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Red State : politique, sexe et religion dans le cocktail Molotov de Kevin Smith

Par Déborah Lechner
3 juillet 2022
MAJ : 24 mai 2024
Red State : photo, Michael Parks

Des catholiques extrémistes qui tuent des homosexuels, des puceaux qui veulent faire une partouze et des flics transformés en tueurs à gages... Il faut absolument qu’on reparle de Red State.

Kevin Smith a fait une entrée remarquée dans le cinéma indépendant au milieu des années 90 avec son premier long-métrage, Clerks, les employés modèles, puis s’est vite imposé comme une référence culturelle et populaire avec la construction du View Askewniverse, dont fait notamment partie son personnage Silent Bob.

Ses comédies potaches et métafictionnelles ont permis au cinéaste de se hisser parmi les plus grands geeks d'Hollywood, mais c'est paradoxalement avec un film a priori très éloigné de son style de prédilection que le réalisateur a livré son oeuvre la plus maitrisée et percutante : Red State, qui raconte comment trois adolescents se font piéger par une secte religieuse après avoir répondu à une annonce pour coucher avec une femme mature.

Ce dixième long-métrage a été présenté en 2011 au festival du film de Sundance où il a été plutôt bien accueilli, mais a fait les frais de l'autodistribution de Kevin Smith avec quelques projections en salles lors d'une tournée, suivie d'une exploitation en VOD et d'un atterrissage dans les bacs de DTV. Le film est donc passé plutôt inaperçu au moment de sa sortie jusqu’à injustement tomber dans l’oubli.  

  

Red State : photo"C'est pas ce que disait l'annonce"

 

LA VIE EN ROUGE

Si le point de départ de Red State laisse présager une comédie crue et graveleuse comme celles qui ont fait la réputation de Kevin Smith (Les glandeurs, Les Clerks II, Jay & Bob contre-attaquent), on a quand même du mal à deviner sa présence derrière la caméra. Après s'être façonné tout un univers fictionnel et avoir entretenu son image d'éternel nerd et fanboy très second degré, le cinéaste s'est lancé dans un premier thriller - bien que vendu comme un film d'horreur - sans blague burlesque ou référence à ses précédents travaux.

Le film ne fait pas non plus de clins d'oeil appuyés ou de mentions à la culture populaire et ses ambassadeurs Marvel, DC ou Star Wars (quoique le pasteur Abin Cooper et Dark Vador ont bien quelques points communs), l'imposant ainsi logiquement comme l'ovni de sa filmographie. Pourtant, même si Red State se débarrasse effectivement de l'imagerie bouffonne du View Askewniverse, le film respecte les composantes du cinéma de Kevin Smith, mais en poussant les curseurs à fond.

 

Red State : photoOn note les néons qui forment une croix dans l'armurerie

 

Le récit s'attaque une nouvelle fois au fondamentalisme religieux après l'insensé et abracadabrantesque Dogma (avec Ben Affleck et Matt Damon), mais en déversant cette fois du vitriol sur son récit pour une dénonciation plus corrosive de l'homophobie, Kevin Smith ayant plusieurs fois affiché son soutien à la communauté LGBTQIA+.

Sous un filtre plus humoristique, le réalisateur s'était penché sur cette thématique sociale dès 1997 avec le film Méprise multiple, mais aussi en produisant en 2006 le documentaire Small Town Gay Bar qui s'attarde sur deux bars gays du Mississippi et revient sur le meurtre sadique et homophobe de l'adolescent Scotty Joe Weaver en 2004.

Pour poursuivre sur cette voie, Red State a lui aussi pioché dans l'actualité plus ou moins récente des États-Unis. Aussi surréaliste et immonde qu'il soit, Abin Cooper (Michael Parks) a ainsi été fortement inspiré par le révérend Fred Phelps et sa communauté de cathos détestable qui se sont - entre autres - munis de pancartes "God hates fags" ("Dieu hait les pédés") pour manifester lors de la cérémonie funéraire d'un autre jeune américain torturé par homophobie à la fin des années 90.

 

Red State : photo, Michael ParksÀ la recherche du sain esprit 
 

Si les ressemblances sont flagrantes, Kevin Smith pousse le vice encore plus loin en mentionnant explicitement l'existence de ce révérend pour accentuer la dangerosité du personnage de Michael Parks. Après qu'Abin Cooper a été présenté comme un homme "pire que les nazis" par une professeure du lycée, l'agent incarné par John Goodman explique que "les Phelps sont énervants, mais contrairement aux Cooper, ils n'utilisent pas d'armes", faisant ainsi des Five Points le groupe ultime en termes de radicalisation et de dégueulasserie. 

