David Fincher vous invite à participer à un jeu sidérant avec Michael Douglas autour du cinéma et du pouvoir des images dans The Game, et ça a déjà commencé.
Considéré comme un film mineur dans la filmographie de David Fincher (sans doute parce qu'il est sorti entre les deux autres chefs-d'œuvre que sont Seven et Fight Club), The Game garde un statut de mal-aimé alors qu'il est pourtant une des oeuvres les plus riches de son auteur.
Au-delà de la descente aux enfers du personnage de Michael Douglas aux côtés de l'énigmatique Deborah Kara Unger, le jeu de pistes qu'il a orchestré est une passionnante réflexion sur la fiction et le cinéma, qui condense toutes les obsessions que le cinéaste déclinera au cours de sa carrière (et ça tombe bien, il est justement disponible sur Netflix et Amazon Prime Video pour celles et ceux qui voudraient le (re)découvrir).
Comme le dit une autre marionnette : "on va jouer à un jeu"
L'HOMME QUI EN AVAIT TROP
Comme l'indiquent le générique et le visage de Michael Douglas en décomposition sur l'affiche, The Game est un puzzle, dont le personnage et le spectateur vont devoir glaner et assembler patiemment chaque pièce pour trouver ce que renferme le jeu en question.
Après un prologue dévoilant le milieu fastueux dans lequel il a été élevé, mais aussi l'isolement et l'absence de figure paternelle durant son enfance, le film présente longuement le quotidien du banquier d'affaires Nicholas Van Orton. Un homme impitoyable, misanthrope, condescendant et solitaire, qui donne l'impression que l'acteur de Wall Street aurait retrouvé son personnage de Gordon Gekko au bout du chemin qu'il avait choisi d'emprunter dans le film d'Oliver Stone.
La cupidité est toujours bonne
Imbu de pouvoir et d'arrogance, il méprise sa gouvernante et ses secrétaires, enterre la confiance qu'un vieil ami de son père lui avait donnée et ne pense qu'à raccrocher lorsque son ex-femme l'appelle pour lui parler. L'univers dans lequel il s'enferme et que le cinéaste compose avec son directeur de la photographie Harris Savides est aussi froid et sinistre que lui. Son existence est morose, mécanique, avec le même trajet chaque jour entre son bureau et son manoir, le même valet qui lui ouvre la porte en le saluant tous les matins et les mêmes soirées sur son canapé hors de prix à boire du whisky en regardant les chaînes d'information en continu.
Alors quand son frère Conrad (incarné par Sean Penn dans un rôle qui devait aller à Jodie Foster) lui offre de participer à un mystérieux jeu spécialement conçu pour lui comme cadeau d'anniversaire, l'ennui et la curiosité le poussent à accepter. Dès lors, il se retrouve entraîné dans une terrible spirale qui va faire voler sa vie en éclats et le forcer à retourner dans ce monde extérieur duquel il s'était coupé.
On ne dirait pas, mais il est content
David Fincher a lui-même décrit The Game comme une interprétation moderne du conte Un chant de Noël de Charles Dickens. Dans les tiroirs depuis le début des années 90, le scénario de John Brancato et Michael Ferris devait à l'origine être le premier long-métrage de Jonathan Mostow, avec Kyle Maclachlan et Bridget Fonda dans les rôles-titres. Avec l'aide du scénariste Andrew Kevin Walker, avec qui il venait de collaborer sur Seven, le réalisateur a retouché la structure narrative pour élaborer un thriller paranoïaque saisissant, mais dont l'aspect ludique dépasse les énigmes macabres que le tueur en série laissait aux détectives Mills et Somerset.
Cependant, contrairement à son précédent film et sa conclusion nihiliste, ce troisième long-métrage a une vocation plus optimiste : de la même manière que le vieux Scrooge retrouve sa bienveillance et sa joie de vivre après avoir rencontré trois esprits lors d'un Réveillon de Noël qu'il ne voulait pas fêter, ce cadeau d'anniversaire empoisonné permet à Nicholas de dépasser le traumatisme du suicide de son père, le rapprocher de son frère et lui faire prendre conscience qu'il passe à côté de la vie.
L'employé de Consumer Recreation Services essaie d'ailleurs de lui faire comprendre lors d'un étrange entretien qui ressemble à celui que passe Doug Quaid dans Total Recall : "Nous fournissons... ce qu'il vous manque".
