Films

Jack : le vrai Peter Pan oublié de Robin Williams et Francis Ford Coppola

Par Gaël Delachapelle
22 février 2022
MAJ : 21 mai 2024
Jack : photo, Robin Williams

En 1996, Robin Williams joue un enfant coincé dans un corps d'adulte, après Hook, dans Jack de Francis Ford Coppola. Le vrai Peter Pan oublié ?

Tout le monde se souvient de Robin Williams comme d’un grand enfant qui n’aura cessé de nous émerveiller et de nous émouvoir, en incarnant des rôles iconiques, dans des films qui ont bercé l’enfance de toute une génération et qui continuent de faire rêver le gosse qui vit en chacun de nous. L’exemple le plus parlant à ce titre est sans aucun doute le Hook de Steven Spielberg, qui aura immortalisé l’acteur dans la peau de Peter Pan, auquel la plupart des hommages n’ont pas manqué de faire référence lors de sa tragique disparition, survenue subitement en 2014.

 

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Pourtant, Robin Williams n’avait jamais joué concrètement un enfant coincé dans un corps d’adulte avant Jack, une comédie un peu oubliée de l’immense Francis Ford Coppola, produite en 1996 par Disney (via la filiale Hollywood Pictures). Une commande que le réalisateur d’Apocalypse Now et Le Parrain réalisa pour des raisons purement financières, son nom étant complètement évincé de la promotion du métrage au profit de celui de Robin Williams, sur l’affiche. Une comédie dramatique entièrement dédiée au génie tragi-comique de son comédien regretté, dans un rôle qui résume le grand enfant qu’il a toujours été.

 

Jack : photo, Robin WilliamsAprès avoir été prof, il retourne à l'école

 

L’Étrange Histoire de peter pan

Si Jack Powell est un personnage qui sonne comme une évidence dans la carrière de Robin Williams, il arrive pourtant assez tardivement dans la filmographie de l’acteur, après un âge d’or rempli d'interprétations marquantes, entre la fin des années 80 et le milieu des années 90. D’abord avec ses performances dramatiques dans Good Morning Vietnam et Le Cercle des poètes disparus, qui lui valent ses premières nominations à l’Oscar du meilleur acteur et dans lesquelles il impose sa bonne humeur, dans des rôles prônant une certaine forme de transgression.

Mais c’est surtout durant la première moitié des années 90 que Robin Williams devient un modèle pour toute une génération d’enfants, enchaînant durant cette décennie des performances hautes en couleur qui traversent encore aujourd’hui les époques. Que ce soit Peter Pan chez Spielberg, le génie d’Aladdin pour Disney, mais aussi l’inoubliable gouvernante Madame Doubtfire pour Chris Columbus, ou encore le Alan Parrish aspiré dans le machiavélique jeu de société Jumanji de Joe Johnston.

Des personnages qui ne sont ni plus ni moins que de grands gamins, certains parce qu’ils sont des acteurs (un comédien qui doit devenir gouvernante pour être un père idéal, un génie qui doit exaucer des vœux en les incarnant). Tandis que d’autres semblent coincés dans des corps d’adultes qui les encombrent, comme s’ils avaient grandi trop vite (Peter Banning qui a oublié qu’il était Peter Pan, Alan Parrish qui a grandi dans la jungle, pourchassé par un chasseur qui ressemble à son père).

 

Madame Doubtfire : Photo Robin WilliamsUn grand gamin

 

Mais l’autre point commun entre certains de ses personnages est d'avoir vu le jour sous l’égide de la firme aux grandes oreilles, Disney ayant également produit Good Morning Vietnam et Le Cercle des poètes disparus, via la filiale Touchstone Pictures. C’est donc sans grande surprise que Jack fait son apparition en 1996 dans la filmographie de Robin Williams. D’abord parce qu’il est en quelque sorte l’acteur de Disney à cette époque, mais aussi parce qu’il est tout désigné pour incarner un enfant de 10 ans coincé dans un corps d’adulte qui a grandi plus vite que lui.

Une nouvelle pierre à l’édifice, concrétisant à l’écran un personnage qui aura toujours existé de manière sous-jacente dans sa filmographie, et dont Jack représente la quintessence, pour ne pas dire l’apogée, autant que la fin d’une époque de la carrière de son acteur, dans un rôle réunissant à la fois son génie comique et mélodramatique.

