Après une longue traversée du désert, Steven Soderbergh craque pour Julia Roberts et s'offre un trip hollywoodien ultra-malin avec Erin Brockovich.
Mais qu'est-il arrivé à Steven Soderbergh après avoir reçu la Palme d'or en 1989 pour son premier film Sexe, Mensonges et Vidéo ? Était-ce un simple coup de calcaire ou bien le désir d'entreprendre un virage à 180 degrés ? Pendant près d'une décennie, jusqu'à Hors d'atteinte, sorti en 1998, chaque nouveau projet auquel il s'attaque semble l'éloigner de la reconnaissance des débuts. Un esprit frondeur et indépendant qu'il finit par ajuster aux desiderata des studios hollywoodiens à l'occasion de deux de ses films les plus importants, Erin Brockovich d'abord et Traffic ensuite.
Alors que le second lui vaut de remporter l'Oscar du meilleur réalisateur, le premier sert à sa comédienne vedette, Julia Roberts, de rampe de lancement vers le firmament. Au sommet de sa célébrité, l'actrice décroche à son tour la statuette tant convoitée pour ce rôle de loser magnifique, et empoche la modique somme de 20 millions de dollars en guise de salaire (tout juste assez pour arrondir les fins de mois, cela va de soi). "Je serai prête à retourner pour lui dans deux jours", confiera-t-elle lors de son sacre aux Oscars en prenant Soderbergh à parti. Alors là, on tombe (pas du tout) des nues.
En attendant leur nouvelle collaboration sur Ocean's Eleven, Full Frontal et Ocean's Twelve (le hasard fait décidément bien les choses), Erin Brockovich connaît un succès retentissant à l'international (250 millions de dollars récoltés pour 52 millions de budget), sans compter la critique dithyrambique de la presse. Et si Soderbergh avait réalisé, en bon pirate insaisissable qu'il est, son film hollywoodien le plus antisystème ?
L'arme de séduction/destruction massive, c'est elle
EN EAUX CLAIRES
D'abord peu enthousiaste à l'idée de réaliser Erin Brockovich, projet dont il découvre l'existence via un pitch transmis par ses producteurs, Soderbergh révise son jugement lorsqu'il met la main sur le scénario écrit par Susannah Grant. Sur le papier, l'intrigue se développe avec une simplicité confondante autour d'un personnage féminin d'une trempe exceptionnelle, inspiré de la vraie Erin Brockovich. Une approche linéaire que le cinéaste n'a pas encore expérimentée à l'époque et qui a achevé de le convaincre de se lancer dans l'aventure.
"Dans un monde idéal, tout ce sur quoi je travaille viendrait annihiler ce que j'ai fait avant, ou au moins annihiler ma plus récente expérience (...) Je suis toujours à la recherche de nouveauté, et il y a quelque chose qui m'effraie là-dedans. Je dois éprouver une sorte d'appréhension à m'y confronter. Cela peut être une peur pratique, ou une peur créative", déclarera Soderbergh dans une interview passionnante donnée à Filmmaker Magazine à l'occasion des 20 ans de la sortie du film. Et avec Erin Brockovich, la crainte de se fondre, au moins en partie, dans le moule du biopic hollywoodien représente un nouveau challenge stimulant à relever.
La sous-estimer, c'est se condamner
En cherchant une forme de minimalisme apte à rendre justice aux personnages et à leur combat, le réalisateur choisit de tourner la plupart des scènes avec un dispositif à deux caméras, et de résister plus largement à toute envie d'effets ou de trucages. C'est cette épure logistique qui rend par ailleurs l'expérience du tournage incroyablement plaisante et fructueuse. Les dernières prises de vue sont réalisées plus tôt que prévu et 5 millions de dollars sont économisés sur le budget initial alloué. Autant dire que c'est le rêve de tout producteur et Soderbergh le fait pour les pontes d'Universal Pictures. Quel homme !
