Rencontre avec Adil El Arbi et Bilall Fallah, les réalisateurs de l'explosif Gangsta

Christophe Foltzer | 4 mars 2018
Christophe Foltzer | 4 mars 2018

Gangsta, c'est un peu notre coup de coeur de la semaine (notre critique ici). Un film nerveux, explosif, drôle, intelligent et sacrément émouvant. Alors forcément, on a envie de savoir qui accouché d'un truc pareil. C'est donc investis de cette mission que nous avons rencontré les réalisateurs Adil El Arbi et Bilall Fallah, pour un entretien à l'image de leur long-métrage, sans langue de bois.

 

Photo Adil El Arbi et Bilall Fallah

Adil El Arbi et Bilall Fallah

 

Ecranlarge : Bon, alors, déjà, vous pouvez vous présenter ? Nous dire d'où vous venez ?

Bilall Fallah : On s’est rencontrés à l’école de cinéma à Bruxelles, et c’était une école avec que des blancs et Adil était le seul marocain alors ça a cliqué tout de suite, on était comme des frères, on formait un gang. Et en même temps, on était les seuls qui voulaient faire du cinéma hollywoodien, à l’école c’était pas vraiment quelque chose de positif parce qu’ils aimaient plus les films d’Haneke, de François Truffaut. C’est du cinéma qu’on aime bien mais pas ce n’est pas celui qu’on veut faire. Nous, c’est plus Jurassic Park, Spielberg, Scorsese… De là, on a un fait notre court-métrage et chaque fois qu’il faisait un film, j’étais avec lui. A un moment c’est devenu organique : on travaille ensemble, on fait des films ensemble.

Adil El Arbi : C’était automatique, depuis le début, on a toujours travaillé ensemble. A la sortie de l’école, le fait qu’on était les seuls personnes d’origine marocaine et qu’il n’y avait pas vraiment d’allochtones, le cinéma belge est assez blanc et il n’y a pas vraiment de diversité, faisait que les gens voulaient entendre nos histoires, il y avait une atmosphère où on se disait que c’était le moment de raconter d’autres histoires. Donc, on a utilisé cette chance, notre origine comme un atout, et on a pu faire des sketchs pour une petite chaine en Flandres et on a directement fait un long métrage avec le budget d’un court-métrage. On avait gagné un prix avec un court de fin d’études, qui était normalement destiné à un faire un court professionnel, mais nous on a utilisé la thune pour faire un film.

 

Photo Gangsta

 

EL : Vous avez triché quoi...

Adil : Ouais on a triché ! (rires) Michaël Roskam, le réalisateur de Bullhead, c’était notre prof et il nous a déconseillé de faire un long-métrage avec cet argent. On a décidé de le faire mais de rien lui dire.

Bilall : Notre mentalité ça a toujours été de faire des films. Pour nous, c’est tout ou rien. Même encore aujourd’hui.

 

EL : En France, on appelle ça le tournage guérilla. Vu qu'on n'a pas d'argent, on va dans la rue, on fait notre film, on s'en fout...

Adil : On aime bien faire des films où on voit la ville, où c’est le personnage principal mais on a pas les budgets américains pour bloquer une rue. Si on veut avoir la ville comme décor, ben, faut aller tourner dans les rues. Faut utiliser l’environnement, ce qui aide aussi à avoir cette atmosphère vivante et urbaine de nos films. On a grandi avec les films de Scorsese et Spike Lee qui se passent à New-York et quelque part, on veut essayer d’avoir notre version de New-York mais en Belgique.

 Bilall : C’est avec l’image qu’on a appris tout ça, d’avoir un petit budget et d’essayer d’en faire un grand film. D’être créatifs en fait.

 

Photo Black 3

Black, interdit de sortie au cinéma en France

 

EL : J'aimerais qu'on revienne sur le cas de votre précédent film Black, interdit en France puis finalement sorti en e-cinéma. Dans quelle mesure cette affaire a influencé la création de Gangsta ?

Adil : On a eu l’idée de Gangsta avant de tourner Black parce qu’on savait la dureté du sujet. Black était basé sur deux livres qui étaient encore plus durs que le film et on s’est dit, après ça, qu'on voulait faire un truc avec un peu plus d’espoir et un peu plus d’humour.

Bilall : C’est un côté de nous qu’on n'avait pas encore montré.

Adil : Quand le film est sorti en Belgique, même s’il a eu du succès, et quand il a été interdit en France, ça nous a questionné sur la façon de faire un film qui ne sera pas interdit, qui atteindra un plus grand public et qui garde la même énergie et les mêmes thématiques. Et ça nous a incité à faire Gangsta de cette façon-là. On a pris en compte la réaction de Black mais à un certain moment, on fait le film et on avait peur que le film n’allait pas sortir en France une fois de plus.

