Park Chan-Wook, un cinéaste profondément humain

Sylvie Rama | 18 novembre 2005
Sylvie Rama | 18 novembre 2005

Sympathy for Mr Park Chan-Wook ?

Regardé comme l'une des figures montantes d'un cinéma en tête de la tendance, le Coréen Park Chan-wook appose au-dessus de son discours cinématographique la signature d'un homme engagé et le sceau officiel d'un agent provocateur. Car l'enfant du Pays du matin calme éveille des sentiments vifs, partagés entre critiques incendiaires et éloges enflammées, soufflant le chaud et le froid…

Sueurs froides

C'est Vertigo, d'Alfred Hitchcock, qui fait vivre au jeune Park Chan-wook un fulgurant coup de foudre pour le cinéma. Son coup de cœur cinématographique découvert au début des années 80, à l'aube de ses 20 ans, l'enracine profondément dans le rêve de réaliser un jour ses propres films « si je n'essaie pas, je le regretterai profondément quand je serai dans ma tombe ». L'œuvre tragique du maître du suspense lui procure de grands frissons en faisant écho à son besoin de réponses fraîches aux questions existentielles sur l'être humain.

Ces réponses, Park Chan-wook pensait d'abord les trouver dans l'art qui selon lui « permet aux hommes d'extérioriser les frustrations et la violence qu'ils retiennent en eux ». À l'époque, l'étudiant bon élève se destine à une carrière de critique d'art mais c'est en définitive la philosophie et la littérature qui frayeront son chemin vers la réflexion sur la condition humaine. Ses maîtres à penser se nomment Sophocle, Shakespeare, Kafka, Balzac, Zola, Stendhal et Vonnegut, qui encore aujourd'hui, l'influencent amplement. Côté ciné, après Hitchcock, il avoue admirer Roman Polanski. Élève d'une université catholique, il reçoit les bases d'un enseignement chrétien qui l'incite à s'interroger sur l'existence divine. En outre, il est très tôt marqué par la séparation de la Corée qu'il juge d'une ironie sans équivoque. Sa filmographie porte en quelque sorte l'empreinte d'une jeunesse déjà marquée par un vécu, des influences et des choix très forts.

Une fougue bouillonnante

L'univers de Park Chan-wook s'apparente à un geyser d'émotions. Alors que beaucoup lui prêterait un univers intérieur mystérieux, tendancieux, voire ténébreux, à l'instar de la violence qu'il éjecte dans ses films, d'autres commencent à percevoir en lui un être de grande valeur, riche porteur de messages emplis d'humanisme.
Car si Park Chan-wook fait subir à ses images le traitement d'une violence méticuleusement réfléchie, c'est qu'il fustige bien plus minutieusement encore l'exécrabilité grandissante de l'humain en perte de valeurs essentielles.
Sa carrière ne constitue en rien un alignement filmographique évolutif, mais reflète davantage une mine de construction d'où s'extraient des matériaux bruts destinés au polissage. Des matériaux fabriqués par la vie, lissés par le temps, sertis par l'amour.

Des échecs cuisants

Loin du snobisme d'un sophiste mais loin aussi d'éviter toute l'impéritie et la maladresse d'un novice, Park Chan-wook démarre sur le chemin du cinéma en se heurtant au mur de l'incompréhension d'un public qui ne saisit pas ses états d'âme et par conséquent, ne lui témoigne aucune inclination au dialogue.
Ainsi, en 1992, son premier long-métrage, The Moon is... the sun's dream, dépeint derrière une façade poétique ironique un drame urbain pessimiste échafaudé dans les milieux des gangs, de la prostitution et du crime. Financé grâce à ses petits boulots ouvriers sur les tournages, ce premier essai porte à l'écran deux frères opposés dont l'un, gangster, forme avec sa petite amie une sorte d'ersatz à la coréenne de Bonnie and Clyde.

