Au royaume du slasher, Halloween, Vendredi 13 et Scream font figure d'empereurs incontestés. Pourtant, un certain Bloody Bird leur tient la dragée haute.
Avec leurs masques et leurs longs couteaux, Michael Myers, Jason Voorhees et Ghostface sont aujourd'hui encore les emblèmes de ce genre qui déferla durant les années 80 et 90 dans les salles. Longues silhouettes silencieuses, plus ou moins robustes, habiles et armées, elles ont pratiqué l'équarrissage de proto-adolescents ou de fornicateurs du dimanche avec dévouement. Que leurs franchises respectives aient cristallisé les codes naissants du genre, les aient amenés du côté de la série B, ou en aient proposé une relecture quasi méta, elles dominent encore la mémoire collective quand résonne le terme "slasher".
Pourtant, on aurait tort de considérer que seul Hollywood a travaillé cette figure bien spécifique, tant l'Europe, et tout spécifiquement l'Italie, aura été force de proposition dans le domaine de la charcuterie artisanale. Mouvance issue du Giallo, des propositions sanguinolentes de Dario Argento ou encore Mario Bava, le slasher transalpin est rarement regardé pour ce qu'il est, à savoir une contre-proposition riche, bourrée d'idées originales, dégorgeant d'une violence tour à tour récréative, brute, esthétisée ou psychanalytique. Le Bloody Bird de Michele Soavi est tout cela à la fois.
Un film très chouette
AU THÉÂTRE CE SOIR
Sur le trottoir, un chat avance à pas feutrés, slalomant entre les passants, réagissant à la myriade de sons empuantissant la ville. Demeurant à son niveau, la caméra s'arrête lorsqu'elle arrive au niveau de deux jambes féminines. Nous découvrons le visage, puis la mine de l'intéressée. Vulgaire, lascive presque, elle demeure au centre de l'image, jusqu'à ce que deux bras vigoureux s'emparent d'elle pour la précipiter dans les ténèbres poisseuses d'une ruelle à quelques pas de là. Puis, la caméra recule, jusqu'à dévoiler l'illusion dont nous avons été victimes durant près d'une minute. La supercherie est simple, mais tout le projet du réalisateur est contenu dans cette entourloupe initiale.
Nous n'étions pas dans quelque quartier malfamé d'une ville anonyme, un soir humide d'hiver, pas plus que nous assistions au meurtre sauvage d'une travailleuse du sexe. Nous assistons en réalité à la répétition d'une comédie musicale, aux atours aussi vulgaires que grossiers, dont tous les interprètes paraissent comprendre les évidentes ficelles et les limitations voyantes. La mise en scène aurait pu en rester là, mais dès lors, le dialogue entre scène, public et coulisses va s'intensifier.
Un faux meurtre qui en annonce beaucoup d'autres, bien réels
Non pas que Soavi se risque à répéter le dispositif, le film ne se prend pas pour un jeu de bonneteau qui voudrait multiplier les pistes, ou tout simplement nous perdre en questionnant inlassablement ce qui relève de la fiction, de la mise en abime ou d'un jeu de manipulation ludique, malin, mais finalement répétitif. Non, ce qui va se dérouler sous nos yeux est finalement plus cruel, et peut-être pervers. Dès lors que l'action s'accélère, après qu'un tueur en série ait enfermé les protagonistes dans l'enceinte de leur théâtre pour mieux les massacrer, le récit (qui ronronnait un peu trop), se métamorphose pour se transformer en surréaliste turbine à viande.
Sur le papier et à l'écran, aucune ambiguïté, on passe en mode slasher, et, sous les yeux d'abord incrédules, puis ébahis des comédiens, danseurs et techniciens, la fiction les dépasse, les attaque et les broie. À ce titre, le premier meurtre "sur scène" opère un changement de sens et de style passionnant. La troupe croit assister à la répétition d'une scène d'assassinat. Sauf que ce n'est pas le comédien attendu qui a revêtu le masque du tueur, mais un authentique fou furieux qui, poussé par les directives toujours plus pressantes du metteur en scène, étrange puis poignarde l'actrice qu'on lui désigne comme victime sacrificielle.
