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Looper : le dernier bon rôle de Bruce Willis dans un diamant noir de SF

Par Antoine Desrues
3 janvier 2023
MAJ : 21 mai 2024
Looper : photo, Bruce Willis, Joseph Gordon-Levitt

Avant Star Wars, Rian Johnson s'essayait déjà à la SF avec Looper, pur bijou porté par Joseph Gordon-Levitt et Bruce Willis.

Succès surprise qui a définitivement mis sur le devant de la scène son réalisateur, Looper est une date dans le cinéma de Rian Johnson. Avant de se voir confier un Star Wars, le bonhomme a pu prouver à quel point sa malice et son amour de l'imprévu peuvent déstabiliser. Car derrière son statut de film noir de SF qui ne paye pas de mine, Looper est justement une mine d'or, surtout dans le contexte global de la filmographie du cinéaste.

 

Looper : photo, Bruce WillisBruce va te faire payer ce titre, Antoine

 

L'Armée des 12 salopards

En 2074, le voyage dans le temps est créé. Étant donné que les technologies du futur rendent très difficile le camouflage d'un meurtre, les organisations criminelles envoient leurs cibles dans le passé pour qu'elles y soient exécutées. Les tueurs concernés, comme Joe (Joseph Gordon-Levitt), sont appelés des loopers parce qu'ils finissent toujours par tuer leur version du futur, et ainsi "boucler la boucle". Ou du moins, c'est ce qui est censé se passer...

Comme souvent chez Rian Johnson, le concept prend corps via une variation autour d'un symbole clair. Dans son premier film, Brick, l'embranchement était au cœur du récit et de sa progression. Dans Looper, c'est le cercle, qui représente autant la logique du voyage dans le temps (le retour au point de départ) que l'idée d'un vase clos duquel sont prisonniers les personnages. Le long-métrage a beau dépeindre un futur proche, les quelques gratte-ciel ultramodernes ne peuvent pas cacher la régression d'une société américaine confrontée à une extrême pauvreté. On pense forcément aux images de la Grande Dépression, ici en accord avec cette voix off de film noir assumée.

 

Looper : photo, Joseph Gordon-LevittStyle de malade

 

Les protagonistes du long-métrage ont toujours l’œil dans le rétroviseur, à commencer par Joe, qui se prend pour un gangster à l'ancienne, affublé de ses chemises et de ses cravates. Or, toute l'intelligence de Looper peut être résumée en une réplique, une critique du style vestimentaire du héros de la part de son boss mafieux venu du futur, incarné par le toujours génial Jeff Daniels : "Vous vous habillez comme des gens d’autrefois, les films dont vous copiez les fringues sont déjà des copies de films plus anciens encore et vous ne le savez même pas."

À tous ceux qui s'étonnent encore de la démarche déconstructiviste (et d'aucuns diraient hérétique) de Star Wars : Les Derniers Jedi, Rian Johnson donne pourtant toutes les clés de son cinéma dans cet extrait. La nostalgie toxique amène à une régurgitation vaine de sens des imageries investies. Plutôt que de rester à la surface de cet apparat, il faut au contraire creuser le sens originel des choses.

Si Johnson l'a autant fait avec le space opera qu'avec le whodunit (À couteaux tirés) pour assurer le renouveau des genres, Looper s'interroge quant à lui sur la science-fiction d'anticipation. Pour cela, le réalisateur s'amuse pleinement avec ses inspirations, de L'Armée des 12 singes qui justifie la présence de Bruce Willis (qui joue la version plus âgée de Joe) à Terminator, dont le film reprend l'idée d'une traque d'enfants pour espérer changer le futur.

 

Looper : photo, Bruce WillisSarah Connor ?

 

Bruce for the Win

Pourtant, ce jeu de références n'est pas ce qui intéresse réellement le cinéaste. Au contraire même, Johnson façonne son film sur nos acquis du genre, pour en livrer un miroir déformant. Cette proposition est bien sûr portée par la transformation physique de Joseph Gordon-Levitt, bardé de prothèses pour prendre la même forme de visage que celle de son alter ego du futur. L'acteur est d'ailleurs assez impressionnant dans sa manière de singer les intonations et mimiques de Bruce Willis.

