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L’Impossible Monsieur Bébé : la comédie 100 % sous-entendus sexuels

Par Axelle Vacher
12 septembre 2023
MAJ : 2 novembre 2023
L'Impossible Monsieur Bébé : photo

Cary Grant dans un peignoir à plumes, Katharine Hepburn en amoureuse exubérante et un léopard comme allégorie sexuelle... que demande le peuple ?

Réalisateur phare du classicisme hollywoodien, Howard Hawks a su s'imposer comme un artiste à la mise en scène frontale, et profondément respectueuse de ses personnages. Cinéaste à la production aussi riche qu'éclectique, il a su simultanément verser dans le drame, l'aventure et l'humour avec une habilité difficile à ne pas reconnaître. 

C'est ainsi qu'en 1938, Hawks dirige L'Impossible Monsieur Bébé, une oeuvre excessivement sexuelle et accessoirement, pierre angulaire de la screwball comedy. Sous-genre indubitablement natif de l'Oncle Sam, la comédie loufoque s'articule principalement autour de traits d'esprit burlesques et d'intrigues aux préoccupations bien communes, telles que les dynamiques interpersonnelles – selon toutes ses formes, mais préférablement les plus scandaleuses, ou les plus insolites. Ou les deux. Après tout, l'extravagance n'exclut point l'excès.

 

L'Impossible Monsieur Bébé : photo, Katharine Hepburn, Cary GrantPower play

 

team rocket et septième ciel 

En mars 1937, Hawks signe initialement un contrat auprès de la RKO en vue d'adapter le poème homonyme de Rudyard Kipling, Gunga Din ; néanmoins, la production rencontre quelques difficultés et Hawks se retrouve à la recherche d'un nouveau projet. C'est ainsi qu'un mois plus tard, il découvre dans les tiroirs du studio l'histoire courte Bringing Up Baby, à laquelle est attachée une note de lecture engageante. Il n'en faudra guère plus au cinéaste pour se décider à transposer le récit à l'écran. 

Pour les besoins du film, l'autrice originale et Hawks changent drastiquement plusieurs éléments du récit original. Les deux protagonistes, Susan et David, ne sont plus fiancés l'un à l'autre, mais de parfaits inconnus. Ce dernier n'occupe pas la même profession non plus, et il est désormais question d'un squelette de Brontosorus auquel il manquerait une clavicule intercostale. Entre autres. 

 

L'Impossible Monsieur Bébé : photoIl y a comme un os

 

Pour interpréter les improbables tourtereaux, les producteurs ont tout d'abord évoqué la possibilité d'offrir le rôle à Carol Lombard avant de finalement lui préférer Katharine Hepburn. Pour lui donner la réplique, Hawks et son producteur Pandro S. Berman peinent à s'entendre, jusqu'à ce que le cinéaste Howard Hughes leur suggère de considérer Cary Grant ; en effet, ce dernier a signé un contrat non exclusif de quatre films avec la RKO un an auparavant et a de surcroit déjà collaboré aux côtés de l'actrice pour le Sylvia Scarlett de Georges Cukor en 1935.

Habitué au vaudeville depuis les années 20, puis aux rôles de séducteurs dans les années 30, Grant angoisse néanmoins à l'idée d'interpréter un intellectuel gauche et frustré. Il n'est toutefois pas le seul à être employé à contre-emploi, ce qui, en un sens, joue en faveur de la dimension saugrenue du récit.

En effet, Katharine Hepburn a beau ne pas être étrangère aux personnages opiniâtres, elle a plutôt donné dans le drame et la romance que l'humour. À Grant, Hawks conseille ainsi de se référer aux films figurant Harold Lloyd, tandis qu'à Hepburn, il évoque les services de Walter Catlett, référence comique de l'époque. 

 

L'Impossible Monsieur Bébé : photo, Cary Grant, Katharine HepburnComme chien et chat 

 

adam et hays

En bonne screwball comedy, L'Impossible Monsieur Bébé ne perd pas son temps à étaler ses enjeux les plus grivois au spectateur. Dès l'ouverture du film, il multiplie les connotations sexuelles diverses avec une non-subtilité difficile à envisager dans le contexte d'autocensure propre au code Hays. De toute évidence, Hawks et son scénariste Dudley Nichols ont davantage considéré les injonctions de l'administration comme un défi artistique qu'un frein quelconque.