À partir du moment où il quitte leurs bureaux, David Fincher commence à malmener aussi bien le personnage que le public dans un exercice de manipulation digne d'Alfred Hitchcock. Le réalisateur s'amuse à disséminer tout un tas de références au maître du suspense et à d'autres oeuvres autour du complot et du rapport entre la fiction et la réalité : une machination avec un homme obsédé par une blonde dans les mêmes rues de San Francisco que celles de Sueurs Froides ; un montage perturbant et épileptique déjà vu dans Orange Mécanique et À cause d'un assassinat ou encore une citation directe au Magicien d'Oz ("Je me fiche de l'argent, j'ai décidé d’arracher le rideau, je veux rencontrer le Grand Manitou !").
Alors que Nicholas reste aux aguets et scrute le moindre détail pour y trouver un signe ou un indice, le spectateur se prête au même jeu, essayant d'anticiper le prochain coup dans une tension constante.
À mesure que la paranoïa grandit, l'univers urbain et froid devient de plus en plus oppressant sous la caméra de David Fincher, passant de la sécurité d'endroits confinés (les bureaux, les restaurants, le club et le manoir) à des environnements menaçants où il n'a plus aucun contrôle (une ambulance abandonnée dans un parking transformé en entrée d'hôpital, une cage d'ascenseur, une chambre d'hôtel saccagée ou un taxi lancé à toute allure dans l'eau). Idée que le réalisateur reprendra et améliorera tout au long de Panic Room, exercice de style tout aussi tendu et maîtrisé.
Chaque séquence entraîne une suspicion, chaque rencontre peut déjà être écrite et chaque lieu peut mener à un piège. En un instant, ce qui peut sembler normal engendre une anxiété proche du délire, laissant le personnage (et donc le spectateur) dans un état de doute perpétuel, comme le narrateur de Fight Club qui ne sait plus ce qui est réel et ce qui n'est l'est pas.
Nicholas suit les indices, passe les étapes les unes après les autres en résolvant des énigmes ou en franchissant des obstacles, devenant presque le héros d'un jeu vidéo qui obéit à des scripts et des actions déterminées à l'avance. Contrairement aux apparences, il n'avance pas à tâtons et les décors labyrinthiques qu'il suit le mènent à chaque fois à un endroit bien précis, au moment où il faut.
Cette dimension vidéoludique prend encore plus de sens après avoir remarqué que le parcours qu'emprunte le personnage est représenté tout au long du film par des marques au sol ou des indices visuels : les lignes horizontales dans les bureaux de CRS, la lumière de l'ascenseur, la trappe à l'intérieur, Christine qui est systématiquement devant lui quand ils s'enfuient et même une séquence de plate-forme lorsque le couple escalade des poubelles et des planches de bois pour échapper à des chiens dans une ruelle.
Ambiance fin de Resident Evil 7
LE GRAND jeu
Avec ce jeu de faux-semblants, David Fincher réalise un thriller implacable et une sorte de synthèse du film de complot, mais interroge également sur le rapport aux images et à la fiction. D'abord dans une parodie des médias contemporains, lorsque le présentateur Daniel Schorr interrompt son journal télévisé pour directement s'adresser à Nicholas au milieu de son salon, puis dans une réflexion autour du cinéma comme art de l'illusion, qu'il exploite jusqu'au bout du film : la fiction est projetée dans le réel et la réalité n'est qu'une illusion parmi d'autres, alors pourquoi les deux ne pourraient pas coexister ?
En soi, le jeu organisé par l'entreprise CRS n'est rien d'autre qu'un tournage, une production hollywoodienne spécialement prévue pour Nicholas, avec ses acteurs, ses décors et ses effets spéciaux obtenus grâce à des trucages, de la technologie de pointe et un budget colossal (que le personnage de Sean Penn demande d'ailleurs à partager avec son frère à la fin).
Derrière la caméra, le travail de David Fincher est tout aussi précis et méticuleux. Comme CRS, il réfléchit au moindre détail à soumettre aux yeux du spectateur pour solliciter son attention et l'amener à côté de Nicholas Van Orton. À travers des reflets dans les miroirs, les rétroviseurs ou des surfaces lisses, comme une table vitrée sur laquelle se trouve des lignes de cocaïne, il illustre l'esprit du personnage qui se fracture morceau par morceau, comme le simulacre de réalité dans lequel il est emprisonné.
La scène dans l'appartement de Christine est particulièrement évocatrice et condense à elle seule tout le propos du film : alors qu'il attend que la blonde revienne dans la pièce, Nicholas observe une étiquette restée accrochée à une lampe et se rend finalement compte que tout ce qui l'entoure n'est qu'un décor de cinéma, avec des cartons pour imiter les reliures de livres dans la bibliothèque, des meubles vides, un robinet qui ne coule pas et de fausses photos de famille dans les cadres (Christine lui révèlera plus tard que même les balles tirées par les faux mercenaires de CRS étaient factices).
