Le mal-aimé : CQ de Roman Coppola, entre Barbarella et Godard

Geoffrey Crété | 24 septembre 2016 - MAJ : 18/05/2020 20:14
Geoffrey Crété | 24 septembre 2016 - MAJ : 18/05/2020 20:14

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

  

Affiche officielle

  

"Maladroit et charmant" (Les Inrocks)

"Une comédie inconstante, plus qu'inconsistante" (Première)

"La nostalgie est bien ce qui fait à la fois le charme et les limites de l'exercice" (Télérama) 

 

 

LE RESUME EXPRESS

Paris, 1969. En couple avec la Française Marlène, l'Américain Paul Ballard filme sa vie dans l'espoir d'en capturer l'essence. Il est aussi monteur sur un film de science-fiction : Codename : Dragonfly, l'histoire d'une espèce de Barbarella qui traque un espèce de Che Gevarra hippie installé sur la Lune, en 2001. 

Mécontent du film, trop arty, le producteur italien décide de virer le réalisateur, un ogre ingérable interprété par Depardieu. Il embauche d'abord le très à la mode et très incomptétent Felix DeMarco, mais désigne finalement Paul pour terminer Dragonfly, et trouver une fin à l'histoire. 

Paul tombe peu à peu sous le charme de Valentine, la star du film. Marlène, elle, décide de le quitter, pour disparaître de sa vie comme de ses rêves.

Paul filme enfin le climax de Dragonfly, après avoir poursuivi comme dans son film Depardieu venu dérober la pellicule. Valentine, elle, pleure de joie en voyant sa chatte accoucher sous les yeux de Romain Duris, qui filme lui aussi tout ce qu'il voit.

Dans la tournée des festivals, Paul présente son propre film, avec les images noir et blanc de sa vie et surtout Marlène. Il avoue avoir perdu celle qu'il aime.

 

Photo Billy Zane, Angela Lindvall

  

LES COULISSES

Dans la famille Coppola, il y a Roman, deuxième de la fratrie après Gian-Carlo et avant Sofia. Passé sur les films de son père (acteur, assistant réalisateur, effets spéciaux), collaborateur proche de sa soeur (avec laquelle il dirige maintenant American Zoetrope), il s'essaye pour la première fois à la réalisation avec CQ.

L'inspiration derrière cette histoire est donc évidente : "Je suis né en 1965, et mes premiers souvenirs viennent de la fin des années 60. Le monde de CQ - des gens qui font des films, l'imagerie, la musique, l'aspect sexuel - vient de tous ces souvenirs." D'où un casting international mené par Jeremy Davies, entouré de Français (Gérard Depardieu et Elodie Bouchez, préférée à Eva Green qui dira avoir complètement raté ses essais), d'Américains (Angela Lindvall, Jason Schwartzman, Billy Zane, Dean Stockwell), et d'autres (l'Italien Giancarlo Giannini).

CQ est un hommage évident à Barbarella de Roger Vadim et Danger : Diabolik ! de Mario Bava, deux films produits par Dino De Laurentiis, auquel le producteur interprété par Giancarlo Giannini fait évidemment référence. Acteur dans les deux films cultes des années 60, John Phillip Law appraraît d'ailleurs dans CQ.

CQ est présenté hors compétition au Festival de Cannes 2001. Une année sous le signe des Coppola puisque son père présente Apocalypse Now Redux également hors compétition. Le spectre du père plane d'ailleurs sur le premier film du fils, notamment avec le cinéaste iconoclaste incarné par Depardieu : le morceau de porte détruit et encadré vu dans le film est en réalité un morceau de mur détruit par Francis Ford Coppola.

 

Photo Jeremy Davies

 

LE BOX-OFFICE

CQ est un petit film : il a coûté dans les 7 millions de dollars. Il a pourtant été un échec et n'est pas rentré dans ses frais, avec un peu plus de 400 000 dollars de recettes aux Etats-Unis et rien de notable dans le reste du monde (en partie parce qu'il n'est sorti que dans quelques territoires).