On pourrait penser qu'à l'instar de ses débuts en bas de l'échelle de la profession, Park Chan-wook oeuvre pour dénoncer le caractère pernicieux de l'argent qui mène la valse mais qui peut surtout conduire à tout et à rien. Car l'apprenti-cinéaste imprègne ses premiers films d'obscurs malaises sur fond de violence sociale dans un monde où l'argent pourrit l'homme jusqu'aux tréfonds de son âme.

Malheureusement pour son premier long-métrage, l'accueil du public est glacial. Pourtant, c'est précisément durant ces années qu'apparaissent de nouveaux cinéastes, marquant un renouvellement considérable de la cinémathèque coréenne, Kim Ki-duk en tête. Et c'est également à ce même moment que les studios hollywoodiens obtiennent de distribuer leurs productions en Corée du sud. Park Chan-wook essuie un échec cuisant dans un contexte ambivalent. Cet échec gèle ses ambitions pendant cinq ans au cours desquelles il passe de l'autre côté de la caméra en devenant critique de cinéma. Il publie même un essai sur le sujet, délicieusement intitulé Discreet charm of watching films et tente l'actorat en apparaissant dans Mascara, de son homologue Lee Han.

Ce n'est qu'en 1997 qu'il réitère l'expérience de la réalisation à coups d'économies durement gérées, avec The Trio, une comédie touchante dans laquelle une bande de marginaux tente de se procurer de l'argent par tous les moyens. Aurait-il voulu adoucir les contours en tentant de resservir son discours social dans des lignes plus abordables ? Bref, un deuxième long-métrage au contexte social toujours très prononcé dans lequel l'argent et ses dérives insalubres squattent encore le devant de la scène. Le film connaît vite le cruel glissement vers la sortie du box-office. Park Chan-wook doute plus que jamais de ses capacités à réaliser.

Révélateur peut-être de son état d'esprit (humain avant tout) ou présage certain des événements futurs, il écrit un nouveau scénario, Vengeance is mine, et frappe aux portes des maisons de production. Aucune ne se risquera à mettre en lumière le scénario jugé trop noir. Amer et mélancolique, Park n'y croit plus.

Un chaleureux espoir

L'exercice du court-métrage semble lui redonner confiance. En 1999, il tourne Judgement, dont l'histoire s'appuie sur un événement d'actualité macabre (l'effondrement d'un grand magasin). Ce court de 26 minutes met en scène dans un humour noir des familles cherchant à s'accaparer les biens de leurs proches décédés. Fidèle à lui-même et à ses préoccupations, Park Chan-wook tire une fois de plus sur les dérives de l'homme, emprisonné dans son égoïsme et aveuglé par le matérialisme. L'homme est une loupe pour l'homme, illustrerait fort bien le cinéaste dans sa démarche entreprise à travers cette oeuvre méconnue, remarquée au Festival du court-métrage de Clermont-Ferrand.

JSA ou « J'y Suis Arrivé ! » plaisantent ceux qui ont suivi l'avancée du coréen. En effet, lorsqu'il adapte à l'écran, à la demande de Myung Films, le roman DMZ de Park Sang-yun, Park Chan-wook accède enfin à un budget plus conséquent et à une reconnaissance honorable. JSA, Joint Security Area, sort sur les écrans coréens en l'an 2000 et fait le casse du siècle en attirant plus de six millions de spectateurs (record jamais battu à ce jour en Corée). Pour ce petit bijou, Park Chan-wook s'est employé à un travail d'orfèvre. Il enchaîne les entretiens auprès d'anciens soldats afin de recréer avec autant de justesse que possible la fraternisation entre soldats du nord et du sud, toujours dans l'optique de faire de ses films un miroir grossissant de la vie « il y a beaucoup de rumeurs qui donnent à penser que de telles amitiés nord-sud ont réellement eu lieu et continuent d'avoir lieu. En fait, je peux le confirmer ». D'une maîtrise technique cinglante, JSA prouve le talent du cinéaste à la réalisation et sa propension à édifier une large palette d'émotions. Le film récolte de nombreuses récompenses, notamment au Festival du Film Asiatique de Deauville.