 

Aladdin : photoLe génie de Disney

 

Simple Jack

Dès les premières minutes du film, Jack nous est présenté comme un freak. Et ce dès sa naissance, lorsque des machines viennent l’ausculter alors qu’il n’est qu’un bambin, dans un générique d’ouverture rythmé sur Star, la chanson originale du film signée Bryan Adams (après la BO de Robin des Bois : Prince des Voleurs, un autre hit des années 90). Puis, après une ellipse de dix ans, Jack nous est de nouveau introduit comme un monstre de foire, une curiosité, mais cette fois sous les traits de Robin Williams, à partir du regard des autres enfants qui viennent devant sa maison comme s’il s’agissait du monstre de Frankenstein. Un monstre de cinéma, ce qu’était l'acteur d’une certaine manière.

Celui-ci s’amuse par ailleurs à les terroriser derrière sa fenêtre, comme un enfant qui s’ennuie et qui ne demande qu’à sortir de chez lui pour découvrir le monde qui l'entoure, aller à l’école, vivre, tout simplement. Mais dès qu’il apparaît enfin pleinement à l’écran, après avoir été dévoilé progressivement avec un suspense plutôt hilarant, on comprend tout de suite ce qui fait de Jack un enfant tout sauf ordinaire. Lorsque Robin Williams rentre en scène, il tombe par terre et se met à pleurer comme un grand enfant qui vient de se faire un bobo. Une situation parmi tant d’autres qui pourraient prêter à rire, mais qui se révèlent à l'écran bien plus nuancées qu’il n’y paraît, en grande partie grâce au génie de l'acteur.

Ce qui frappe le plus dans la subtilité de cette partition, c’est l’authentique regard d’enfant que porte Jack sur ce qui l’entoure, notamment lorsqu’il se roule par terre avec son corps d’adulte quarantenaire, ou lorsqu’il observe une petite coccinelle sur le bout de son doigt. Mais c’est surtout lorsque Williams puise dans sa capacité d’acteur comme dans un coffre à jouets géant qu'il impressionne, parvenant à retranscrire les émotions universelles qui sont propres à l’enfance, avec un humour burlesque reposant sur le décalage entre son corps d’adulte et son immaturité.

 

Jack : photo, Robin WilliamsUn regard d'enfant

 

Lorsqu’il se rase avec son père avant d’aller à l’école pour la première fois, par exemple, ou lors d’une partie de basket dans la cour de récré, où Jack parvient à s’intégrer auprès des autres enfants grâce à son corps de "géant" (les enfants le surnomment également Godzilla), qui leur permet de marquer facilement des paniers. Mais d'avoir accès aux revues pornos qu’ils ne peuvent pas s’acheter, accessoirement.

Car oui, Jack est une comédie qui exploite à fond les affres de la transition entre l’enfance et l’adolescence, qu’il s’agisse de l’amitié ou des premiers émois amoureux, sans pour autant tomber dans un humour trop potache (alors qu’il est pourtant question d’un concours de pets). Le ressort comique du corps décalé de Williams fonctionne donc à merveille pour exploiter la puberté de Jack, notamment lorsqu’il se fait passer pour le proviseur de l’école devant la mère de son meilleur ami, incarnée par la géniale Fran "Miss Fine" Drescher d’Une nounou d’enfer.

Cela donne une rencontre forcément hilarante, avant de devenir une romance plutôt touchante, qui finit par transformer ce ressort comique en quelque chose de plus dramatique. À l’image notamment d’une déclaration d’amour de Jack à sa maîtresse d’école (Jennifer Lopez, étonnante de sobriété). Une relation qui ne peut aboutir parce qu’il est un enfant, malgré un corps d’adulte qui devient un véritable fardeau pour lui, rendant les émotions de l’enfance plus difficiles à vivre encore.

 

Jack : photo, Robin Williams, Diane LaneDiane Lane, déjà une mère géniale avant Man of Steel

 

Un décalage qui, après avoir été le vecteur d’un humour purement burlesque dans la première partie, se révèle beaucoup plus amer dans ce revirement au bout d’une heure de métrage. La performance de Robin Williams devient alors bouleversante lorsqu’elle se transforme en une vraie réflexion sur la fragilité de la vie. Comme tous les enfants, un jour, Jack prend soudainement conscience de sa propre mortalité, à la différence qu’ici, il est question d’un enfant dont le corps arrivera à terme une fois qu’il aura atteint l’âge adulte.