S'il n'a pas pour but de plier son spectateur en deux, Red State n'est pas non plus dépourvu d'humour. Celui-ci est juste plus cynique, ponctuel et provocateur : un flingue caché dans une Bible, un homme qui se signe avant de tirer à la mitraillette ou un pasteur qui accuse très sérieusement les gays de provoquer des tsunamis. L'explication concernant les trompettes de l'apocalypse, ainsi que la dernière réplique du film - un vigoureux "tu vas fermer ta gueule !" à destination du pasteur qui prêche seul dans sa cellule - sont autant de doigts d'honneur fièrement dressés par un Kevin Smith narquois qui se moque ouvertement de ces cathos sortis de l'enfer. 

 

Red State : photoEffrayant, mais surtout risible

 

ÇA TIRE À BALLES RÉELLES

Red State est un film engagé qui tape sur les religieux despotiques, mais aussi sur à peu près tout le monde. Le long-métrage est une satire virulente du conservatisme républicain dans les fameux red states et ne se prive pas de poser un regard très critique sur l'ATF (le service fédéral chargé entre autres de lutter contre le trafic d'armes, d'explosifs, de tabac et d'alcool), le Patriot Act et plus globalement les forces de l'ordre transformées en tueurs à gages à la solde d'un gouvernement aveugle qui agit en toute impunité depuis les attentats de septembre 2001.

Là encore, le film - aussi exagéré qu'il paraisse - s'inspire d'un fait réel : le siège très controversé de Waco au Texas qui a mené à la mort de près de 80 membres d'un groupe religieux, dont de nombreux enfants. Dans Red State, le rapport de force s'inverse brutalement quand la police a pour ordre de couvrir ses propres bavures et de ne laisser aucun témoin en vie, abattant froidement plusieurs personnages, dont des innocents. Aussi abjectes et nocifs qu'ils soient, ce ne sont donc pas les Cooper qui font le plus de victimes dans l'histoire

 

Red State : photoSans foi ni loi

 

Si les antagonistes sont clairement identifiés, le film ne compte pas de héros ou d'héroïne (contrairement à ce que l'affiche laisse penser). Que ce soient les adolescents, le pasteur, le personnage de John Goodman ou celui de Kerry Bishé, le scénario met successivement en avant plusieurs personnages qu'il présente parfois sous un jour favorable avant de mieux égratigner leur image pour en arriver au constat que tout le monde est pourri, mais juste à différents niveaux.

Deux des adolescents ont ainsi tenté de s'enfuir en laissant sciemment un de leur ami derrière eux, tandis que l'agent Joseph Keenan, bourru et macho sur les bords, ne pousse pas très loin son cas de conscience concernant l'emprisonnement sans procès des Cooper et accepte docilement sa promotion pour insubordination après toutes les horreurs dont il a été témoin. 

Pour autant, Kevin Smith évite certains écueils, notamment concernant les membres des Five Points qui auraient facilement pu tomber dans la caricature des redneck beaufs et crasseux, vivant au milieu de nulle part dans leur bicoque. À l'inverse, les membres sont généralement propres sur eux, paraissent bien sous tous rapports, cultivés et éduqués (dès lors qu'ils gardent la bouche fermée), leur donnant ainsi une épaisseur plus universelle et impersonnelle qui change du portrait habituel.

 

Red State : photo, John GoodmanJohn Goodman qui apparaît après 40 minutes de film

 

Les cathos et le système fédéral américain sont en première ligne de mire, mais Kevin Smith a tiré plusieurs balles perdues. Entre la jeunesse libidineuse et stupide prête à se mettre en danger pour tirer un coup, la police locale faible et lâche incarnée par le shérif de Stephen Root qui abat un des adolescents prisonniers ou bien les parents de Travis (Michael Angarano) qui sont tout fiers de se voir à la télévision - quand bien même ils apparaissent de dos dans un reportage sur l'assassinat monstrueux d'un jeune gay - le film est un défouloir et un exutoire qui ne fait pas de quartier et ne veut pas éprouver d'empathie pour ses personnages qu'il méprise.

