Nicole Kidman se débat avec des esprits mélomanes, des enfants blafards, des domestiques lugubres et un twist d'anthologie : bienvenue chez Les Autres.
À la fin des années 90, la notoriété du réalisateur Alejandro Amenábar explose : après la pépite Tesis, le monde Ouvre les yeux sur son talent à l'occasion de son second film. Il s'est déjà attelé à l'écriture de son projet suivant lorsque Hollywood lui tend les bras.
Son troisième long-métrage prend donc la forme d'une coproduction hispano-américaine, avec la crainte que la singularité de l'espagnol se dissolve dans le carcan hollywoodien. Une crainte pas forcément illégitime, comme en témoignera le remake de Ouvre les yeux, l'anecdotique Vanilla Sky. Les Autres s'impose pourtant comme un coup de maître à la fois terrifiant et bouleversant, couronné par un twist inoubliable.
Vivement qu'Alejandro amène à boire
La cerise rutilante sur un gâteau très consistant
Grace, incarnée par Nicole Kidman, vit confinée dans une demeure victorienne, isolée avec ses deux enfants allergiques à la lumière du soleil. Peu après l'irruption de trois domestiques, des événements étranges commencent à se produire : les "autres" sont dans la place...
Pour sa première incursion hollywoodienne, Amenabar n'entend rien céder de son intégrité créative. Il ambitionne de livrer un film d'horreur sur le thème des peurs enfantines, un sujet qui lui tient à cœur. Non content d'assurer l'écriture et la réalisation, il en compose également la musique.
À sa sortie en 2001, le film marque les esprits (sic) grâce à son twist final dévastateur. Même les critiques pointant un programme de maison hantée virtuose, mais relativement balisé s'inclinent devant sa dernière bobine, qui confère à l'intrigue une ampleur inattendue.
On va faire une dictée sur le thème de la protoporphyrie érythropoïétique
Cette fin a largement contribué à enraciner le film dans la mémoire collective : vingt ans plus tard, elle constitue un incontournable lorsqu'il s'agit d'énumérer les twists les plus marquants de l'histoire du cinéma. Le procédé était à la mode puisque deux ans plus tôt, un autre film horrifique doté d'une réalisation léchée avait proposé un retournement final très percutant : il s'agit bien sûr du Sixième Sens de M. Night Shyamalan.
Amenabar préserve son twist en le dissimulant derrière un autre, rendu suffisamment prévisible pour servir de leurre au spectateur convaincu d'avoir un temps d'avance. Son final appartient surtout à cette catégorie racée de retournements qui parviennent à prendre par surprise tout en apparaissant, une fois révélés, d'une évidence folle, allant jusqu'à éclairer le titre d'une lumière nouvelle.
Ce serait toutefois une grossière erreur de réduire Les Autres à ce coup d'éclat. Si le long-métrage s'est imposé comme un classique horrifique instantané, c'est parce qu'il échappe à l'impasse traditionnelle des « films à twist » : connaître son issue n'en dévalue pas les visions ultérieures. Le redécouvrir en pleine conscience de ses ficelles permet d'autant mieux d'apprécier l'intelligence de sa construction et la puissance de ses effets. Il fut d'ailleurs nominé au BAFTA du Meilleur scénario original, un honneur marginal pour un film d'horreur.
Pour le tournage, Amenabar a investi un manoir qui, en dépit de sa localisation en Espagne, possédait tous les attributs de l'immense demeure victorienne dans laquelle Grace vit recluse avec ses enfants. Le film tout entier s'y concentre, en un huis clos d'autant plus oppressant que les brumes de l'île de Jersey enserrent la bâtisse sur chaque plan extérieur. La visite guidée aux domestiques fraîchement arrivés permet commodément de nous introduire son aura écrasante.
Outre son ambiance, Les Autres frappe par son épure : les apparitions purement horrifiques et les jump scares se comptent sur les doigts d'une demi-main. Le réalisateur délaisse les plans à effet et mise sur la suggestion, qui transforme les éléments les plus anodins – un enfant qui gémit, un air de piano, une porte entrouverte – en purs vecteurs d'angoisse. Il exploite également la pratique bien réelle des photographies funéraires, commune au XIXe siècle, pour provoquer un saisissement macabre et estomper la frontière entre les morts et les vivants.