Toute cette bonne énergie se retrouve dans la légèreté du film, qui offre un effet de contraste salutaire par rapport au scandale relaté, visant un géant de l'énergie responsable d'avoir pollué l'eau potable d'une petite ville de Californie et intoxiqué ses habitants. Rien de très joyeux au demeurant, et pourtant, le travail sur la lumière d'Edward Lachman a quelque chose d'enveloppant (Los Angeles et son soleil toujours au beau fixe n'y sont pas étrangers), de même que la bande-originale de Thomas Newman ajoute un charme discret à l'ensemble. Mais avant tout, qui saurait résister à l'impétuosité de Julia Roberts ? Une chose est sûre, certains ont essayé et ils s'en sont mordu les doigts (oui, littéralement, mais on vous épargne les détails).
Meilleur duo EVER (et c'est non-négociable)
CONTREBANDE
On parle de coup de foudre en amour, mais la rencontre de Soderbergh avec Julia Roberts, même strictement professionnelle, en a tous les atours. "Ce qui m'a intéressé, c'était de voir à quel point elle voulait vraiment être dirigée (…) Elle était du genre : « Tu es le réalisateur. Dis-moi ce que tu veux et je te le donnerai ». Et c'est ce que j'ai fait, et en toute franchise (…) je ne crois pas qu'il y ait eu la moindre scène dramatique clé qui ait nécessité plus de trois prises", racontait Soderbergh dans cette même interview donnée à Filmmaker Magazine.
Une véritable aubaine pour le cinéaste, à tel point que l'on sent une forme de projection, inconsciente ou non de sa part, à travers le personnage principal, lui aussi à la marge, imprévisible, mais conscient de devoir ruser et prendre part au système pour mieux gagner sa liberté. C'est précisément la démarche d'Erin Brockovich, qui rejoint à force de persuasion le cabinet d'avocats d'Ed Masry (Albert Finney, impérial), au début en tant qu'archiviste, puis comme associée. À l'instar de Soderbergh avec Hollywood, elle trouve ainsi le moyen d'infiltrer le centre des opérations pour en révéler les limites et s'en arranger.
D'une certaine façon, c'est l'éternel combat de David contre Goliath, à la différence qu'ici, le petit David n'est autre qu'une ex-reine de beauté assoiffée de justice, et le géant Goliath, une entreprise représentée par des émissaires pleutres et sans envergure. L'inversion a de quoi faire sourire bien sûr, surtout lorsqu'Erin Brockovich s'arme de ses tenues provocatrices et de son franc-parler ravageur pour clouer le bec à ses opposants. Et on jubile alors très fort, au moins autant qu'un enfant goûtant à sa première menthe à l'eau (oui, c'est vraiment puissant).
Si spectacle il y a, c'est bel et bien Julia qui régale, et Soderbergh ne manque jamais une occasion de la laisser s'épanouir dans le cadre, à la faveur de plans-séquences dont le plus fameux reste sans doute celui au cours duquel elle monte dans sa voiture et se fait emboutir par une Jaguar kamikaze. Au fond, tout ce qui compte, c'est la performance de l'actrice et de l'ensemble du casting. Ils sont tous à leur façon les pièces maîtresses de ce grand échiquier social que le réalisateur reconfigure avec une malice et un brio de chaque instant.
"Maman va les ratatiner, tu vas voir"
VOX POPULI
C'est dans cette optique collégiale, malgré la présence souveraine de son héroïne, que le long-métrage se construit, révélant une dimension proprement tentaculaire, où chaque personnage amené à entrer dans le champ de la caméra devient un nouvel élément clé du dossier. Soderbergh respecte par ailleurs les codes du film d'enquête et du reportage de terrain en orchestrant les échanges entre Erin et ses interlocuteurs – les habitants contaminés – sous une forme quasi documentaire. Un plan d'ensemble sert presque toujours à introduire le lieu de vie du principal intéressé, puis la conversation est ensuite captée en champ-contrechamp selon une logique de question/réponse bien connue.
"J'étais très conscient du fait que tous ces personnages secondaires avaient besoin d'être apparentés à des gens issus d'une frange ordinaire de la population. Quand ils viennent à cette réunion en ville et qu'on leur explique les règlements du procès, par exemple. Je pense qu'il était utile de tourner là-bas, à côté de l'usine, parce que c'était étrange de pouvoir se dire : "Oh, sous nos pieds se trouve l'eau contaminée qui est le sujet même du film"", ajoutait Soderberg, toujours pour Filmmaker Magazine.