Dépouillé de ses artifices, qu'il dévoile un à un, The Game apparaît presque comme une critique d'une industrie du spectacle et du divertissement prête à tout et annonce, d'une certaine manière, la vision radicale et cynique du monde capitaliste et de la société de consommation que portera le réalisateur (et Tyler Durden) dans Fight Club.
Sans être un échec, The Game n'a pas remporté pas le succès escompté à sa sortie en 1997 : 48 millions de dollars récoltés à domicile et 109 millions dans le monde entier pour un budget estimé entre 50 et 70 millions (hors inflation), soit largement en deçà de Seven et ses 327 millions.
De nombreuses critiques continuent de lui reprocher son scénario trop référencé et sa fin moralisatrice et invraisemblable, et même si le film a été réhabilité pour la modernité de ses thèmes et ses différents niveaux de lecture, qui en font une oeuvre un peu plus fascinante à regarder à chaque fois, il continue d'être sous-estimé par rapport aux autres réalisations de David Fincher.
En ne prenant en compte que la passionnante quête de rédemption de Nicholas, le twist final et le dénouement existentiel peuvent effectivement déconcerter et être décevant aux yeux de certains. D'autant que la plupart des spectateurs ne s'identifieront pas à un personnage aussi fortuné et antipathique, même s'ils partagent son point de vue durant l'intégralité du jeu.
En revanche, en considérant que l'invitation de Christine à "boire un café à l'aéroport" avec Nicholas n'est qu'une étape de plus et que le jeu n'est peut-être pas encore fini, le film surprend dans un dernier tour de force, avec un ultime plan à la manière d'une caméra cachée, qui ouvre une porte sur d'infinies possibilités et laisse son public sans réponse finale et définitive.
Dans le commentaire du film, David Fincher confirme que The Game n'est pas une étude du comportement humain ou de la vie réelle, mais "cherche à savoir ce que le public veut, attend ou exige dans un film", jusqu'où le cinéma peut aller et jusqu'où le public peut y croire. Du spectateur, le cinéaste attend une suspension d'incrédulité totale, une foi aveugle s'il veut comprendre les règles : peu importe que le jeu soit réel, truqué ou incompréhensible, il faut simplement s'installer confortablement et l'apprécier tant qu'il dure. Que ce soit pendant deux heures dans une salle de cinéma ou toute une vie.
La suite est réservée à nos abonnés. Déjà abonné ? Se connecter
Merci Kokro Dile
bonne journée
@rientintinchti2
Je te pense de bonne foi aussi. Merci d’avoir rectifié : il y a un monde entre « ça ne parle de rien » et « ça ne me parle pas ».
Si le cinéma de Tarantino m’a aussi laissé souvent sur le côté, je te trouve un peu réducteur sur son travail. Tu sembles oublier l’inventivité remarquable de son Réservoir Dog ou de son Pulp Fiction. Que tu n’adhères pas à ses divers pastiches et hommages m’apparait toutefois bien compréhensible. Mais ça n’est pas nul pour autant. C’est une proposition. Comme cette fameuse banane scotchée au mur. Je laisse, pour ma part, le bénéfice du doute à ceux qui disent aimer…
Sinon merci pour cette liste de films, où je te rejoins souvent (je ne connais pas tout, mais chaque cinéphile à ses pépites). Enfin, étant un mordu d’Hitchcock, j’ai du mal à comprendre comment Gone Girl ne t’as pas convaincu, mais comme tu le disais précédemment « les goûts et les couleurs »…
J’aime particulièrement The Game. Avec Seven ou Panic Room, il fait partie de ces films de Fincher pour lesquels j’accroche avec les personnages et surtout leur évolution tout au long de l’intrigue. Et pour les 3 films que je cite, je trouve la mise en scène, les symboles, les rebondissements, etc. très claires, concis, avec une vraie fin et une légère ouverture.
A l’epoque où j’ai vu The Game pour la première fois, Nicholas Van Orton me faisait penser à un Bruce Wayne vieillissant se retrouvant seul, ayant abandonné son alter-ego masqué, sa soif de justice dévorée par le cynisme, pour finalement se perdre dans son personnage de milliardaire…
@rientintinchti2
OK. Donc si tu as compris la meme chose que moi de ces 3 films de Fincher, tu ne peux pas serieusement dire qu’ils ne parlent de rien… Qu’ils ne t’interressent pas c’est ton droit le plus strict mais ils parlent de quelque chose…. En revanche, je réitère : quels films trouvent grâce à tes yeux? Quels sont ceux qui ont un scénario digne d’intérêt selon toi? (j’espère que tu y répondras cette fois-ci)
Enfin, comment peut-on prôner la subjectivité et en même temps lancer que le travail de Tarantino est indéfendable? Un peu de mesure dans les partis pris si tu veux bien, tous ceci reste de l’art, qu’on adhére ou pas, qu’on y voit substance ou vacuité, qu’il soit un produit brainstormé lucratif ou un projet indé sans le sou, il y a toujours une équipe derrière qui a oeuvré à ce que le film voit le jour et un public, qui, le temps d’un quiproquo ou pas, a aimé ce qu’il regardait…
Bien à toi.