Le film est un slow burner, dont les plans s'étirent au gré de mouvements d'appareil d'une fluidité exemplaire, enrobés dans de longues plages de silence. Le scénario dissémine l'étrangeté, que ce soit par le mutisme d'une servante ou l'évaporation des précédents serviteurs, et entretient l'inconfort du spectateur à coups de secrets, de non-dits et d'allusions intrigantes. Tant par ses thèmes – la maison isolée dans la campagne, les bruits inexpliqués, les anciens domestiques, les enfants sous la garde d'une femme seule – que par le soin apporté à la composition des images, Les Autres s'inscrit dans l'héritage du fantastique gothique des années 1960, notamment de Les Innocents, réalisé par Jack Clayton, qui s'inspire comme lui du roman Le Tour d'écrou d'Henry James.
Celle qui ne pouvait pas dire Beetlejuice trois fois
Cosmo(a)gonie
Le coup de génie d'Amenabar, c'est de légitimer organiquement ses choix de réalisation par son scénario. Les deux enfants de Grace souffrent d'une maladie génétique rare qui les rend vulnérables au moindre rayon de soleil. Les rideaux sont donc tirés en permanence et le manoir plongé dans une pénombre perpétuelle, permettant un superbe travail sur les éclairages magnifiés par la photographie de Javier Aguirresarobe.
Génératrices d'angoisse par excellence dans la plupart des films de genre, les ténèbres jouissent ici d'un statut ambigu : elles alimentent l'insécurité du spectateur tout en faisant office d'unique recours pour les héros. C'est même leur impossibilité, lorsque la perspective de l'enlèvement des rideaux plane sur la famille, qui constitue la réelle menace : ce pas de deux ambivalent entre dissimulation et transparence fait écho au véritable propos du film.
Pour éliminer tout risque d'exposer ses enfants par inadvertance, Grace impose un verrouillage systématique de toutes les portes de la bâtisse. Le moindre passage d'une pièce à l'autre se mue en rituel déconcertant, auquel le spectateur assiste dès les premières minutes du long-métrage avant même d'en comprendre les tenants et aboutissants.
The haunting of l'enfant-homme
Cette contrainte étire le suspens en entravant la fluidité des déplacements : il faut de longues minutes à Grace pour s'enquérir de ses deux enfants lorsqu'elle entend des pleurs. Sans doute faut-il déceler, derrière ce cloisonnement élevé au rang de réflexe pathologique, une remise en perspective subtile : les « autres », ce sont avant tout ceux à qui on ferme notre porte, ceux contre qui on se cloître et qui nous effraient précisément par cette méconnaissance entretenue.
Le long-métrage frappe par sa cohérence à toute épreuve, d'autant qu'il encapsule ses enjeux dès ses premières bobines. Amenabar procède en réalité à une triple ouverture : il introduit de manière choc son personnage principal en pleine détresse, puis le manoir se dévoile, semblant pris d'assaut par les silhouettes lugubres des domestiques.
Si tu te soumets à Dieu et à la société, tout se passera bien
Il existe pourtant une scène intercalée, qui précède même son joli générique tout en crayonné. Avant d'imprimer la pellicule par sa prostration, c'est par la voix que Nicole Kidman nous accueille dans le film, par le biais d'une cosmogonie narrée à ses enfants.
À coups de prières et de leçons de morale biblique assénées à sa progéniture, le personnage de Grace laisse transparaître la place centrale que tient la religion dans son quotidien. Le protocole maniaque auquel elle s'astreint pour chacun de ses déplacements n'est pas sans évoquer un dogme, dont la codification confère une illusion de maîtrise.
