Compte-rendu de l'Arras film festival 2013

Guillaume Meral | 26 novembre 2013
Guillaume Meral | 26 novembre 2013

Déjà la quatorzième édition pour le festival international du film d'Arras (à prononcer in english depuis quelques années, l'Arras Film Festival), petit poisson qui a su grandir à la faveur de manifestations émaillées de rencontres marquantes (Sidney Lumet en 2005, John Boorman en 2008), d'un créneau judicieusement choisi (mise en lumière d'une  cinématographie européenne qui trouve encore des difficultés à s'exporter en dehors de quelques têtes de gondoles),  et d'un public toujours plus nombreux à se masser dans les salles. L'édition de cette année a, comme de coutume, généré son lot d'engouements, parfois de controverses, et d'invités hauts en couleurs (notamment une Corinne Masiero très en forme comme le camarade ici-bas a pu le constater), que les spectateurs pouvaient croiser à loisirs au village du festival, chapiteau installé en face du cinéma dans lequel se déroulaient conférences presse, concerts, rencontres, avec un point restauration pour recharger les batteries sérieusement entamées après des journées de visionnage intensives (votre serviteur doit d'ailleurs bien avouer, non sans une pointe de fierté, qu'il avait pratiquement son patronyme gravé sur le fut de bière). Là réside peut-être l'identité de ce festival, pensé pour ménager un espace de proximité entre le spectateur et le créateur dans un élan de spontanéité et de simplicité retrouvé, allégé de l'artillerie promotionnelle inhérente au monde du 7é Art.

Mais rentrons dans le vif du sujet, à savoir les films, et la sélection en l'occurrence. Connu pour favoriser un certain cinéma européen souvent en mal d'exposition, à travers des films susceptibles d'ouvrir des horizons sur les réalités culturelles et historiques plus ou moins méconnues, cette édition fut placée encore une fois sous le signe de l'humain, et sa lutte pour conserver envers et contre-tout son libre-arbitre menacé par les défaillances intrinsèques des sociétés dans lesquelles il évolue. La compétition fut logiquement la plus représentative de cette note d'intention, et The disciple en premier lieu, joli récit d'apprentissage finlandais sur la confrontation  entre un adolescent et la famille d'un gardien de phare rigoriste sur une île isolée dans la Finlande à l'aube des années 40. Un film joliment mené et formidablement interprété, mais qui aurait sans doute bénéficié d'un traitement pictural plus affirmé pour permettre à sa narration de s'extirper d'un naturalisme progressivement castrateur des velléités thématiques du récit.

Une remarque qui pourrait également s'appliquer à Kertu, prix du public de cette édition 2013, qui dépeint la passion impossible se nouant entre un marginal trop porté sur la bouteille et une femme isolée par un père abusif qui connait ici son premier émoi amoureux. Là encore, les partis-pris d'une mise en scène s'interdisant toute audace picturale ont tendance à amarrer le film à une mélancolie du réel, certes joliment dépeinte, mais quelque peu laborieuse lorsqu'il s'agit de faire éprouver le lien unissant ses deux personnages principaux, à plus forte raison lorsque sa structure en flash-back articule précisément une opposition entre leur proximité salvatrice (passée) et la distance de non-dits qui les sépare.

Se sont également distingués au sein de la compétition Miracle, Atlas d'or, qui narre les tourments d'une adolescente s'enfuyant de sa maison de correction pour retrouver son enfant, et The girl from the wardrobe, Atlas d'Argent dont la mise scène s'essaye à travailler une ambiance onirique qui, de l'avis général, déteigna au sein de la sélection.

A côté d'une compétition aux contours relativement homogène,  la section « Découvertes européennes » a arboré  un faisceau de couleurs résolument pluriel, qui se dessinait au gré de propositions de cinéma résolument ancrées dans l'univers des instigateurs concernés et des genres abordés. Ainsi, Le Géant égoïste, qui marqua les spectateurs par la crudité de son univers,  côtoyait 2 automnes 3 hivers, curiosité arty qui déploie un dispositif narratif s'apparentant à une sorte de réactualisation de la Nouvelle-Vague à l'heure de la génération des vidéos youtube. L'exercice s'avère prisonnier des limites d'un concept (apartés face caméra répétitifs, jeu sur les textures de l'image démonstratifs, narration dispersée) qui finit par s'emprisonner dans ses envies d'œuvres générationnelles, mais en oublie étrangement d'être irritant, le réel désir du réalisateur de rendre son dispositif perméable à la projection du spectateur dans les atermoiements de ses personnages permettant à son film de ne pas se cliver sur le syndrome happy-few. On n'en sort pas vraiment comblé, mais on peut être curieux de ce que celui-ci pourrait faire au sein d'une narration plus classique.

Mais la vraie claque de cette sélection s'avère sans contexte l'émouvant Valse pour Monica, qui retrace l'histoire vraie de Monica Zetterlund, chanteuse suédoise parvenue à imposer le jazz dans le paysage musical suédois. Tous les ingrédients du biopic musical sont réunis (figure paternelle castratrice, déchéance de la vie privée sous les assauts d'une célébrité envahissante, rédemption sur le fil du rasoir...), mais transcendés par l'intelligence d'un découpage qui cheville constamment ses élans visuels (superbe lumière, direction artistique impeccable, tentatives formelles le plus souvent payantes) sur le traitement humaniste de personnages dépassant ainsi leur condition archétypale. Et  ce tout en adoptant le point de vue d'une femme tiraillée entre l'extravagance compulsive de son caractère et son aspiration à la normalité. Une vraie réussite, interprétée qui plus est avec fièvre par Edda Magnason, musicienne à l'origine, qui relance à elle-seule le fantasme populaire de la suédoise au teint laiteux et à la crinière dorée.

