Le saviez-vous ? Avant Barbie, Ryan Gosling avait déjà été le Ken d’une autre poupée. Dans Une fiancée pas comme les autres, il incarnait un jeune homme timide entretenant une relation amoureuse avec... une poupée sexuelle en silicone.
Le réalisateur Craig Gillespie a dirigé Margot Robbie dans l'un de ses grands rôles : celui de la patineuse artistique Tonya Harding dans le biopic Moi, Tonya, sorti au cinéma en 2017. Mais avant d’offrir à la désormais célèbre Barbie une performance à (presque) Oscar, il avait aussi fait du désormais célèbre Ken l’un de ses personnages émouvants et décalés.
Dans Une fiancée pas comme les autres, sorti en 2007, Ryan Gosling incarne Lars, un jeune homme particulièrement angoissé et timide qui trouve réconfort dans les bras de Bianca, sa nouvelle petite amie sortie de nulle part. La particularité de Bianca, c’est qu’elle n’est pas une véritable personne, mais une sex doll commandée sur internet.
Dans cette comédie dramatique particulièrement sensible et touchante, Gillespie use de sa maîtrise du point de vue pour subtilement donner corps à l’imagination de Lars, tout en gardant la distance nécessaire pour n’être jamais ridicule ni moqueur. Et c'est l'un des meilleurs rôles de Ryan Gosling.
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Bernard-l'hermite et Bianca
Lorsque le film commence, Lars est présenté au spectateur à travers son refus de sociabiliser. Jeune homme de 27 ans looké comme s’il était tous les pires employés de Dunder Mifflin à la fois, il vit dans un studio installé dans le garage de son ancienne maison d’enfance. Dans ladite maison vivent Gus, son grand frère, et Karin, sa belle-sœur. Karin est très soucieuse de sortir Lars de sa bulle et veut forcer le jeune homme à partager leur vie, mais ses tentatives pour passer du temps avec lui restent vaines.
Au début, l’identification au personnage de Karin, qui représente la bienveillance et la normalité, semble plus évidente, tandis que le malaise de Lars vis-à-vis de n’importe quelle interaction sociale est introduit comme le mystère du film. Lorsque, un beau jour, Lars vient de lui-même toquer à la porte de Gus et Karine, et qui plus est pour leur présenter sa nouvelle petite amie, c’est sa thérapie qui commence : au fond de lui désireux de mener une vie normale, il se conforte dans son doux délire pour faire de Bianca un intermédiaire entre lui et les autres, une passerelle vers le monde réel.
Mais dans un premier temps, la mise en scène ménage la surprise et l’effet comique. Le spectateur est, à ce stade, encore d’avantage du côté de Gus et Karin, dont les petits moments du quotidien nous sont montrés, tandis que la caméra reste extérieure aux pensées de Lars (et qu’on ne le voit même pas commander sa fameuse poupée sur internet).
Lors de la première “rencontre” avec Bianca, une courte ellipse permet au récit de passer directement des visages de Gus et Karine ravis d’apprendre que Lars va leur présenter sa petite amie, à leur mine déconfite devant le spectacle de Lars assis sur le canapé, tout sourire, sa poupée en silicone à côté de lui.
Elle sait rien faire. Lui, c'est juste Lars.
Le procédé est d’une simplicité déconcertante, mais terriblement efficace, et place directement le spectateur dans le regard des gens qui vont découvrir que le type chelou du bled sort désormais avec une poupée gonflable, en étant persuadé qu’elle est un être humain. L’effet est prolongé dans des séquences comme celle de l’église, où les paroissiens échangent des regards discrètement interloqués en voyant Lars réciter ses prières aux côtés d’une poupée sexuelle en fauteuil roulant.
Jamais méchants, leurs regards n’en sont pas moins déstabilisés et plein d’idées préconçues vis-à-vis de Lars. Bianca étant une sex doll affublée d’“organes” génitaux, certains partent du principe que Lars l’a avant tout achetée pour satisfaire ses envies sexuelles, alors que le jeune homme lui invente au contraire des principes religieux qui font qu’ils ne “dorment” même pas ensemble. Néanmoins, un glissement ne tarde pas à changer la donne.
LIFE IN PLASTIC, IT’S FANTASTIC
Peu à peu, tout le monde, spectateur y compris, s’habitue à considérer Bianca comme une véritable personne et aide Lars à s’occuper d’elle. Pourtant, le film ne tombe jamais dans la facilité de donner réellement vie à Bianca : à aucun moment n’est-elle montrée à travers les yeux de Lars sous les traits d’une femme de chair et d’os, qui bougerait ou parlerait. Sa nature de poupée est assumée sous tous les angles, et seul le regard change.
Tout comme les habitants de la ville, le spectateur est accompagné dans la transformation de ce regard sur la poupée, et parvient à y projeter de l’humanité grâce à la tendresse que Lars témoigne envers elle. Elle devient miroir de la gentillesse qu'il ne savait pas exprimer. Le jeune homme a beau être toujours aussi étrange et enfermé dans son illusion, petit à petit, le point de vue du film lui donne raison.
