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Brisby et le secret de NIMH : Jules Verne secoue Disney pour bien traumatiser vos gosses

Par Simon Riaux
10 juillet 2022
MAJ : 21 mai 2024
Brisby et le secret de NIMH : Affiche officielle

Sa maman souris et son corbeau rigolo évoquent un Disney. Mais Brisby et le secret de NIMH s'avère le parfait cauchemar pour envoyer vos mômes à l'HP. Qu'est-ce qu'on ne ferait pas "pour l'amour d'un enfant".

À l’heure de l’animation 3D, de la pléthore de techniques et de la concurrence entre moult studios d’animations, indépendants pour les uns, propriétés de colossales multinationales pour les autres, comprendre le choc provoqué par les premiers longs-métrages des studios Disney n’a rien d’une évidence. Avant Blanche-Neige, l’entreprise a déjà illuminé quelques rétines de ses courts-métrages, mais avec la sortie du long-métrage en 1937, l’animation va trouver, dans l’esprit du public comme des institutions, ses lettres de noblesse. 

Certes, il faudra attendre encore des décennies pour que soit abattu le mur de séparation entre cinéma traditionnel et cinéma d’animation (lequel perdure encore chez quelques esprits chagrins), mais au moment de sa sortie, le chef-d’œuvre orchestré par Walt Disney est une révolution. À un point tel que ce tour de force va engendrer quantité de vocations. C’est le cas du jeune Don Bluth, qui écarquille les yeux devant le film à l’âge de quatre ans, pour se jurer dès lors de consacrer sa vie à l’animation. 

Il rêve de rejoindre Disney et il y parviendra. Mais ce parcours prendra une tournure inattendue, ténébreuse et spectaculaire, incarnée par Brisby et le secret de NIHM...

 

Brisby et le secret de NIMH : photo"Oh la belle histoire que voilà  !"

 

LA GRANDE TRANSGRESSION 

Donald est encore un enfant, mais c’est entendu, il fera des dessins animés. Il vit entouré des cinq chiens de sa famille. Et dessine. Dessine. Dessine encore. Sa passion comme son talent grandissent, tant et si bien qu’en 1959, il abandonne l’université pour présenter sa candidature chez Disney. Il est recruté et commence à travailler sur La Belle au bois dormant. Mais il est encore un tout jeune homme, relativement inexpérimenté. 

“J’ai passé toute une année à travailler sur le film, alors que Walt était encore aux commandes. Ce fut un moment magique pour moi. Pour autant, je n’étais pas encore tout à fait prêt pour cette expérience. La dimension fastidieuse du travail a contribué à me désillusionner. Je suis retourné à la fac. Puis j’ai quitté le pays pour l’Amérique du Sud où j’ai vécu un moment. J'ai fait plein de choses différentes.” 

 

Brisby et le secret de NIMH : photoIl était une fois, dans de jolies ronces

 

Ce que ne détaille pas le réalisateur quand il tient ces propos durant la conférence de presse promotionnelle de Rock-O-Rico, c’est l’éventail de ses activités lors des années qui suivirent son départ loin des États-Unis. Mais c'est avec un tout nouvel état d'esprit que le jeune homme réintègre Disney en 1971. Le reste de son parcours est plus connu, entré dans les annales pour avoir été synonyme d'une crise historique au sein du géant de l'animation et constitutif d'une profonde transformation du secteur. Dès Robin des Bois, Bluth est insatisfait de son travail, et impute cette frustration aux choix stratégiques de l'entreprise, trop flottants, échos du grand trouble interne qui s'est emparé de la direction après la mort de Walt.

Ne parvenant pas à s'exprimer selon ses désirs et regrettant une orientation qui donne de moins en moins de place aux animateurs, il claquera la porte, emportant dans son sillage plusieurs artisans renommés de la compagnie. Son deuxième court-métrage, Banjo, le chat malicieux a été auréolé d'une belle reconnaissance critique, c'est le signal qu'il attendait pour réunir des investisseurs et fonder Don Bluth productions avec en tête le projet d'adapter le premier roman de la trilogie Mrs Frisby and the rats of NIHM. Un matériau idéal pour enfin laisser libre cours à la créativité bridée au sein de la maison Disney.

