la vie on en tomberait amoureux. J'ai apporté également de nombreuses modifications par rapport à la bande dessinée originale : notamment au niveau des couleurs. Je cherchais toujours de nouvelles choses. J'ai également amplifié toute la dimension sexuelle et tout ce qui concerne le cannibalisme.

 


 

Lorsque la chaîne Showtime a diffusé le film en novembre 2005 ils t'ont demandé de faire quelques coupes...
Oui, mais pas énormement. J'avais tourné des petites scènes que j'ai dû couper mais ce n'est pas vraiment de la censure comme ça a pu l'être pour mes autres films et surtout Opéra. Je suis habitué à ce type de censure mais là ils ont juste coupé quelques plans du film : une séquence de sexe oral que j'aimais bien car Jenifer a une bouche horrible avec de grosses dents, c'est une scène choquante mais très belle et un morceau de la scène finale où elle mange le sexe d'un des personnages. Rien de plus.

 

Quelles ont été tes inspirations pour ce personnage ? Comment l'as tu défini et d'où vient-elle ?
Elle vient d'un autre monde pour moi. On ne sait quasiment rien d'elle, elle est très mystérieuse et c'est ce qui fait sa force. Elle n'est pas une Lolita : c'est la belle et la bête dans un seul et même personnage. Je cherchais quelqu'un qui comprenait et qui était prêt à aller jusqu'au bout, jusqu'à l'humiliation. Je lui ai dit que dans une scène, elle devait manger un chat et je lui ai demandé comment elle ferait en lui montrant un coussin. Alors elle a pris le coussin et elle a fait comme un félin qui saisit un animal dans sa gueule en le secouant dans tous les sens avant de l'avaler et c'était magnifique ! J'en suis tombé amoureux.

 

Dans la plupart de tes films : Phenomena, Suspiria, Trauma, etc. il y a une héroïne un peu anormale et une séquence où elle finit par être rejetée par tous les autres. Pourquoi places tu tes personnages du côté de l'anormalité.
Je suis fortement attiré par les choses et personnages imparfaits, problématiques par les gens différents. Pour Jenifer, ce sont ses aspirations qui m'ont particulièrement attirées : elle ne parle pas, ne comprend rien... mais il faut voir le film pour mieux comprendre.

 


 

L'un des compositeurs que tu as choisi est Ennio Moricone : quelles indications lui as-tu données ?
On a beaucoup correspondu par mail et au téléphone au cours du tournage sur le type de musique à utiliser au fur et à mesure que je tournais et que je modifiais le scénario. Il a fait du très bon travail d'ailleurs. Il aime vraiment le cinéma et c'est un excellent compositeur de musique de film. 

 

On navigue sans cesse entre le rêve et le cauchemar dans tes films, comment te sers tu de tes rêves pour l'écriture des scénarios et dans tes mises en scène ?
Si nous sommes les rêves que nous faisons, je raconte simplement mes rêves et par conséquent je suis la réplique exacte de mes films. Je tourne d'une façon différente des autres car ce sont mes films mais Pasolini disait qu'il y avait deux types de cinéma : d'une part le cinéma de poésie et de l'autre un cinéma de prose. Le premier c'est le cinéma où l'on perçoit la caméra plus que d'ordinaire : on voit ses mouvements, elle va raconter les choses. La forme utilisée se remarque fort. Le cinéma de prose, c'est le cinéma où les acteurs parlent, où l'on ne perçoit rien, où l'on ne se souvient pas des mouvements de caméra à la fin du film. Pour moi, c'est quelque chose de vrai et dans le cinéma d'horreur, la plupart des réalisateurs font du cinéma de poésie car on ressent les mouvements de caméra, la forme utilisée. On raconte avec la caméra, elle est rarement fixe.

 

Dans tes films le mal n'est jamais fixe, il bouge sans arrêt, passe d'un personnage à un autre. contrairement à de nombreux films où le mal est incarné par un personnage et un seul. Tu ne crois pas qu'il y a un mal à l'identité fixe et définissable mais que le mal circule en nous tous...
Mais qu'est-ce que le mal ? C'est une notion importante. Est-ce que Jenifer est le mal ? Je ne sais pas vraiment. Dans mes films quelqu'un fait des choses terribles mais sur qui retombe la responsabilité des crimes ?

 


 

Tu viens de tourner un nouvel opus pour la série : Pelts. Tu peux nous en parler ?
Au début je ne voulais pas le faire mais des amis réalisateurs qui participaient à l'expérience m'ont téléphoné et m'ont dit de le faire et finalement j'ai accepté. C'est un film encore plus dur et violent que Jenifer. La sexualité est beaucoup plus présente encore. C'est un film très fort. C'est un film sur une fourrure enchantée mais il ne faut pas le lire comme un film contre l'utilisation de la fourrure car je n'ai pas envie de m'engager dans ces combats et que je refuse toute forme de militantisme ou de morale dans mes films.