Il faudra attendre 10 ans pour que Roman Coppola réalise son deuxième film, Dans la tête de Charles Swan III avec Charlie Sheen et Jason Schwartzman.

 

Photo Jeremy Davies, Elodie Bouchez

 

LE MEILLEUR

CQ possède un charme certain pour quiconque apprécie la science-fiction des seventies, la Nouvelle vague, ou les deux. Du mai 68 où l'actrice est dénichée aux séquences kitsch de Dragonfly, le premier film de Roman Coppola carbure à la nostalgie, avec une générosité évidente dans son désir de filmer son héroïne dans des décors et des scènes fantaisistes - la neige sur la Lune, l'appartement au sommet de la tour Eiffel. La musique originale de Mellow, duo de musiciens français proches d'Air, créé une bulle délicate autour de cette parenthèse kitsch, avec des sonorités douces et entraînantes.

D'un côté, il y a donc cette irrésistible aventure à la Barberella, qui fonctionne gentiment en reflet avec l'intrigue avec son questionnement sur la loyauté aux institutions, à l'argent et la nécessité de se rebeller pour l'intégrité morale. De l'autre, il y a le portrait tendre et naïf d'un cinéaste en herbe, et d'un artiste incapable de concilier la vie réelle et la vie fantasmée, qui occupe ses neurones et ses songes. 

 

Photo Jeremy Davies, Angela Lindvall

 

Le sujet et le personnages sont ordinaires, certes. L'écriture de Roman Coppola, assez simplette. Mais le héros est merveilleusement interprété par Jeremy Davies, acteur trop peu connu déjà vu dans la rubrique avec Solaris de Soderbergh. Il apporte toute la tendresse et la fragilité pour donner vie à ce garçon un peu gauche. Face à lui, Élodie Bouchez, magnifique, est  attendrissante, brutale, étonnante. Leur histoire d'amour, a priori secondaire mais finalement primordiale, offre de très beaux moments, comme ces regards échangés entre deux portes, en silence. 

Dans le cadre d'une histoire modeste, Roman Coppola démontre une vraie belle sensibilité de scénariste et réalisateur, surtout lorsqu'il se repose sur les détails et arrête de jouer. Lorsqu'il filme par exemple les confessions inattendues d'un père qui, avant de retrouver ses lunettes et sa vue, accepte de livrer ses secrets.

A côté de ces pauses sentimentales, le fils Coppola s'amuse surtout comme un môme à filmer des scènes de cinéma stéréotypés : réveil de Dragonfly à moitié nue dans un décor blanc, parachutage sur la tour Eiffel depuis la Lune, course-poursuite dans les rues de Paris avec une voiture de science-fiction, ou encore ce twist autour de la fameuse fin du film à l'intérieur du film. Le jeu de miroir entre la fiction et la réalité est naïf, mais Roman Coppola lui donne tout le charme et la tendresse recquises.

 

LE PIRE

CQ a été beaucoup qualifié de pastiche vide, de plaisir esthétique qui mise sur la forme pour camoufler le fond. Car l'histoire du premier film de Roman Coppola se contente de rejouer l'habituelle opposition entre l'art et la vie, le rêve et la réalité, le fantasme et le véritable.

Les hommages appuyés semblent ainsi être le coeur du film, plus que le reste. Avec un nom comme Coppola, et le succès de sa petite soeur, Roman a donc certainement souffert d'un premier film plus modeste et simple. Mais l'aspect intime et le traitement trop dur du public et de la critique en font indéniablement un film qu'on a envie d'aimer, même si c'est avec la même naïveté que son héros.

 

Photo

 

SCENES CULTES

Les scènes de l'agent secret et sexy Dragonfly.

 

  

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commentaires

Geoffrey Crété - Rédaction
24/09/2016 à 21:35

@Rod92400

Ravis de pouvoir partager ce petit coup de coeur ! ;)

Rod92400
24/09/2016 à 16:33

La B.O. a été mon disque de chevet pendant un petit moment; merci Ecran Large d'avoir déterré cette curiosité.

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