"Rendez-vous en terre contaminée", le talk-show d'Erin Brockovich
Là encore, on pourrait voir à travers l'émergence de cette communauté un parallèle avec l'équipe de collaborateurs de Soderbergh. C'est en travaillant notamment main dans la main avec son chef opérateur Edward Lachman et sa monteuse Anne V. Coates que le réalisateur parvient à élaborer le film à l'instinct. Sur le plateau, les sources de lumière sont pour l'essentiel déjà intégrées au décor, offrant une plus grande marge de manœuvre.
Idem en postproduction, où tout s'agence naturellement, à ceci près que la première version de montage est plus longue que celle que l'on connaît, bénéficiant d'une fin revue et corrigée. Quand on sait que Soderbergh s'est débrouillé par la suite pour éclairer et monter lui-même la plupart de ses projets (sous des noms d'emprunt, le petit malin), on se dit que l'expérience d'Erin Brockovich lui a été plus que profitable.
À bien des égards, ce film a quelque chose de matriciel pour le cinéaste. À travers ce personnage féminin va-t-en-guerre, tiraillé entre son besoin de servir le bien commun et son amour pour ses enfants (heureusement son nouveau Jules, alias Aaron Eckhart, est un biker aussi à l'aise en Harley qu'avec une tripotée de bambins sur les bras), le réalisateur raconte sa propre exigence à naviguer entre Hollywood et un cinéma plus indépendant. Rester flexible, en alerte face aux opportunités qui se présentent à lui, est son seul credo, et on ne saurait lui donner tort.
Avec ce biopic typiquement hollywoodien sur le papier, Soderbergh continue de pirater le système des studios en adoptant une méthode de travail contraire aux habitudes en vigueur. Et c'est cette approche qui lui permettra d'enchaîner sur plusieurs films au potentiel commercial évident, dont la saga des Ocean's, comptant sur une armée de stars et parfois sur une forme d'ironie qu'il privilégiera dans d'autres de ses projets, à l'instar de Magic Mike et Logan Lucky.
Reste que l'ADN du réalisateur demeure fondamentalement indépendant, et l'on ignore si un succès critique et populaire similaire à celui d'Erin Brockovich est encore à sa portée aujourd'hui. Qu'importe, revoir Julia Roberts en Wonder Woman un peu cintrée, mais furieusement attachante, n'a pas de prix.
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Excellent film ! Je me le suis procuré en BluRay il n’y a pas longtemps et l’ai revu récemment. Toujours aussi bon. A titre de comparaison, bien qu’il soit assez bon aussi, le récent « Dark Water » qui joue dans la même catégorie est loin de l’égaler. Dans son domaine, Erin Brockovitch est un maitre étalon.
Ray, t’es mon pote!!!
J’aime beau ce film, mais pour ma part, la sainte trilogie soso, sans ordre particulier, c’est l’anglais, traffic, et hors d’atteinte.
L’anglais (the limey) est un film magnifique et envoutant, sublimant le jeu minéral de terence stamp, un film très lent, avec une belle photo, qui rappelle un peu le tempo de ghost dog, quelque chose de très contemplatif, bercé de teintes d’humour, une mélancolie à LA pourrait être le sous-titre de ce film, on en parle pas assez, et quel cast, stamp, fonda, nicky katt dans un rôle que j’adore (« salut, studio city, j’aimerais bien avoir des nichons des fois!! »), bill duke, luis guzman, bref THE LIMEY, quoi….
Soderbergh était on fire à cette période. Il sort du fabuleux « The Limey » (mon Soso préféré et de loin) et enchaîné avec ce film avant d’attaquer comme le dit très bien l’article Traffic, puisLe 1er Ocean (Full Frontal dans une moindre mesure) et Solaris, chef d’oeuvre SF un peu oublié dans sa filmo.
Quand à Albert Finney et Aaron Eckhart dans ce film, ils sont époustouflants pour seconder la Roberts.
Et effectivement le dernier beau et bon rôle de Julia, même si je l’adore plus tard dans un 2nd rôle avec « Confession of a Dangerous Mind ».
Le dernier film de julia roberts où on l’adorait
Casting aux petits oignons…