Nous y suivrons une mère souris, contrainte, pour sauver ses enfants, de retrouver la trace de l'empire des rats à la veille de la destruction de sa maison. Une quête qui placera ses pas dans ceux des humains, de leurs pires travers, mais aussi dans ceux d'un amour perdu, et d'une lutte de pouvoirs aux conséquences insoupçonnées. 

 

Brisby et le secret de NIMH : photoUn hibou un chouia relou

 

WALT SHIP DOWN 

Avant de devenir la véritable note d'intention qui présidera aux futures créations de Bluth, Brisby et le secret de NIHM est aussi une convergence d'influences particulièrement riches. Riches, et noires. La synchronicité de certaines oeuvres est parfois troublante. C'est le rapport qu'entretient le dessin animé avec un second sorti la même année : The Plague Dogs de Martin Rosen, auquel nous avons fraîchement consacré un dossier qui vous veut du mal. Tous deux se penchent sur la domination des humains sur les animaux, sur les rapports de violence qu'elle induit contre eux et entre eux, notamment à travers la thématique des tests de laboratoire.

Don Bluth conservera jusqu'au bout sa ligne directrice consistant à s'adresser à un jeune public, et n'ira pas aussi loin dans le désespoir et l'horreur, mais il est évident que les deux créations sont traversées par une semblable aversion pour l'insensibilité des hommes à l'égard du vivant, ainsi que les conséquences ravageuses de notre inconséquence sur les formes de vie qui nous entourent. La puissance de ces thématiques, l'angoisse qui les nourrit et qu'elles charrient ont sans doute pour origine le roman culte Watership Down, de Richard George Adams.

À bien y regarder, les passerelles entre l'odyssée des rongeurs de Brisby et les lapins d'Adams sont limpides. Il y est question d'une troupe de lièvres condamnés à quitter leur garenne, sur le point d'être détruite par l'homme et dont le voyage vers un nouvel habitat va prendre la forme d'une chanson de geste aux accents épiques. Dans les deux, de grandes figures homériques ou chevaleresques sont recyclées, et plongent celui qui les découvre dans un régime d'empathie bien plus profond que le simple anthropomorphisme enfantin.

 

Brisby et le secret de NIMH : photoUn rat trop sympa

 

Si ces ingrédients relèvent de l'évidence, il en est un troisième qui les connecte et confère au premier long-métrage de Don Bluth une richesse  insoupçonnée. Quand les personnages explorent les décors caverneux, les salles tubulaires ou le formidable antre des rats qui composent l'inframonde de Brisby, l'atmosphère évoque plus d'une fois le goût pour le gigantisme, l'innovation et le mystère d'un certain Jules Verne. Mais c'est quand nous est dévoilée la figure de Nicodemus que la lumière se fait soudain.

À l'évidence, le mentor et funèbre spirite qui règne sur les rats n'est autre qu'un écho du terrible Silfax des Indes Noires. Roman parmi les plus  fréquemment sous-estimés de Verne, il narre la  découverte dans les profondeurs d'une exploitation minière abandonnée, la découverte d'une civilisation clandestine d'ex-mineurs retirés du monde, leur exploitation par d'opportunistes aventuriers puis leur spectaculaire destruction. Toutes les problématiques de Brisby sont déjà présentes, et le dessin animé reprendra presque tel quel les descriptions de la formidable cité souterraine, des innovations qui la peuplent, mais aussi des noires appétits qui la minent. 

 

Brisby et le secret de NIMH : photo

Jules Verne : Les Indes NoiresComme un air de famille...

 

D’AUTRES INDES NOIRES 

Brisby et le secret de NIHM n'est pas pour autant un simple amas de références géniales, pas plus d'une adaptation à demi-dissimulée d'un grand texte de Jules Verne. C'est avant tout et encore aujourd'hui la naissance d'un auteur à l'univers personnel singulier. Bien sûr, on retrouve chez lui l'héritage de sa passion puis de son travail au sein de l'écurie Disney. Lesquels sont indispensables à la digestion de ce récit torturé.