Certes, on peut trouver que la différence entre les deux comédiens demeure trop importante, mais il y a pourtant une magie qui opère lorsque les deux Joe partagent le même cadre dans ce diner où ils se parlent pour la première fois. À l'inverse de la célèbre séquence de Heat à laquelle Johnson se réfère, entièrement tournée en champ-contrechamp pour isoler les personnages dans leur propre logique, le héros et son double sont contraints, malgré leurs points de vue opposés, de partager le même espace-temps.

 

Looper : photo, Joseph Gordon-Levitt"...et maintenant, je les laisse faire des deep fake avec mon visage. Ça permet d'être payé sans avoir à bosser !"

 

D'ailleurs, il est important de revenir ici sur l'acteur de Die Hard, perdu depuis quelques années dans des séries Z indigentes avant d'arrêter l'acting pour raisons de santé, Looper semble d'autant plus précieux qu'on y voit l'une de ses dernières bonnes performances. Sa violence retenue est concentrée dans son regard, que Johnson capte avec beaucoup de justesse. Le réalisateur a conscience de la donnée très mélancolique du jeu de Willis, ici dévasté par la perte de sa femme, dont il veut protéger la vie maintenant qu'il est de retour dans le passé.

Avec la boucle qu'émet le montage pour ramener l'ensemble à son élément perturbateur (le vieux Joe échappe au jeune), Johnson surprend par la cohérence de cet ensemble de saynètes muettes qu'il compose pour résumer la vie de son héros, s'isolant dans un hédonisme qui le ronge en attendant la fin de son compte à rebours.

 

Looper : photo, Joseph Gordon-LevittIl a l'air gros et lourd ce sabre laser...

 

Looper accentue de cette manière le fait qu'il est une œuvre sur la solitude de personnages en quête de modèles, qui n'ont paradoxalement que leur propre double auquel se référer. On en veut pour preuve cette séquence touchante où Joe demande à une prostituée dont il s'est épris de lui caresser les cheveux comme sa mère le faisait. Face à ce vide à combler, il n'y a plus qu'à se perdre dans le cercle (vicieux) des souvenirs.

De cette façon, Rian Johnson parvient assez habilement à conférer à son film de SF une grande humanité, loin de la froideur parfois attendue du genre. Malgré la dimension super-héroïque du film, qui présente des humains pouvant être télékinésistes, le cinéaste inspire volontairement la déception à propos de cet élément narratif (du moins jusqu'à la révélation du dernier acte).

Loin de toute post-humanité, Looper travaille une mise en scène charnelle, où les corps lassés, esseulés, sont montrés avec beauté dans toute leur insuffisance. C'est même là que le long-métrage trouve son plus beau morceau de bravoure, avec cette séquence magistrale où la version vieillie d'un looper se désagrège petit à petit, une fois que son homologue du présent est torturé.

 

Looper : photo, Emily BluntOn en oublierait presque qu'il y a la géniale Emily Blunt

 

Arc de cercle

Ainsi, derrière l'importance du cercle et de la boucle, Looper s'impose comme un film sur les patterns (schémas, motifs), au point où Rian Johnson réussit à y inclure une mise en abyme de l'anticipation. À force de fantasmer les dérives dystopiques du futur à travers l'état de nos sociétés actuelles, on ne peut que les provoquer. Cette ironie se voit marquée par le désespoir du Joe de Bruce Willis, qui cherche désespérément à venger la mort de sa femme en assassinant celui qui deviendra dans l'avenir le commanditaire de son malheur.

Ce qu'il ne sait pas, c'est que cette quête de vengeance n'est qu'une autre boucle perpétuelle, concept a priori évident, mais que Johnson dissimule sous assez de digressions pour que le twist fonctionne au moment voulu. En choisissant de faire de la seconde moitié du film un siège de western dans une ferme, Looper décontenance, et calme soudainement son rythme pour une virée plus introspective et métaphysique.