 

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EL : Donc, il y avait une vraie volonté d'en faire un film plus grand public...

Adil : Exactement. La violence psychologique est moins grande dans ce film que dans Black. Ce sont aussi deux sujets différents, même si le cadre est proche, il y a quand même un fun dans Gangsta qui pourrait attirer un public qui veut aller voir un film pop-corn par exemple.

Bilall : Les films urbains sont tous durs et hardcore, mais là, même si on reste dans le genre, on en joue et on y met du fun qu’on ne voit pas dans les films urbains. Et c’est ça qui nous attirait aussi.

Adil : On a vu Le Loup de Wall-Street juste avant de faire Black et ça nous a vraiment motivé, parce que le sujet n’est pas drôle mais c’est tellement explosif que ça en devient jouissif. On s’est dit qu’on voulait essayer de faire la même chose.

 

EL : Le parallèle avec Le Loup de Wall Street est intéressant parce que, même si c'est fun, à aucun moment la forme ne prend le pas sur ce que vous racontez. Ça a été difficile de trouver cet équilibre ?

Adil : La recherche de la tonalité a pris quelques années. C’était constamment un jeu de balance.

Bilall : C’est ce qui était le plus difficile, de trouver ce ton. Jusqu’à la fin du montage, on cherchait le ton.

Adil : On voulait que ce soit commercial, mais on ne voulait pas non plus faire Fast & Furious, on ne voulait pas faire un Michael Bay. On voulait faire un film avec du fond, parce que c’est basé sur une réalité de cette ville, ce n’est pas que de la fuite. C’est pour ça qu’on analyse beaucoup Scorsese et Spike Lee, pour comprendre comment ils arrivent à faire des films hollywoodiens en gardant ce fond, ce côté artistique, auteur, percutant. Et ça, c’était déjà dans le scénario. On s’est bien fait chier ! (rires)

 

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Le loup de Wall Street

 

EL : Il y a une morale dans le film mais il n'est jamais moralisateur. Comment les gens ciblés par Gangsta ont réagi au film ?

Adil : Quelque part, ces personnages sont tous des aspects de nous-mêmes, des gens qu’on connait, avec qui on a grandi. C’est ça le paradoxe, le fait que quelque part tout le monde regarde ces films et joue à ces jeux vidéo, tout le monde veut avoir du respect, être cool. Les gens ont peur d’eux-mêmes, une peur à prendre dans le sens du respect, mais on ne pouvait pas faire un film sur la drogue, les dealers, sans montrer une réalité négative. Il y a des conséquences réelles à ce qu’ils font et c’était important de le montrer. La vie n’est pas politiquement correcte et même si on a de l’affection pour nos personnages, ce ne sont pas des anges non plus. On a toujours un problème avec ce qui est trop politiquement correct ou trop moralisateur dans les films, souvent on va essayer de jouer avec ça, avec les stéréotypes. Mais on s’est quand même mis des gens à dos. De tous les côtés. Certains vont dire que c’est trop exagéré et trop négatif et y en a d’autres qui vont nous dire que la réalité, c’est encore pire.

Bilall : Et ce sont plutôt ceux qui sont dans cette réalité qui disent ça. (rires)

 

Photo Gangsta

 

EL : Encore aujourd'hui, on a l'impression qu'on a toujours la même vision, les mêmes clichés sur la vie en banlieue. Que ce soit le public, la politique ou la société en général. Est-ce qu'il n'y aurait pas encore là-dedans une forme de racisme bienpensant ?

Adil : Il y a vraiment deux mondes différents. A Anvers, ces mondes se côtoient dans la drogue : celui un peu aisé, plus classe, surtout Belge de souche, qui va sniffer de la coke. Par exemple, la phrase dans le film « Je suis pas contre les marocains parce que sans eux, on aurait rien à sniffer », c’est quelqu’un qui me l’a vraiment dit dans une fête. Et c’est là aussi où il y a un paradoxe. On se dit que ces gens là ce sont tous des criminels, on fait pas partie du même monde, mais quelque part, c’est un cercle vicieux. Si on colle toujours cette image-là, certains jeunes vont se dire « la société me voit déjà comme ça, donc je vais confirmer cette image-là. » C’est beaucoup plus facile de confirmer cette image que de se battre et d’essayer d’y arriver. Il y a tellement d’exemples de personnes qui n’y sont pas arrivées. Et même s’ils y arrivent, ils n’ont pas de respect. Comme l’agent de police du film. Lui, il représente la majorité, il nous représente nous mais personne ne veut être comme lui, tout le monde lui crache dessus, c’est un peu le symbole.