En effet, si Bluth n'était pas parvenu à faire de cette maman souris aimante et courageuse un vecteur d'identification puissant, si son camarade corvidé n'était pas là pour détendre un peu les marmots, son histoire tiendrait plus du cauchemar éveillé ou du rite initiatique pulvérisateur d'innocence, que d'une quête d'amour et de foi. Don Bluth a été à bonne école, et s'il veut pousser à fond les potards du conte électrique, il n'oublie jamais de soigner le petit coeur palpitant du spectateur.

 

Brisby et le secret de Nimh : Photo BrisbyBienvenue en enfer les enfants !

 

À ce titre, son travail sur la couleur apparaît comme proprement prodigieux, notamment dans les somptueux arrière-plans du film. Conscient que son équipe est réduite, son budget infinitésimal en comparaison des moyens de tonton Mickey, il sait qu'il devra pour convaincre le public habitué au standards de la concurrence, trouver un moyen d'en mettre plein les yeux. L'animation ne pourra remplir ce rôle. Malgré une paire de séquences remarquablement produites, elle est fréquemment à la peine, aussi l'ensemble se focalise-t-il sur les arrière-plans, presque tous somptueux, ainsi que leur mise en scène.

Transformant des espaces banals en temples de l'étrange (cette cuisine aux airs de laboratoire Cronenbergien) ou des espaces fous en organes suintants (l'antre des rats évoquant tantôt Alfons Mucha, tantôt Aliens, le retour), le métrage est un imprévisible enchantement. D'autant plus imprévisible que le cinéaste va concevoir ses personnages  à l'encontre des codes en vigueur dans l'animation. Ici, les antagonistes peuvent déborder d'un charme vénéneux, et les alliés arborer des mines plus qu'inquiétantes.

 

Brisby et le secret de Nimh : Photo BrisbyPrise de bec en perspective

 

Un hibou s'impose en monstre ancien, presque dragonique, un guerrier enamouré nous est dévoilé sous les atours d'un tueur sanguinaire, quand un intrigant assassin sait d'abord nous enjôler. Le monde de Brisby accepte les ambiguïtés du réel et les traduit avec la force d'une histoire dessinée. Une force d'autant plus étonnante que venant de la foi mormone. Bluth ne va pas pour autant l'agiter à la manière d'un artiste puritain, comme le fera trente ans plus tard Stephenie Meyer avec la saga Twilight.

Le cinéaste puise dans son rapport au sacré, à la parole transmise, mais aussi au sacrifice, une grammaire du don, de l'engagement. L'univers de Brisby et le secret de NIHM  est un univers non pas enchanteur, mais enchanté, dans lequel les morts accompagnent les vivants, où l'au-delà s'invite à leurs côtés, et où le surnaturel, à défaut d'expliquer les mystères du monde, les révèle. C'est peut-être cette audace presque occulte qui confère au film aujourd'hui encore sa grâce alchimique.

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Commentaires
11 Commentaires
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Flo

Comme toujours, article super intéressant sur l’un des films qui a marqué mon enfance. En revanche, le fait de devoir passer au travers de 39 pubs pour lire l’article en entier (sur la version mobile, j’ai compté) gâche plus que largement le plaisir de lecture, surtout pour du contenu abonné…

Ozymandias

Pas encore vu mais dans ma liste, faut que je mate ça…

Simon Riaux

@Keydibi

C’est bien parce qu’il est exceptionnel qu’il a traumatisé tant de monde.

Keydibi

Traumatisme non mais arrêtez ! il est excellent ce dessin animé !

L'autre

Une pépite ce film !Voilà bien un des rares dessins animés qui m’a laissé un souvenir impérissable !
Je recommande chaudement (mais pas pour les plus petits qd même…)

Croc

Un bijou d’animation

Marvelleux

Ray Peterson
T’inquiète ! Bon visionnage alors!

Ray Peterson

@的时候水电费水电费水电费水电费是的 Marvelleux
J’osais pas trop le sortir celui-là!
Besoin d’un revisionnage

Marvelleux

@Ray Peterson
Titan A.E. aussi.

Ray Peterson

On ne dira jamais assez que Don Bluth est un grand ! Respect aussi pour son 1er Fievel et, je trouve, son superbe Anastasia. Il a eu l’audace de combattre Disney dans les 80’s ! Et pis il animé Rox & Rouky et Bernard & Bianca, 2 dessins animés de Mickey que je regardais avec mon papa alors révérence Mr. Bluth!