Aussi, le film débute sur un "Good morning, Miss Swallow" (soit, "bonjour Mlle J'avale") donnant le ton sans trop d'équivoque. Une référence au penseur de Rodin plus tard, la dynamique que forment Huxley et Swallow ne fait plus aucun mystère, et s'articule autour de l'étude, et de l'étude seulement. À l'image de son travail, le personnage de Cary Grant est à concevoir comme un homme-fossile, préservé dans les affres de fiançailles asexuelles et rigoureuses

 

L'Impossible Monsieur Bébé : photo, Cary GrantLoverboy blasé

 

Bien évidemment, le dialogue est à entendre à double (triple, quadruple) sens tout au long du film, ce qui est particulièrement ironique, puisque le cinéaste a avoué à de maintes reprises être moins intéressé par la parole que la situation – quoi que L'Impossible Monsieur Bébé ne manque ni de l'un ni de l'autre.

Il ne faudra de toute façon guère attendre plus de cinq minutes pour qu'intervienne le fameux élément perturbateur du récit, alors que Susan emporte par erreur la balle de golf du professeur, l'émasculant un peu plus qu'il ne l'était déjà par cette nouvelle métaphore phallique. Au grand désespoir d'Huxley, Susan ne se contente pas d'user de la balle de David pour compléter son parcours, elle s'envole également avec sa voiture, non sans en abîmer la carrosserie (et l'égo) au passage.

 

L'Impossible Monsieur Bébé : photo, Katharine Hepburn, Cary GrantFashion faux pas

 

De cette rencontre fatidique s'en suit un jeu du chat et de la souris, mené en grande partie par le personnage d'Hepburn et son dévolu jeté sur celui de Grant. Toute l'expertise de Hawks relative au comique de situation n'en brille que de plus belle. Vêtements déchirés par accident, multiples références à Adam et Ève, attribut faussement génital dérobé puis enterré, personnages brièvement travestis et autres péripéties aux grilles de lectures scabreuses se succèdent alors sans laisser au spectateur  – ou Huxley – le moindre répit.

  

L'Impossible Monsieur Bébé : photo, Katharine Hepburn, Cary GrantRoad trip ou safari ?

 

félins pour l'autre

Bien évidemment, c'est tout l'éventail d'implications que sous-tend le léopard éponyme qui fait tout le sel de L'Impossible Monsieur Bébé. Alter ego du personnage de Susan, et plus largement, métaphore de la sexualité féminine, le léopard s'immisce entre le futur couple comme une problématique à (a)dresser prestement. Sauvage en essence, l'animal accompagne les personnages et les force à agir ou réagir plus qu'il ne leur appartient – en bref, il oblige les personnages à se faire violence pour mieux trouver une solution ensemble.

"L’instinct amoureux de l’homme se manifeste très fréquemment sous la forme du conflit", avertit un psychiatre à Susan, et il fait bien, puisque le conflit-Bébé intervient justement à la séquence suivante, alors que le personnage prend conscience de son désir pour David. Le cinéaste ayant à coeur d'étudier les rapports entre les genres (selon un prisme indubitablement binaire et hétéronormé, précisera-t-on) jusqu'à parvenir à un certain équilibre entre les deux, la femme se voit attribuer le devoir de démanteler, par la séduction, l'armure derrière laquelle s'est retranchée son partenaire de jeu. 

 

L'Impossible Monsieur Bébé : photo, Katharine HepburnLe (double) conflit

 

Ce n'est guère un hasard si Susan est imagée par un félin domestiqué tandis que Huxley l'est par un fox-terrier braillard. L'alchimie entre les deux personnages semble, à priori, impossible. Trop de choses les séparent l'un de l'autre ; l'une est excentrique et faussement écervelée, l'autre, un pseudo-intellectuel coincé.