 

À quoi reconnait-on un film de Dario Argento ?
Je ne sais pas. Je ne suis pas un bon juge en ce qui concerne mes films. Je suis d'ailleurs certains qu'au moins cinquante personnes dans cette salle connaissent mes films mieux que moi. Toi (il s'adresse à J.B. Thoret) tu connais mes films mieux que moi. Hier soir encore j'ai lu un de tes articles sur Jenifer et j'ai découvert des choses auxquelles jamais je n'aurai pensé et pourtant très intéressantes. Parfois j'ai même l'impression de voir le film d'un autre en lisant ou en écoutant les commentaires. Je me dis « J'aimerai voir ce film, il a l'air très bien ». (rires) Mais je n'ai jamais pensé à tout ce qui est écrit sur mes films. Je suis dans une sorte de transe quand je réalise. Je vois les scènes dans mon esprit et je les tourne. Si quelqu'un me demande : « pourquoi ceci ou cela ? » je suis incapable de répondre. Je laisse les spectateurs libres de leur interprétation : je suis incapable d'analyser mes films, le pourquoi de telle ou telle séquence. Je ne suis pas critique envers mon travail, je n'y arrive pas mais pour les films des autres là oui, j'y arrive (ndlr : Argento a commencé comme critique dans les années 60).

 


 

Dans tes films, les séquences de meurtres semblent très chorégraphiées, très mises en scène. Le crime est beau, ce qui est un paradoxe. Est-ce délibéré ou est-ce que ça vient presque sans le vouloir ?
Pour moi, c'est quelque chose de normal. J'ai des idées mais elles viennent comme ça. J'aime beaucoup la peinture et l'architecture, la musique, l'art en général. Je découvre souvent de nouveaux peintres dont j'ai envie de m'inspirer pour la lumière de mes films par exemple, ce qui a parfois tendance à agacer mon directeur de la photographie car je change d'avis comme de chemise. Et cet amour de l'art se voit dans mes films. C'est aussi peut-être pour ça qu'on a cette impression de beauté qui se dégage.

 

Tu as fait tourner ta fille dans trois films très durs et violents : Trauma, Le Syndrôme de Stendhal et Le Fantôme de l'opéra. Comment s'est passée votre collaboration ?
Dans les scènes de nu c'était assez gênant. J'ai pris ma fille, elle s'est mise nue et elle faisait l'amour face à moi. Elle pleurait chaque fois à la fin en disant papa « Non pas encore ». Et je devais lui répondre : « Mais c'est dans le scénario, il faut le faire ». Ca a été très éprouvant de le faire. C'est une des raisons pour laquelle nous n'avons pas travaillé ensemble depuis quelques années. Mais sinon j'ai beaucoup aimé tourné avec ma fille. C'était une expérience magnifique. Elle connait très bien tous mes films. Je l'accompagnais sur ses premiers films et elle venait travailler avec moi. Nous étions proches et ce furent des moments très agréables.

 


 

Masters of horror a été tourné pour la télévision. Quelles contraintes as-tu rencontré pour transposer ton style vers le médium télévisuel ?
Je ne me suis pas posé de questions. J'ai dit aux producteurs que je ne voulais pas faire un film pour la télévision. Et ils m'ont répondu qu'eux non plus. Jenifer est un film à part entière. La différence entre télévision et cinéma intervient juste quand on fait des séries ou des réality shows. Là c'est un film. Je n'ai jamais pensé au fait que le film passerait à la télévision sinon cela serait triste : l'écran est petit, les couleurs sont différentes sur chaque téléviseur. J'ai juste fait un film pour faire un film, raconter une histoire. Je n'ai même jamais vu mon film à la télévision.

 

Peux-tu nous parler de votre prochain film Lacrimarium ?
Oui c'est le dernier chapitre de la trilogie des trois mères commencée avec Suspiria et Inferno. Cette fois c'est la mère des larmes. Je commence à le tourner en septembre. C'est une coproduction internationale. Le budget n'est pas très important mais j'ai tout de même eu du mal à trouver l'argent nécessaire. Comme je l'avais déjà dit dans les films précédents : la troisième mère est originaire de Rome donc le film se passera à Rome.

 

 

Interview : Jean-Baptiste Thoret
Image : Jean Larmoyer et Thomas Douineau
Réalisation : Jean Larmoyer
Production : FNAC

Retranscription écrite de Nicolas Thys.

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