Les Mutants de l'espace, sorti de l'imaginaire tordu du non moins génial Bill Plympton, est un autre délire cradingue et hypersexualisé, mais pas seulement.
"Quand Tex Avery rencontre Pulp Fiction" : c'est comme ça que le distributeur français de films indépendant ED Distribution a vendu Les Mutants de l'espace, et qu'on peut plus globalement définir le cinéma déchaîné de l'américain Bill Plympton. Le quatrième long-métrage de cet artiste inclassable est sorti en 2001 et promettait de pousser tous les curseurs après plusieurs longs et courts-métrages abonnés aux festivals et déjà bien perchés et irrévérencieux.
Comme escompté, Les Mutants de l'espace est une débauche outrancière et donc une oeuvre parfaitement jubilatoire. Le film d'animation raconte le plus vulgairement possible l'histoire de Earl Jensen, un astronaute sacrifié par le gouvernement qui revient se venger en lâchant sur Terre une horde de mutants mangeurs d'hommes. L'occasion pour le scénario de déverser tous les fluides corporels connus sur ses personnages (sang, sperme, urine, bave, morve) et de déployer un bestiaire des plus loufoques, des fameux mutants du titre en passant par un nez nymphomane avec des seins, une langue gladiatrice et des doigts belliqueux avec des fesses.
Il y a aussi une partouze zoophile dans l'espace, Jésus qui fait du rock, des courses de bagnoles ou encore une adorable gamine aux tendances cannibales. Bref, c'est crade et immature, mais pas si bête et méchant que ça, car sous les bruits de pets cartoonesques et les métaphores sexuelles grasses, se trouvent de l'intelligence, une vraie sensibilité et un message concret qui lui ont valu le Grand Prix du Festival International du Film d'Animation d'Annecy.
La meilleure version de la Suicide Squad
Une duperie savamment orchestrée
Avec son scénario qui part dans tous les sens et sa structure narrative assez proche du film à sketchs, Les Mutants de l'espace déroule une histoire chaotique et le plus souvent confondante. Loin de la simple maladresse d'écriture, il s'agit en réalité du fil rouge de l'oeuvre et de sa thématique première : la mascarade et le faux-semblant. En reprenant les grandes lignes de l'invasion extraterrestre et de l'exploration galactique, Les Mutants de l'espace est une parodie peu subtile et éclairée des séries B de science-fiction qui sert surtout de prétexte pour mettre en place la supercherie à travers des codes populaires propices aux incongruités.
Le jeu de dupe s'installe ainsi à différents niveaux. Le plus évident concerne le Docteur Frubar, le responsable du département de l'espace qui met en scène la panne de carburant de l'astronaute et accuse la petite fille de celui-ci d'avoir provoqué l'accident. Tout ça dans le but d'apitoyer la population, de récolter des dons et de mettre au point un projet plus inutile et dangereux. Mais plus que des personnages qui se mentent, le film s'amuse surtout à embobiner son public (majoritairement composé d'hommes trentenaires d'après le cinéaste).
Par conséquent, dès le départ, le film force les mauvaises interprétations en montrant le carnage des mutants et prend plaisir à berner avec des trompes l'oeil malicieux. Ce qui a tout l'air d'être une vulve n'est en réalité qu'une aisselle et ce qui est filmé comme une poitrine généreuse et aguichante est en fait un fessier masculin. De même, un peu plus tard dans le récit, Darby fait sa première apparition à l'écran dans une mise en scène caricaturale de film d'horreur qui laisse penser qu'il vient assassiner Josie, jusqu'à ce que ce qui semblait être un couteau se révèle être un bouquet de fleurs, le faisant habilement passer de slasher à baiseur en une poignée de plans.
Le baratin atteint cependant son sommet avec la séquence flash-back surréaliste d'environ 10 minutes sur la planète nez qui s'avère être une pure fabulation du protagoniste, sans que les spectateurs aient été mis dans la confidence au préalable. Mais ce n'est pas parce que le film est construit comme une immense blague et fumisterie que rien n'y a d'importance. Au contraire.
Une histoire qui sort les crocs
Entre le massacre d'une horde de journalistes sur le toit de la Maison-Blanche, le simili Donald Trump qui met des coups de reins et de langue tendancieux à son missile publicitaire, l'hilarant "Que Dieu vous brade" à la fin du discours d'Earl et les hommes du gouvernement qui débouchent des toilettes sur une musique patriotique, difficile d'ignorer la dimension satirique de l'oeuvre. Dans le sillon des innombrables caricatures politiques qui ont permis à Bill Plympton de se faire connaître, Les Mutants de l'espace est une autre charge acerbe contre la société américaine contemporaine.
Celle-ci est ainsi moquée sous plusieurs aspects, avec plus ou moins de finesse, du modèle économique capitaliste en passant par l'omniprésence médiatique et le puritanisme culturel.
Après son premier court-métrage, Boomtown, qui tournait au ridicule les dépenses faramineuses de l'armée face aux Soviétiques, l'artiste a choisi d'inscrire à nouveau son récit durant la Guerre froide. Cette fois, c'est l'emblématique course à l'espace qui est raillée, et d'une manière plus irrespectueuse. Earl Jensen, qui est présenté comme un héros et martyr, est en réalité l'homologue fictif de Laika, la chienne envoyée mourir dans l'espace par le bloc communiste, soit une façon de désacraliser l'agence spatiale américaine en soulignant ses (nombreux) traits communs avec l'ennemi.