Une trilogie ardente

Il mène de front diverses activités : création d'EGG films, collaboration scénaristique (Taekwon girl ; Jealousy is my middle name) réalisation du douloureux court-métrage Cut (présent dans l'anthologie 3 extrêmes, lire notre test du DVD), qui soulève si bien la question de l'humanité entre individus, puis N.E.P.A.L., court-métrage s'intégrant dans un programme de la Commission des Droits de l'Homme en Corée pour dénoncer la discrimination.

Enfin, Park Chan-wook réalise le projet qui lui tient à coeur depuis cinq ans, la création de la trilogie qu'on ne présente presque plus et qui deviendra culte…En 2002 sort Sympathy for Mr Vengeance. Le premier volet de la trilogie sur le thème de la vengeance est d'un pessimisme rare. Nul besoin d'essayer d'y puiser quelque positivisme, il n'y en a pas. Comme jamais auparavant va s'exprimer la révolution de l'âme du cinéaste, jusque dans la réalisation, foncièrement différente des films précédents. Cette descente aux enfers se clôt sur un dénouement abominable qui non seulement blâme avec véhémence une société faite d'inégalités mais dresse également un constat sévère des hommes. Des hommes qui vivent froidement au jour le jour une succession de tragédies dans le détachement, sans aucune remise en question de ce qu'ils sont. Park Chan-wook ajouterait sans doute que la pauvreté n'excuse pas tout, que l'argent ne rachète pas l'âme et, qui a véritablement le droit de se venger ?

Le vertigineux Old Boy rehausse le ton, après le succès mitigé du précédent. La réalisation virtuose et le rendu du film grandiose lui valent le Grand Prix au Festival de Cannes en 2004. Dans ce second opus, alors que l'on se focalise sur la quête vengeresse du héros, celle-ci finit par se retourner contre lui. Park Chan-wook s'attaque cette fois à notre propre conscience et à la véritable nature de nos actes. En pensant user du droit de se venger, cette vengeance en réalité nous manipule déjà. Le final éblouissant mais agressif et traumatisant fait indubitablement appel à la transcendance de l'esprit, une quintessence pas facilement abordable par tout auditoire.

Le triptyque s'achève sur une vengeance féminine. Actuellement en salles, Lady Vengeance donne une vision pessimiste de la rédemption, jouant à travers son héroïne la carte de la sensibilité et de la profondeur, pour s'achever sur une belle leçon de l'existence. Cette fois, la vengeance est indirecte, mais quand bien même, demeure une grave erreur humaine. Le plus extraordinaire, c'est qu'en allégeant Lady Vengeance de violence, Park Chan-wook montre à quel point celle-ci n'offre aucun salut.

 

 

Buisson ardent…

En réalité, Park Chan-wook est un cinéaste à réflexion qui nous invite à ne pas réagir en tant que simple spectateur. Pour lui, il est temps pour l'homme d'apprendre à se connaître vraiment, au-delà de toutes nos connaissances acquises. Sans jamais le dévoiler foncièrement, Park Chan-wook distille une spiritualité lumineuse qui émane, pour ceux qui savent le voir, de son obsession du corps physique, travaillant ainsi la matière pour en faire ressortir l'éclat, « mes personnages sont faits de nerfs, de chair et de sang ». Véritable révélateur de la nature humaine, un être hideux enduit d'un vernis rutilant qui n'a rien compris à la vie, il n'en cache pas moins son amour pour cet être qu'il sait capable du pire mais surtout, du meilleur. Une vision à l'image de son prochain projet filmique qui traitera de l'existence de Dieu et du diable.

Gageons que Park Chan-wook, tout auréolé de ses derniers succès, ne se perdra pas et restera au plus proche de ce qu'il est : un réalisateur profondément humain… Un homme qui ne fait pas de cinéma.

Retrouvez les tests des trois films de Park Chan-wook déjà disponibles en DVD zone 2 ainsi que la critique cinéma de Lady Vengeance, dans les semaines depuis mercredi, en cliquant sur les visuels ci-dessous.

 


Lady Vengeance


JSA - Joint Security Area Sympathy for Mr Vengeance Old boy

 

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