Plus simplement selon la conception hawksienne des choses : l'une est une femme et l'autre est un homme. Difficile de faire plus différent que cela dans l'Amérique des années 30. Une inquiétude sur laquelle Huxley tient par ailleurs à insister, son double canin fermement agrippé sous le bras : "Est-ce qu'il t'arrive de penser à ce qu'il pourrait arriver à George [le chien, n.d.l.r] s'il se trouvait seul avec Bébé ?"

 

L'Impossible Monsieur Bébé : photo, Cary Grant, Katharine HepburnSale bête

 

Petit à petit, les deux personnages parviennent néanmoins à s'apprivoiser, jusqu'à une scène où Bébé et George sont effectivement retrouvés par leurs doubles humains à jouer ensemble dans les bois. Mais c'est avant tout par l'intervention d'un troisième animal – lequel recompose justement les principales caractéristiques de Bébé et George – que l'union du couple sera rendue possible.

Un second léopard, sauvage cette fois-ci, s'est échappé d'un cirque, et force Huxley a finalement prendre les devants afin de sauver Susan de ses griffes. L'entente est enfin réalisée, mais ceux-ci ne vibrent pas encore sur la même longueur d'onde.

Pour cela, il faudra attendre que Susan rapporte à Huxley son os perdu. Énième clin d'oeil à l'anatomie masculine et symbole du retour d'Ève (la côte) à Adam, cette réunion entre les deux personnages ouvre la porte d'une romance, tandis que l'effondrement du Brontosore, et par extension de la vie frigide et passée d'Huxley, la cristallise pour de bon. 

 

L'Impossible Monsieur Bébé : photo, Katharine Hepburn, Cary GrantIls vécurent heureux et n'eurent aucun enfant

 

Si aujourd'hui le film est bien entendu considéré comme un classique parmi les classiques, L'Impossible Monsieur Bébé a pourtant gentiment échoué au box-office, pérennisant dans le même temps la mauvaise réputation d'Hepburn. Désignée comme un "poison du box-office" suite à plusieurs insuccès commerciaux, l'actrice et Grant se donneront malgré tout la réplique à deux autres reprises en 1938 et 1940. 

À croire que les deux acteurs étaient plus proches de leurs personnages qu'ils ne laissaient l'entendre, puisque fidèle à Susan, Hepburn se serait amusée à gentiment torturer son partenaire tout au long du tournage (une sombre histoire de peluche dissimulée sur le plateau – c'est qu'à l'instar de Huxley, Cary Grant n'était pas très fan du léopard non plus).

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Fred B

@zakmack : je ne suis pas abonné et ne peux donc consulter l’article dans son intégralité, mais je suis on ne peut plus d’accord avec toi en ce qui concerne Katharine Hepburn, que j’ai trouvée horripilante, et quand je dis que le film est hystérique (dans le mauvais sens du terme), c’est en grande partie à cause de son jeu.
J’ai en tout cas du mal à concevoir qu’on puisse encore considérer ce film comme le pinacle de l’humour de nos jours. A mon sens, ce qui fait la marque des grands films, c’est leur intemporalité, et il y en a beaucoup, tous genres confondus qui ne subissent peu voire pas du tout les affres du temps. Je connaissais très peu de films antérieurs aux années 70 il y a encore 2 ans, et j’ai découvert depuis plusieurs pépites des années 30 à 60 ; l’Impossible Monsieur Bébé n’en fait clairement pas parti !

ZakmacK

@fred B : je suis plutôt d’accord, je l’ai vu récemment, et ça a été une énorme déception (il faut dire que l’attente était aussi énorme) Après l’article remet bien le contexte en place, mais c’est vrai que ça ne m’a pas beaucoup fait rire, et que (pardon pour le sacrilège) Katharine Hepburn m’a bien énervé pendant tout le film.

Fred B

Ce film est très certainement une référence pour l’époque et le point de départ d’un genre, mais le voir en 2023 n’est pas forcément une bonne expérience. A titre personnel, j’ai trouvé ça très lourdingue, bien trop hystérique et donc bien plus agaçant qu’amusant.
Et pourtant, certains films d’époques vieillissent bien mieux, comme New-York Miami, ou Indiscrétions.

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