 

Looper : photo, Joseph Gordon-LevittCerveau explosé dans 3, 2, 1...

 

C'est d'ailleurs à ce moment-là que tous les préceptes de la première partie, à commencer par la réplique de Jeff Daniels, font sens : le cercle, c'est la matrice, l'hyperréel, le référent qui s'autophagocyte pour ne plus être que l'ombre de lui-même. À partir de là, le scénario n'a plus qu'une solution, à savoir briser ces patterns toxiques.

Face à la figure du cercle, dominante jusque dans ses instants les plus dramatiques (comme cette table ronde derrière laquelle se cache vainement Jeff Daniels en attendant d'être tué par Joe), la mise en scène de Rian Johnson contrecarre le dispositif grâce à l'arrivée progressive de la ligne droite. En premier lieu, on pense aux divers lens flares horizontaux, dus à la photographie maîtrisée de Steve Yedlin, qui strient l'image pour la couper. Puis, plus tard, le ranch de Sara (Emily Blunt) se distingue par ses champs de maïs à perte de vue. Avec cette ligne d'horizon travaillée comme une page blanche, les images attendent, via cette linéarité dans leur lecture, d'écrire la trajectoire choisie par les personnages.

 

Looper : photo, Jeff DanielsSortir du cercle (ou pas)

 

Par la malice d'un auteur en pleine possession de ses moyens, le film amène ainsi avec une fluidité désarmante son final, où Joe comprend que le problème n'est pas l'enfant qui deviendra son ennemi, mais lui-même, destiné à créer cet antagoniste. Voilà la belle idée – très proche de La Jetée de Chris Marker – de Looper : l'enfer, ce n'est pas les autres. Si le voyage dans le temps permet de corriger des erreurs du passé, là n'est pas la solution au problème. Il faut sortir du cercle, ou dans le cas de Joe, s'oblitérer de l'équation.

De Brick aux Derniers Jedi en passant par les épisodes cruciaux de Breaking Bad qu'il a pu réaliser (comme Ozymandias), Rian Johnson a toujours illustré à sa manière des figures tragiques, voire même le fatum antique. Looper en est sans doute la plus belle itération, reflet d'un film qui a bien plus à offrir qu'une simple prouesse de petit malin. Il n'est que justice que ce soit ce long-métrage qui ait permis à l'auteur d'entrer dans la cour des grands.

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Commentaires
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Docteur Benway

C’est surtout le dernier bon film de Rian Johnson, qui perdra tout son talent après avoir été se fourvoyer avec les jedis. Comme quoi, Hollywood est un vampire.

RobinDesBois

Médiocre et bourré d’incohérences.

Arnaud (le vrai)

Bon dieu que j’ai pas aimé ce film rempli d’incohérences et au scénario pas travaillé …

ludo3101

En vrai la réalité serait beaucoup plus triste.

Bruce Willis serait atteint de démence à un stade suffisamment avancé pour qu’il ne puisse plus tourner. C’est ce qui expliquerait qu’il a l’air de ne plus rien avoir à en faire.

Il aurait besoin d’assistance en permanence et d’une oreillette pour ses textes. D’après les témoignages, il ne sait pas trop ce qu’il fout sur un plateau de tournage.

Il ne tourne plus que vaguement des films pour cachetonner et mettre sa famille à l’abris du besoin.

C’est donc plutôt triste quand on pense au monstre de charisme qu’il a été et à quel point il a été une alternative aux gros muscles qu’ont été Schwarzenegger et Stallone.

Ben01

Bouze celeste

mclame

Non

Jiem

On peut tout de même sauver « Glass » non?

mclame

Votre titre m’a ceuilli, j’avais pas réalisé qu’il avait rien fait de potable depuis 2012.

Quelle fin de carrière.
Y a encore une dizaine de DTV nuls déjà annoncés…

Faurefrc

Assurément un bon film… mais bien moins marquant que l’autre film de boucle temporelle avec Bruce.

zetagundam

Déjà le signe avant coureur du désastre d’un certain épisode VIII montrant que Rian Johnson et la cohérence étaient difficilement compatibles