Si nombre de films horrifiques pataugent sans génie dans un marigot de références catholiques, Les Autres s'en empare pour les déconstruire. Grace pervertit le récit religieux pour n'en retenir que ce qui l'arrange. La religion lui sert de tutelle existentielle, de récit préfabriqué auquel elle peut se raccrocher pour faire rempart à l'arbitraire et à l'indicible.
Dieu que ce pianiste immatériel joue mal
À l'inverse, c'est par la déconstruction du récit maternel que les enfants commencent à s'affranchir, lorsqu'ils remettent en cause les trop belles histoires d'arche miraculeuse, de fantômes immaculés et de création du monde en (beaucoup) moins de temps qu'il en faut pour attaquer l'Ukraine. Une prise de distance fondatrice que Grace ne parvient pas à instaurer, et qui préfigure son destin en la laissant captive d'une compréhension du monde biaisée.
C'est en ce sens que la cosmogonie qui ouvre le film apparaît si signifiante au second visionnage : à la lueur de son twist, Les Autres est moins une histoire de fantôme qu'une histoire qu'on se raconte à soi-même.
Amazing Grace
Si Alejandro Amenabar a pu se faire une place à Hollywood dès son troisième film, c'est qu'il s'est fait remarquer par l'une de ses plus influentes stars : un certain Tom Cruise est tombé sous le charme d'Ouvre les yeux au point d'en acheter les droits et de s'engager comme producteur exécutif sur Les Autres aux côtés de Fernando Bovaira, fidèle complice de l'espagnol, mais également des frères Weinstein – une preuve supplémentaire que l'horreur se terre souvent où on ne l'attend pas.
Certes, l'implication de l'acteur dans la production a probablement eu une influence sur le casting de Nicole Kidman, avec laquelle il formait à l'époque un couple très médiatique. Reste que l'actrice s'approprie le rôle de Grace avec une précision telle qu'on peut difficilement imaginer quelqu'un d'autre à sa place.
Nicole Kidman est alors au sommet de sa gloire. À la bascule des siècles, elle enchaîne les tournages avec Stanley Kubrick (Eyes Wide Shut, 1999), Baz Luhrmann (Moulin Rouge, 2001), Stephen Daldry (The Hours, 2002), Lars von Trier (Dogville, 2003)... Amenabar la place au centre de son dispositif : non contente d'ouvrir le film, elle est de la plupart des plans, sublimée par une photographie qui lui sied tout particulièrement. Si le jeune acteur James Bentley, qui incarne son fils Nicholas, a témoigné de la contrainte qu'impliquait de devoir se protéger rigoureusement du soleil en préparation du tournage, cette exigence permet à l'actrice d'irradier de sa beauté diaphane.
Je vois des gens qui sont mortellement blafards
Kidman livre une performance remarquable de maîtrise pour composer un personnage d'autant plus insaisissable qu'il lutte pour dominer ses émotions. Grace vit par et pour ses enfants, dans l'attente de son mari parti à la guerre. À mesure que les événements s'accélèrent, cette control freak se laisse submerger et apparaît alternativement dure et tendre, rigide et vulnérable, mère courage prude et épouse sensuelle dans une tentative désespérée de renouer charnellement avec un Christopher Eccleston lunaire à souhait.
Par son élégance, la dignité inaltérable de son maintien, sa beauté glaciale et sa blondeur domestiquée, Grace répond au canon hitchcockien du « volcan sous la neige ». C'est tout sauf un hasard : la manière dont Les Autres orchestre sa tension s'inspire des travaux du maître de l'angoisse. Amenabar lui-même ne s'en cachait pas : au sujet du tournage, il confiait avoir senti "le fantôme de Hitchcock" autour d'eux.
Le nom de famille du personnage interprété par Nicole Kidman, Stewart, renvoie au James éponyme, quand son prénom est un hommage évident à Grace Kelly. D'ailleurs, une quinzaine d'années plus tard, lorsque Olivier Dahan a cherché le personnage principal de son biopic sur Grace de Monaco, c'est vers Nicole Kidman qu'il s'est tourné. La boucle est bouclée.