 

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EL : Ce serait quoi alors la solution pour dépasser ces barrières ? Pour briser ce cercle vicieux ?

Adil : Le personnage de Yasser, l’agent de police, très souvent, ça reste une exception. Lui, son personnage est basé sur des vrais policiers. Il y en a un, deux, trois de notre origine. Quelques uns vont devenir encore plus corrompus et certains essayent de suivre leur job, d’être une exception…. On a l’impression qu’un marocain qui est bien c’est une exception, alors que ce n’est pas vrai. Il ne faut plus qu’il y ait deux mondes différents, il faut que ça se mélange. C’est ce qu’on essaye de faire aussi avec le cinéma. En Belgique, c’est très homogène et nous, on a voulu tenter le mélange. L’acteur principal est l’acteur le plus populaire en Flandres et jamais il n’a joué dans un film aussi éclectique dans son casting, Donc il faut réunir. Plus on réunit les gens et plus la solution va se dessiner : parce qu’on va se connaitre, parce qu’on va travailler ensemble. Un film comme Gangsta, quand on expliquait il y a quelques années ce qu’on voulait faire, on nous répondait que personne n’irait voir le film. On nous dit que le public Flamand ne regarde pas un film où il y a trop de diversité, alors que ce n’est pas vrai du tout. Si le film est bien, les gens se foutent de son origine. Le public en salles est mélangé et il faut avoir ce mélange à tous les niveaux. Sinon on reste dans le cliché du « plus c’est riche, plus c’est blanc et plus c’est pauvre et plus c’est multiculturel. »

 

EL : Donc, si je comprends bien, il faudrait arriver à créer une famille, une communauté ouverte, sans tomber dans le communautarisme...

Adil : Oui, exactement.

Bilall : Mais cela nécessite aussi des histoires qui permettent d’avoir un monde mélangé. Un film sur des blancs, t’auras pas ça. Les histoires que nous faisons, on ne les voit jamais là-bas, donc c’est aussi important que derrière les caméras, il y ait des gens qui veulent faire bouger les choses.

 

Vincent Cassel

La Haine

 

EL : Ben, justement, en parlant de gens derrière la caméra, vous en pensez quoi du cinéma français en moment ?

Adil : Il y a une crise du cinéma partout dans le monde. Le fait que Black ne pouvait pas sortir en France…

Bilall : C’était un peu injuste parce que La Haine, pour nous, c’est une grande inspiration. L’interdiction de Black en France, ça veut dire beaucoup je trouve.

Adil : Oui, on se dit qu’après un film comme La Haine qui est toujours aussi actuel, y a rien eu depuis. On se dit que c’est dommage que des histoires comme ça ne peuvent plus être racontées, ou difficilement distribuées. Il y a beaucoup de comédies de daube et en Belgique c’est la même chose. J’ai l’impression qu’on en arrive à deux sortes de cinéma, qui grandissent de plus en plus : Soit des trucs hyper commerciaux qui ne sont pas bien mais qui brassent un max d’argent, soit des trucs artistiques que pratiquement personne ne va aller voir. Heureusement parfois en France, un film comme ça peut aller à Cannes et faire des entrées, mais en Belgique, ça c’est fini. Ces deux extrêmes sont dangereuses pour le cinéma, il faudrait vraiment qu’il y ait plus de choses au milieu. 

Et c’est bien que des gens derrière la caméra représentent la diversité du pays, on voit plus d’acteurs d’autres origines aussi. Mais je crois que la prochaine étape c’est de faire des films sur n’importe quel sujet. On rêverait de faire un film de science-fiction, de fantasy ou historique où il n’y a plus de connexion ethnique avec le sujet mais plutôt artistique.

 

Photo La Haine

La Haine

 

EL : Oui enfin, Black, c'est aussi une question de contexte. Il y avait aussi eu des attentats l'année où était sorti La Haine, mais là, c'est plus global. Vous ne pensez pas que c'est justement dans ces moments-là qu'il faut parler de ce type de sujets ?

Adil : Je repense à cette période où il y avait plein d’infos sur Molenbeek et, à ce moment-là, il n’y avait aucun film tourné à Molenbeek hormis le nôtre. C’était vraiment absurde. Pour nous au contraire, c’est le meilleur timing. Il faut parler de ça, voir qu’il y a un problème. Expliquer, aussi par le cinéma, pourquoi les jeunes de ces quartiers arrivent à ce point-là et la connexion avec le monde réel de ce moment-là. En cachant, en masquant, 10 ans plus tard, il y aura la même chose. Il faut d’abord admettre qu’il y a un problème avant de pouvoir trouver une solution.