Le film devient alors un pur mélo qui touche en plein cœur, où Williams délaisse son génie comique pour laisser place à la mélancolie, servi par les solides seconds rôles qui l’entourent (Diane Lane, très touchante dans le rôle de sa mère, ou encore Bill Cosby dans le rôle de son psy). À ce titre, la scène finale du film, où Jack reçoit son diplôme de fin d’études dans un corps de vieillard, gagne une dimension testamentaire assez déchirante suite à la mort de l’acteur en 2014.

Ses mots, à travers son personnage, n’en sont que plus bouleversants :"Life is Fleeting", nous révèle-t-il, nous rappelant le caractère éphémère d’une vie qui peut ne durer que 20 ans. Robin Williams en aura vécu 63, mais il n’avait probablement jamais dépassé le stade de l’enfance avant Jack, qui marque une rupture avec son âge d’or de grand enfant hollywoodien.

 

Jack : photo, Robin WilliamsUn final bouleversant

 

quand je serai grand

À sa sortie, Jack ne connaît pas le succès espéré par Disney, malgré le nom très populaire de Robin Williams sur l’affiche. Sa performance ne sera pas non plus la plus citée dans sa filmographie, à l’inverse notamment de celle de Hook, qui fut en revanche un vrai carton commercial. Avec seulement 58 millions de dollars au box-office domestique, pour un budget de 45 millions, Jack est un constat assez amer, non seulement pour un immense cinéaste comme Coppola (une commande de plus pour rembourser les dettes de sa comédie musicale Coup de cœur), mais surtout pour son comédien star, dont il s’agit rétrospectivement du dernier rôle de grand enfant.

En effet, après l'obtention de son seul et unique Oscar, celui du meilleur acteur dans un second rôle pour Will Hunting, la carrière de Robin Williams prend un autre tournant au début des années 2000. Il s’essaye à des rôles beaucoup plus "adultes", dans le sens sombre du terme. Notamment dans des thrillers comme Photo obsession, ou encore Insomnia. Parallèlement, l’acteur continue de tourner pour Disney dans des films familiaux tels que Flubber, ou encore L’Homme Bicentenaire, dans lequel il retrouve Chris Columbus pour incarner une machine, figure inédite dans sa carrière à l'époque.

 

Insomnia : photo, Al Pacino, Robin WilliamsJack qui se fait gronder par Papacino

 

Mais hormis cette belle proposition, les rôles qu’enchaîne Williams à la fin des années 90 ressemblent presque à des redites de certaines performances de son âge d’or passé, comme celui de Docteur Patch, qui fait un peu trop écho à la philosophie du Cercle des poètes disparus. Il y a donc quelque chose de profondément triste dans Jack, qui marque la fin d’une époque en synthétisant tous ses grands rôles, surtout lorsque l’on constate une sacrée baisse de qualité dans la filmo de Williams, entre la deuxième moitié des années 2000 et le début des années 2010.

Une période où il se contente d’accumuler les comédies familiales peu inspirées (Camping carLa Nuit au Musée) ou les mélodrames qui recyclent sa bonne humeur en pilotage automatique (August Rush, Le Majordome). Comme si Jack représentait à la fois l’apogée, mais aussi le glas d’un âge d’or, qui s’est terminé sur un échec, avec un film qui n’a pas rencontré son public à sa sortie.

 

Hook ou la revanche du Capitaine Crochet : PhotoUn Peter Pan immortel chez Spielberg

 

Pourtant, bien qu’il soit considéré comme un rôle assez mineur dans la carrière de Robin Williams, Jack n’a pas été tant oublié que ça, comme en témoignent les nombreux hommages qui ont été rendus au comédien à sa disparition en 2014. Certains citaient ouvertement son monologue final. Il était moins présent sur les réseaux que les nombreuses références à son Peter Pan, certes, mais suffisamment pour faire de ce discours son véritable testament. 

Dans un film qui est peut-être celui qui aura le mieux condensé à la fois son génie comique et tragique, tout en ayant compris le grand enfant qu’a été Robin Williams durant toute sa carrière.

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BOUDi

J’ai cru que c’était un hybrid de Big avec Tom Hanks, mais en effet je crois que ça n’a rien à voir…
Bravo pour l’article!

Ethan

Un film à déconseiller aux enfants tant qu’il est prenant niveau émotion et psychologie

brucetheshark

Quelque soit sa place dans la filmo de Coppola, c’est un grand film qui mérite d’être vu et revu

Faurefrc

Un Coppola vraiment mineur.
Dire que Francis a aligné 3 chefs d’œuvre en qq années seulement (les 2 premiers Parrains et Apocalypse Now)
J’espère qu’il arrivera vraiment un jour à monter son Mégalopolis