Que l'accent soit à ce point mis sur Grace a du sens, parce que le personnage constitue en lui-même une énigme dont l'insolubilité éclate à la lueur du retournement final. Le film horrifique trahit sa double nature de thriller psychologique, dans une inflexion similaire à celle qu'opère la série frisson des dernières années, The Haunting of Hill House de Mike Flanagan. En plus de s'inspirer également du Tour d'écrou pour sa seconde saison Bly Manor, celle-ci entretient avec ses twists une filiation thématique claire avec le chef-d’œuvre d'Amenabar.
C'est dans les derniers moments du film, lorsque les "autres" laissent retomber le grand silence, que Grace dévoile sa véritable nature d'héroïne tragique et romantique prise au piège d'elle-même.
Alors que le projet d'adaptation en série, annoncé au printemps 2020, semble avoir sombré dans les limbes, Les Autres n'a rien perdu de sa capacité à subjuguer les spectateurs qui le découvriraient enfin ni de sa puissance dramatique qui hante encore nos souvenirs.
La suite est réservée à nos abonnés. Déjà abonné ? Se connecter
@taffey lewis
On parle souvent des Innocents, qu’on adore, notamment dans nos films d’horreur préférés de tous les temps
https://www.ecranlarge.com/films/dossier/1398149-meilleurs-films-horreur-a-voir-halloween
Tout est dit dans le titre : PLUS FORT QUE SIXIEME SENS, une ambiance de folie et un twist final qu’on ne voit pas venir là ou le sixième sens s’éventé au bout de 5 minutes pour qui était attentif… Respect total.
Sixième Sens est souvent cité, mais jamais Les Innocents, version de 1961 par Jack Clayton.
Ce qui n’est pas très flatteur ni pour Les Autres, ou Sixième Sens d’ailleurs.
C’est celui-ci, Les Innocents, le chef d’oeuvre.
Tout n’est qu’imitation et pâle copie à coté de ce film…
Marrant tous ces gens qui n’ont « pas revu les films depuis leurs sorties »… vous connaissez les lecteur de dvd/blu ray ?? Bref…
Sinon une édition 4k pour ce grand classique, je suppose que c’est trop demandé ?? (soupirs…)
@Kyle Reese, il y a une autre façon de redécouvrir ce type de film, en les faisant découvrir à ses enfants. Être assis avec eux, en connaissant le film, et en assistant à leur découverte totale de celui-ci est assez particulier.
Mes enfants m’ont déjà remercié de leur faire découvrir des films que leurs copains ne connaissent pas du tout, dont ils ignorent même l’existence. Souvent ils se demandent ce que je vais encore leur faire voir, mais une seule fois ils m’ont dit que c’était mauvais, quand je leur ai fait voir « La soupe aux choux » ^^
@Kyle Reese
Je ne suis pas d’accord. Au contraire, tout comme 6ème sens ou Le Village, revoir le film en en connaissant la fin permet de l’apprécier d’une autre façon et, si le film est bien fait, d’en percevoir la qualité et la cohérence, choses passant au second plan à la première vision car l’esprit étant occupé par la tension. Et puis rien que pour le jeu de Kidman à une époque où elle avait encore forme humaine…
L’occasion de découvrir que « la fortuna » est passé totalement inaperçu et jamais diffusé au delà de l’Espagne non ?
@Kimfist
On en parlait justement ici :
https://www.ecranlarge.com/films/dossier/1164759-les-autres-ouvre-les-yeux-agora-ou-es-tu-alejandro-amenabar
Un bien beau film, succès considérable en DVD par la suite.
À l’époque, même dans les Leclerc de province, il y avait des palettes entière du DVD, et les palettes se vidait à vue d’œil, une personne sur quatre avait le DVD à la caisse.
Je me demande ce qu’est devenu le réalisateur ? Car je n’ai pas le souvenir d’avoir vu de bande-annonce avec écrit « par le réalisateur de « les autres » »
Tout à fait d’accord, une oeuvre magistrale qui surclasse 6ème sens. Magistral et incontournable. Une séance mémorable de cinéma. Cet article me donne envie de le revoir:)