@Kokro Dile
Salut et merci pour ton message.
J’avais compris ces aspects des films de Fincher mais je trouve ça quand même vain et sans intérêt. Mais ça n’engage que moi une fois encore.
Le fait qu’une oeuvre puisse être ironique ou utiliser des symboles gravés dans l’imaginaire collectif ne présente pas systématiquement un intérêt à mes yeux. La surintellectualisation peut même être un fond de commerce et un cache misère qui contribue à légitimer l’existence de films ou d’oeuvres médiocres.
Par contre Tarantino et le vide intersidéral de ses trucs basés sur un capital coolitude vintage/culte dans le coup est indéfendable à mon sens.
Pour revenir à Fincher, attention, je ne dis pas que Fincher intellectualise artificiellement ni même que tu intellectualises toi-même en le commentant.
Bonne journée
@rientintinchti2
Ne le prends pas mal, mais si tout avis critique émane d’une perception bel et bien subjective de fait, elle ne dispense clairement pas d’étayer son ressenti avec quelques arguments recevables car construits. Tu peux dire « j’aime pas » ou « j’aime » mais ça ne sert à rien, et n’inspire aucun dialogue. On se dit juste : osef.
Bref, Gone Girl parle d’un couple de manipulateurs, l’une sociopathe, l’autre infidèle dont l’imposture fini par éclater au grand jour. C’est une mise en abîme de la vie de couple. The Social Network reconte comment un mec particulièrement cynique, brillant mais solitaire va créer le plus grand réseau social de tous les temps… tu noteras l’ironie. Et Zodiac raconte l’histoire vraie d’une des plus grande traque du 20eme siècle, avec en bonus la théorie de David sur la possible identité du tueur. Couillu.
Bref je n’epiloguerai pas sur Tarantino. Je ne partage pas ton avis mais tu argumentes un peu, donc…
@Kokro Dile
Ce que je dis est subjectif tu t’en doutes et ça n’engage que moi.
Les films de Fincher que j’ai évoqué sont à mes yeux inintéressant mais ça n’engage que moi. Il en a fait d’autres que je trouve plus intéressants. Mais après c’est les goûts et les couleurs. Gone girl est inutile à mon sens et il ne raconte rien. Idem pour Zodiac et Social Network. En fait je trouve que depuis Fight Club il n’a fait que des films qui ne me touchent pas. Je ne dis pas qu’ils sont forcément nuls mais inutiles à mes yeux. Hormis le talent artistique ils sont creux pour moi.
Pour Tarantino par contre c’est d’une nullité sidérale à mes yeux.
Il ne propose rien de profond. Il ne propose que de la poudre aux yeux. A force de rechercher l’effet, la réplique culte, beaucoup ont compris son manège. Beaucoup ne vénèrent pas Tarantino mais seulement le besoin d’appartenance que son cinéma permet d’exprimer. Le zéro absolu
@rientintinchti2
Si tu pouvais expliquer en quoi Fincher réalise des films avec des histoires sans intérêt sur des sujets inutiles, ça m’intéresse. Ah et n’hésite pas à nous donner des exemples sur des histoires dignes d’intérêt…
Quand à la prétendue imposture de Tarantino, pareil, n’hésite pas à argumenter, qu’on comprenne, hein?!?.
Fincher a des qualités mais la plupart de ses films tournent autour de sujets inutiles et d’histoires sans intérêt. C’est bien réalisé mais ça ne mène souvent nulle part à mon humble avis.
Social network, gone girl, zodiac etc.
Pas vu Mank mais franchement la flemme. Après il est toujours bien meilleur que des imposteurs genre Tarantino.
Mais la flemme vraiment
j’étais alle le voir, c’est un « petit » Fincher dans sa filmo mais çà reste un gros film par rapport aux sorties annuelles lol
je suis alle le voir pour Douglas et la Top Deborah Kara Hunger, que j’avais remarqué dans le nauséaux Crash de Cronenberg avec James Spader
mais j’aime pas trop Sean Penn je trouve qu’il cabotine un peu dans le film à moins que çà soit voulu par Fincher