Bilall : En même temps, Black nous a ouvert les portes d’Hollywood. Les studios, Jerry Bruckheimer, Will Smith ont vu le film. Ils ont vu ces acteurs qui venaient de la rue, de Molenbeek pour la plupart, et tu vois qu’il y a aussi un talent artistique certain. Et c’est ça que tu montres. Ne pas montrer un film comme celui-là, c’est aussi ne pas montrer un vrai travail artistique.

 

EL : Donc, cela passerait par l'art et la culture ?

Adil : Oui. On est peut-être hyper naïfs, mais nous on est que des réalisateurs, donc c’est la seule chose qu’on puisse faire. Chercher des acteurs dans ces quartiers-là, leur donner une chance, ça va stimuler d’autres jeunes qui se disaient au départ que non, jamais ils ne pourraient faire du cinéma, qu’ils étaient réduits aux mêmes clichés. Ben non, tu peux faire du cinéma, du théâtre, parce que y a untel qui l’a fait et le film est parti dans le monde entier.

Bilall : Pour moi, c’est La Haine qui m’a donné envie d’être réalisateur. J’étais un fan de films mais je pensais, Hollywood, c’était très loin et quand j’ai vu un film sur les banlieues fait comme un film hollywoodien, ça a été quelque chose de très important parce que je me suis dit : « Putain, moi aussi je peux faire des films. » Si tu n’es pas capable d’avoir l’inspiration, de te motiver, tu ne vas pas aller voir ailleurs.

 

Photo Bad Boys 2

Bad Boys 2

 

EL : Alors justement, on va parler d'ailleurs... Ça en est où Bad Boys 3 et Le Flic de Beverly Hills 4 ?

Adil : Alors Le Flic de Beverly Hills 4, y a plein d’articles sur la Paramount en ce moment, comme quoi ils ont des problèmes financiers, donc tant que ça, c’est pas réglé, le projet reste au frigo. Bad Boys 3, c’est déjà beaucoup plus réaliste. C’est Sony, c’est Will Smith, qui est de nouveau l’acteur le plus populaire du moment. Nous sommes en cours de réécriture du scénario actuellement. On a travaillé avec le studio, le scénariste et Will Smith, on espère juste que dans quelques semaines, y aura une nouvelle version et que cette fois, tout le monde soit content. Nous on est content de ce qu’on est en train de faire, mais il faut que Will Smith et le studio soient aussi d’accord.

Bilall : Ça peut aller vite comme ça peut s’arrêter. Welcome to Hollywood.

Adil : S’ils sont d’accord, en principe on tourne cet été. S’ils sont pas d’accord, il va falloir retravailler le scénario et là, on n’est pas sûrs de ce qui va se passer.

 

Flic de beverly hills

Le flic de Beverly Hills

 

EL : Ça ne vous fait pas peur, le côté jetable d'Hollywood ?

Adil : C’est un risque évidemment. Dans le cas de Bad Boys 3, ça va encore, c’est un risque calculé, parce que si on arrive à tourner le film, ce sera toujours un film avec Will Smith, une franchise connue, Jerry Bruckheimer… Mais on sait aussi qu’on ne va pas faire le film pour gagner la Palme d’Or. On va dans un système, on va dans une franchise, faut correspondre à ce que les producteurs veulent. Notre ambition, ce n’est pas de tout le temps faire des films à Hollywood.

Bilall : C’est grâce à Black qu’on nous a proposé Le Flic de Beverly Hills. Le film on, l’a pas encore tourné vu que le studio part en couilles mais on continue de travailler sur des projets qu’on a partout dans le monde.

Adil : En Europe, t’as pas vraiment les budgets mais t’as quand même une certitude et une liberté artistique. Bien sûr, tu fais un flop à Hollywood, t’y reviens plus jamais, ce serait très dommage. Si vraiment on tourne le film, ça, ça va nous faire peur parce que s’il fait un flop, c’est fini. (rires) A part ça, c’est juste déjà un honneur de pouvoir travailler avec Will Smith et d’arriver aussi loin.

Bilall : Si on fait Bad Boys 3, ce sera Gangsta à Miami. La même chose mais en plus grand (rires).

Adil : Dans l’idéal, on aimerait faire un film américain de temps en temps mais toujours revenir en Europe, où on a une vraie liberté artistique.

Bilall : Il faut toujours garder les pieds sur terre, toujours. Même si notre grand rêve c’est de faire de la grosse science-fiction, comme Star Wars ! (rires)

 

Nous remercions évidemment Adil et Bilall pour leur accueil très chaleureux et détendu ainsi que pour la qualité de leurs réponses, tout comme nous remercions l'agence Guerrar&Co pour avoir rendu cette rencontre possible. Gangsta est encore dans toutes les salles, n'hésitez pas à aller le voir.

 

affiche

commentaires

Faboloss
05/03/2018 à 13:45

Thanks

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