Une rencontre un peu trop chaleureuse
Concernant la pudibonderie américaine, au-delà d'appeler Jésus l'"enfant de salaud" et de le représenter comme un Jacky Tuning, le film détourne avec facétie le mythe et complexe de la Madone et de la Putain pour mieux souligner son absurdité. En premier lieu avec le personnage de Josie, une sorte de pin-up à la poitrine démesurée et aux poses lascives, qui s'avère être l'âme la plus pure de tout le film et ce qui se rapproche le plus d'une héroïne courageuse et respectable (contrairement à son père qui est finalement un bourreau plus qu'une victime).
Lorsque Darby propose à sa dulcinée de l'embrocher (pour rester dans la métaphore classe), celle-ci hésite, faisant apparaître sur ses épaules une religieuse favorable à la chasteté et une prostituée qui l'invite à prendre du bon temps. S'en suit un ping-pong d'insultes graveleuses et une pose symbolique à quatre pattes, pour la dévotion d'un côté et la pénétration de l'autre, jusqu'à que la religieuse se fasse casser la figure. Pour pirater un peu plus cette logique des deux extrêmes, le film représente la fameuse "ménagère de moins de cinquante ans" avec la secrétaire sexuellement frustrée du département spatial qui joue ses fantasmes dans sa tête plus qu'elle ne les assouvit.
Les dérives de la science et de la politique, que ce soit la recherche à but lucratif ou l'abrutissement des masses à des fins commerciales, sont elles aussi pointées du doigt avec le projet d'écran publicitaire géant en orbite. Même si Bill Plympton n'a jamais revendiqué être un défenseur des animaux ou un opposant aux expérimentations animales, on peut également y apposer une lecture plus moderne sur l'anti-spécisme, ici poussée à l'extrême avec une scène de coït interespèces explicite.
Avec un sérieux insoupçonnable au premier abord, le film est traversé par l'idée que l'humain est victime de son propre déclin, et ne travaille qu'à creuser sa propre tombe, traitant autant les inquiétudes d'hier que d'aujourd'hui. Même en versant dans tout ce qu'il y a de plus bas du front et de la braguette, les dérapages de Bill Plympton sont donc toujours moins grossiers et immoraux que ceux, bien réels, qu'il dénonce.
On toucherait presque au raffinement
GUERRE ET Paix
Même s'il met le doigt là où ça fait mal (autre que dans la bouche de Josie) Les Mutants de l'espace sait pourtant faire preuve de mélancolie et même d'optimisme. Earl et Darby ont beau être ambigus à plusieurs égards, l'histoire reste entièrement manichéenne, voire candide. Les méchants sont nécessairement châtiés et les gentils acceptés dans un happy end peu prévisible étant donné la cruauté et le sadisme envers la majorité des personnages. De fait, l'amour est, a peu de choses près, ce qu'il y a de plus sain dans cette fable malade, que ce soit celui de Darby et Josie, qui se révèle plus authentique qu'intéressé, ou celui de Earl pour sa fille, dont la tendresse mutuelle n'est jamais réellement pervertie – si ce n'est par le spectateur lui-même.
Par ailleurs, l'auteur revendique à travers sa filmographie une certaine liberté et autonomie, ce qui n'est pas étonnant après son refus de combattre au Vietnam ou de travailler pour Disney. Le cinéaste s'est toujours présenté comme un indépendant qui aime avoir un contrôle quasi total sur ses oeuvres et veut faire ses propres films pour ne pas avoir à concrétiser les idées des autres. En plus de libérer les mutants de l'emprise d'Earl, de libérer sexuellement sa protagoniste et la population du mensonge de Frubar, le mode de production des Mutants de l'espace s'assure aussi cet affranchissement.
Un peu de tendresse dans ce monde de brutes
La volonté de ne pas s'assujettir à de grands studios et de ne pas avoir à respecter un quelconque cahier des charges l'oblige cependant à autofinancer ses films et à être constamment dans l'économie. Avec un budget restreint estimé à 200 000 dollars, Les Mutants de l'espace lui a donc imposé de redoubler d'efforts pour ne pas (trop) faire grimper la facture.
Étant donné que les outils informatiques étaient encore un investissement trop onéreux, le cinéaste a opté une dernière fois pour l'animation traditionnelle (c'est-à-dire des celluloïds peints à la main), un procédé chronophage qui a été démocratisé par Disney dans les années 30 et progressivement délaissé à partir des années 90. La fréquence d'images a également été réduite pour limiter les coûts, tout comme la part de dialogues, en plus de l'utilisation de plans fixes et d'arrière-plans minimalistes pour un résultat paradoxalement fiévreux et agité.
En assumant les irrégularités et imperfections plastiques (asymétrie des traits, apparences des personnages qui peuvent changer d'une séquence à une autre, hachures apparentes) Les Mutants de l'espace donne une valeur au travail manuel et sublime une patte artisanale de plus en plus délaissée par les studios à cette époque. Cela donne au film toute sa singularité plastique et accentue son caractère marginal, presque rebelle, en parfaite adéquation avec la philosophie de l'artiste.
Même si Bill Plympton n'a pas perdu de son mordant dans ses longs-métrages suivants (Hair High, Des idiots et des anges, Les Amants électriques, La Vengeresse), Les Mutants de l'espace est donc un des derniers dinosaures de l'animation, une oeuvre en marge de ce qui se faisait à cette période, aussi bien d'un point de vue technique que narratif. Et c'est pour ça qu'il est aussi fascinant et précieux.
La suite est réservée à nos abonnés. Déjà abonné ? Se connecter