Tout le monde est bête, méchant et indifférent ou à l'inverse trop intéressé, tandis que rédemption n'est jamais permise, ce qui fait de Red State un film profondément noir, enragé et pessimiste

 

Red State : photo, Kerry BishéAh bah oui, mais fallait pas être une connasse aussi
 

FILM DE GENRES

En plus d'être particulièrement virulent, Red State est aussi surprenant dans le sens où il déjoue systématiquement les attentes du spectateur en partant d'un postulat a priori balisé et prévisible pour bifurquer dans une direction opposée et ainsi se renouveler constamment. Le film démarre comme un teen movie gras et sous la ceinture avec ses ados obnubilés par le cul, avant de basculer dans le film d'horreur (la voiture qui fait des siennes sur une route paumée en plein milieu de la nuit) et le torture porn (enlèvement, séquestration et mise à mort ritualisée).

Quand les trois amis tentent de s'enfuir, le scénario passe rapidement par le survival en reprenant certains poncifs narratifs comme le fait de s'armer et de tenter de semer les ravisseurs dans leur propre environnement, jusqu'à devenir un pur récit d'action avec l'assaut de la police, les balles qui fusent dans tous les sens et les destructions matérielles. 

 

Red State : photo, Kyle GallnerUn début à la Porky's ou American Pie

 

Red State marque également le retour de Kevin Smith au cinéma indépendant, dans lequel il s'est illustré à ses débuts. Contrairement à ses deux précédentes comédies, Zack et Miri font un porno et Top Cops qui ont bénéficié de budgets confortables - respectivement 24 et 35 millions de dollars -, la production de 2011 n'a coûté que quatre millions de dollars. Le cinéaste a donc dû faire dans l'économie de moyens et s'adapter aux contraintes techniques et économiques dont il a su tirer avantage. Si le choix de constamment filmer les personnages de près n'est probablement pas une initiative et un parti-pris artistique, le fait de rester au plus proche d'eux et de compter les plans larges sur les doigts de la main renforce la claustrophobie ambiante et d'intrusivité.

Le style caméra à l'épaule lors de certaines séquences d'action permet également de souligner la confusion et la panique des fuyards en plus d'insuffler le rythme et la dynamique qui font souvent défaut dans la première moitié du film. La production a aussi dû limiter les effets spéciaux, ne versant pas dans une violence graphique qui aurait pu détourner l'attention du fond pour la diriger exclusivement sur la forme. C'est également pour cette raison que la fin qui était initialement prévue aurait pu saper le propos finalement très terre-à-terre et tristement réaliste du film en plongeant tête la première dans le fantastique délirant avec l'arrivée des cavaliers de l'apocalypse. 

 

Red State : Michael AngaranoUn film imprévisible qui passe d'un genre à l'autre

 

Pour pallier ses décors sommaires et ses moyens limités en termes d'action, Red State reprend aussi à son compte l'art du monologue bien tourné, des dialogues ciselés et des longs apartés. Une des marques de fabrique de Kevin Smith qu'on retrouve notamment avec le prêche étiré du pasteur (qui serait d'une gêne et d'un ennui mortel si Michael Parks ne lui prêtait pas son immense charisme), ou la tirade finale de John Goodman (doublée en français par le génial Jacques Frantz).  

S'il n'a pas marqué les mémoires, Red State reste donc un coup d'éclat remarquable dans une filmographie essorée qui tournent de plus en plus en rond. Après ce 10e long-métrage, Kevin Smith est d'ailleurs resté bloqué du côté de l'horreur, mais sous un jour comique et absurde avec Tusk et Yoga Hoser, avant de sortir ses vieilles marmites du placard pour réaliser Jay et Bob contre-attaquent encore en 2020 et s'attaquer au prochain Clerks III. Mais si ce monde de brute réclame un peu de douceur, étant donné le contexte politique actuel aux États-Unis et la montée du conservatisme à l'échelle nationale, Red State a valeur de piqûre de rappel. 

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3 Commentaires
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The Moon

@的时候水电费水电费水电费水电费是的 john spartan

J’ai jamais fini Clerks (oui je sais…)
J’ai vu Tusk…il y a de bon personnages mais voila…
J’ai fais l’effort de me déplacer poir Top Cop uniquement pour remercier Kevin Smith qui est un piller du ciné indépendant.
Je suis passé à côté de tout ses autres films…Tusk a achevé ma curiosité…
J’ai pensé…il est surcôté…
J’ai eu le même problème avec le real de Kill List…
Et pourtant…il a l’air doué

Ambroise

Des « catholiques extrêmistes » ? Euh non, des protestants, inspirés de la Wastboro Batist Chrurch, une micro église protestante américaine.

Vos critiques sont supers, mais prière de vous renseigner avant de taper sur les catholiques sans savoir.

John Spartan

Je suis un inconditionnel de Kevin Smith, son univer est tellement barré, j’ai adoré presque tout ses films, sauf Top Cop et Yoga Hoser.

J’attends avec imptience Clerks 3.