Le talent de Paul Schneider et d'Emily Mortimer en un regard
Non pas dans l’idée qu’il faudrait sortir avec des poupées gonflables, mais dans l'idée que même une poupée gonflable peut-être le support de la meilleure expression de soi, et que ça n’est en aucun cas un sujet de moquerie. Au contraire. D’ailleurs, une séquence en particulier montre en quoi le véritable pouvoir de Bianca ne réside pas en sa matérialité, en son corps de silicone (alors même qu’elle n’a été, par essence, conçue que pour ça), mais en l’ouverture d’esprit et la libération qu’elle permet. Dans cette séquence, Lars l’emmène dans la forêt pour lui montrer la cabane dans laquelle il jouait avec son frère, enfant, avant que Gus ne le laisse seul avec leur père dépressif.
Lars assied Bianca dans les feuilles, puis lui détaille les fonctionnalités de la cabane, et se met à y jouer et à s’y oublier comme un enfant. Bientôt, il ne communique même plus avec Bianca, mais s’allonge sur le plancher de la cabane et regarde le ciel en chantonnant n’importe comment, comme pourrait le faire un enfant (ou même adulte) qui se sent libéré du regard extérieur et de la contrainte. Avant qu’il ne reprenne ses esprits et s’adresse de nouveau à Bianca, Lars redevient un instant celui qu’il est vraiment sous toutes ses névroses.
Barbie collection automne-hiver
Cet instant précieux peut avoir lieu grâce à la poupée, et pourtant, la mise en scène scinde les deux personnages en les filmant sur deux hauteurs différentes, et en isolant Bianca dans son rôle d’objet inanimé. Un procédé qui permet au spectateur de se sentir dissimulé dans sa “peau” et d’observer en secret Lars, comme un animal farouche qui ose enfin mettre le nez en dehors du bois. Cette médiation est en fait le véritable rôle de Bianca, à défaut de celui de réelle petite amie.
Le film passe donc du point de vue fermé (au départ) et extérieur des personnages secondaires qui découvrent Bianca comme un morceau de plastique, au point de vue de Lars dont le mutisme et les complexes ont de plus en plus de sens. Avec ce glissement, le film ne se contente pas de montrer l’ouverture progressive de l’esprit des personnages, mais ouvre littéralement son propre point de vue, et celui du spectateur par la même occasion.
Nietzche plus Nietzsche moins
De manière régulière, les plans sur Bianca qui reste immobile et passive devant une personne qui lui adresse la parole où une action qui se déroule sous ses “yeux” permettent de rappeler une distance, sans aller dans la ridiculisation des personnages qui interagissent avec elle. Parce qu’au-delà du personnage de Lars, elle devient petit à petit la toile blanche sur laquelle tous les habitants de la ville projettent leur propre idéal, comme un enfant sur ses peluches ou ses jouets. Chaque adulte se remet en réalité à jouer à la poupée, avec la sincérité prête à affleurer en chaque être humain qui ne se pose plus la question du regard.
Dans Par-delà le bien et le mal, Friedrich Nietzsche disait qu’atteindre la maturité était le fait de “retrouver le sérieux qu’enfant l’on mettait à ses jeux”. C’est exactement ce qu’il se passe dans le film, où chaque personnage adulte atteint une meilleure version de lui-même, grandie et plus tolérante, en acceptant non pas réellement de “jouer” à la poupée, mais de “vivre” au premier degré avec cette poupée.
C’est pourquoi l’effet comique de la première partie, témoin de l’immaturité des personnages et des spectateurs, se change en émotion plus pure et plus simple dans la suite du film. En version originale, le film s’appelle “Lars and the real girl”, et le choix de l’expression “real girl” (“véritable fille”) pour désigner Bianca n’est pas anodin. Car, à part son enveloppe de silicone, le film montre toutes les façons que Bianca a d’être réelle et d’avoir une influence tangible sur son environnement. Support de thérapie, de bonté, d’altruisme...
Elle devient représentation de toute l’humanité qu’elle éprouve chez les autres, et il n’y a rien de plus réel que ça. L'accomplissement ultime étant évidemment la guérison de Lars, dont un niveau supplémentaire de maturité consiste en la réalisation du fait qu'il n'a plus besoin de jouer pour être lui-même.
Pour conclure, il faut évidemment parler un instant de la performance des acteurs et actrices. Lars est probablement l’un des meilleurs rôles de Ryan Gosling, qui fait preuve ici d’une palette tout en retenue et en subtilité impressionnante, incarnant magnifiquement un personnage qui, partout ailleurs, serait ridicule, et n’est ici qu’émouvant et touchant.
A ses côtés, la trop rare Emily Mortimer brille par de simples regards qui expriment aussi bien toute la gentillesse et la bonne volonté qui émanent d’elle, que sa déconfiture face aux événements. Paul Schneider, Kelli Garner et tous les autres font preuve d’une même sincérité qui achève de faire d’Une fiancée pas comme les autres un conte sans tache, par lequel on ne se lasse pas d’être bercé. En toute maturité.
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Sex-symbol !
Pas vu ce film mais il a l’air sympa. Le pitch rappelle furieusement le film français « Monique » avec dupontel. L’histoire était similaire : Dupontel tombait amoureux d’une poupée gonflable. À l’époque ça m’avait plutôt surpris en bien, mais il faut dire que je n’en attendais vraiment rien !