Le cinéma français était également à l'honneur lors de cette édition, dont la section des avant-premières  proposa un état des lieux finalement assez édifiant de la santé de notre cinématographie nationale à travers un panel des extrémités artistiques qui le compose. A ma gauche Une autre vie et Avant l'hiver, respectivement d'Emmanuel Mouret et Philippe Claudel. Le premier tape dans le film d'auteur avec un grand A, celui qui confond la représentation d'une idée (qu'il impose, dialogues « Plus belle la vie style » à l'appui) avec l'illustration d'une émotion (qu'il ne véhicule jamais), sans jamais approcher d'un pouce le lyrisme d'un Douglas Sirk ou d'un David Lean dont il aimerait pourtant se réclamer. Le second fait figure de prototype du drame intimiste pontifiant à la française, qui étouffe ses envies de cinéma sous l'emprise pesante d'une peinture de la névrose existentielle de grands-bourgeois en pleine crise de la soixantaine, agrémenté qui plus est d'un casting de mammouths bien de chez nous (Daniel Auteuil, Richard Berry, Kristin Scott Thomas) venant jouer leur gammes habituelles.

 A côté de ces parangons de qualité française, deux œuvres ont réussi à se distinguer, et qui partagent tout deux l'internationalité de leur production. D'abord Une promesse de Patrice Leconte, auquel un hommage fut rendu cette année, et qui revient très en forme avec ce drame en costume adapté d'un roman de Stephen Zweig. Dans  un genre traditionnellement balisé par la léthargie académique des films de James Ivory, Leconte trouve son identité en apposant sur cette histoire d'amour impossible  une forme de frugalité toute française (instabilité-pas toujours heureuse-du cadre, représentation frontale du désir etc). Pas la moindre audace d'un film pas avare en parti-pris payants, dont un découpage élaborant une fluidité scénique qui n'est pas sans rappeler le travail de Florent Emilio Siri de Cloclo, même si le réalisateur des Spécialistes se heurte parfois sur le mur d'une temporalité abrupte, notamment dans son dernier acte.

L'autre bonne surprise hexagonale se nomme Jérôme Salle qui, après Largo Winch 2, est définitivement en train de se façonner un profil des plus intéressants avec Zulu, adaptation éponyme du roman de Caryl Ferey. D'autant plus qu'on ne pourra pas lui reprocher d'avoir choisi la solution de facilité en s'exportant en Afrique du Sud pour conter cette histoire de deux flics amenés à se confronter aux vieux démons de l'Apartheid en enquêtant sur le meurtre brutal d'une adolescente de la haute. En questionnant la fragilité des acquis d'une politique de réconciliation trop vite idéalisée à travers la caractérisation très forte de ses protagonistes, Salle construit son propos en subvertissant ses archétypes apparents (tout les ingrédients du buddy-movie sont présents) à l'aune de la réalité dans laquelle ils évoluent. Bien que pas exempt de quelques scories (sous-exposition du trauma du personnage d'Orlando Bloom, résolution expédiée de l'intrigue, absence d'une figure antagoniste marquée), Zulu consolide les acquis du cinéaste (utilisation judicieuse du grand-angle durant les scènes d'action, instauration d'une dynamique de groupe immédiatement crédible et attachante, perspicacité du casting) et met à jour ses vélléités (superbe final crépusculaire à la lisière du fantastique), au point lui aménager une place atypique dans le paysage d'un cinéma français trop souvent effrayé par la prise de risque.

Ce cru 2013 fut également l'occasion de (re)découvrir certains classiques plus ou moins connus à travers les rétrospectives thématiques, ici consacrées à l'espionnage des années 60 et la guerre de Sécession, à travers des programmations se caractérisant encore une fois par leur versatilité. Le nostalgique des espions vintage pouvait donc apprécier des curiosités comme Marie Chantal contre Dr. Kha de Claude Chabrol, ou Furia à Bahia pour Oss 117, qui côtoyaient les incontournables en vigueur (Goldfinger, Les barbouzes...). Quant à l'amateur d'histoire américaine, il pouvait se délecter de la version restaurée d'Autant en emporte le vent, tandis que le Lincoln de Spielberg s'affichait sur la programmation aux côtés de films plus méconnus comme La charge victorieuse de John Huston.

Côté invités, Philippe Lioret et Patrice Leconte eurent tout deux droit à des rétrospectives de leur œuvres respectives, le second étant également présent pour présenter Une promesse.  Sans doute son film le plus réprésentatif de sa conception du cinéma depuis longtemps, Leconte se définissant lui-même comme un cinéaste à l'ancienne, attaché à une rigueur dans le processus de conception ne laissant que peu de latitude à la légéreté et l'improvisation derrière lesquelles se réfugient de trop nombreuses productions héxagonales. Parce qu'il exprime cette profession de foi avec un certain éclat, Une promesse ne fut pas le moindre moment fort d'une manifestation qui continue, édition après édition, d'affirmer son identité dans le paysage des festivals français.

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