Des chaussures qui ne ramèneront personne dans le Kansas
UN RÊVE SANS ÉVEIL
Pour la troupe de la comédie musicale, c'est un retournement infernal qui se joue. Les artistes, traditionnellement opérateurs de la fiction, pourvoyeurs de récits déposés en forme d'offrande aux pieds du public, se retrouvent pour la première fois transformés en spectateurs. Spectateurs d'un spectacle de mort, d'une mort inarrêtable, qui outrepasse les frontières de la scène, ils assistent à une contamination du réel par la fiction. Le concept peut sembler vaguement fumeux, un tantinet pompeux, mais il n'en est rien. Le premier acte du film, dont on pouvait se demander s'il pourrait survivre aux costumes et à la musique criards de la fin des années 80 et globalement à un tempo flottant, révèle alors tout son sens.
Progressivement anesthésiés par les longs dialogues des membres de la troupe, leurs veuleries, minauderies et circonvolutions, nous avons, pendant près de trente minutes, découvert comme chacun s'avérait peu à la hauteur de sa fonction, tandis que la caméra attentive et vicieuse de Soavi nous permettait de nous repérer idéalement dans les dédales louches de ce vaste théâtre. Et lorsque notre tueur au masque de chouette commence à émincer ses victimes, qui paniquent et découvrent qu'elles ne peuvent plus s'évader du théâtre, notre imagination s'emballe, devant les possibilités offertes par la boucherie à venir.
Fais comme l'oiseau !
Tout d'abord, il y a quelque chose d'éminemment cruel, et réjouissant, dans le fait d'observer des acteurs terrifiés à l'idée que leur art, la comédie, devienne si puissant qu'il prend le pas sur le réel. Ou comment une bande de salopiauds plutôt antipathiques, payés pour singer la mort et la violence, perdent tout sens commun sitôt que ces dernières s'invitent sur les planches, puis dans leurs vies, soudain terriblement vulnérables. Dès lors, on apprécie d'avoir été patiemment familiarisés avec ce décor et les futurs fantômes qui l'habitent, alors que la présence du tueur le transforme. Sous son influence, les coulisses ne sont plus des coulisses, les loges ne sont plus des loges... tout devient scène, fantasmagorie et tableau.
Le moindre espace s'est mué en un lieu non seulement dangereux, mais aussi pur jeu, où le tueur ramène au coeur d'un univers surréaliste une logique de slasher, désormais teintée d'hallucination. Ce désir de retourner notre perception comme un gant, de jouer, plus que des twists, d'une logique de contamination virale du réel par la fiction, réapparaîtra des décennies plus tard chez Satoshi Kon. En effet, son terrifiant Perfect Blue reprendra plusieurs plans, la construction de plusieurs séquences, particulièrement éprouvantes. Et pour cause, si son nom n'est pas le plus connu du paysage filmique italien, Michele Soavi est un de ses émissaires les plus brillants.
Avec à peine 7 films au compteur en 35 ans, on ne peut pas dire que le 7e Art ait choyé le cinéaste. Et pourtant, son parcours avait de quoi électriser tout cinéphage qui se respecte. Assistant de plusieurs maîtres du cinéma transalpin, Soavi s'est formé petit à petit à la mise en scène. Il travaillait ainsi sur les plateaux de Dario Argento et de Lamberto Bava (dont il admirait plus que tout le travail du paternel, Mario), mais c'est sa collaboration avec le roi du nanar positronique Joe D'Amato qui l'a poussé à prendre la direction de ses propres projets. Ce dernier était en effet convaincu que son assistant avait toutes les qualités requises pour devenir un réalisateur émérite.
La mort s'invite aux répétitions
SOAVI A LA MORT
Il faut dire que son parcours le positionne comme une sorte de synthèse fascinante d'artisans différents, pour ne pas dire opposés. D'Amato l'a initié aux contingences de tournages express, aux budgets plus que limités, au cours desquelles la débrouille, mais aussi le sens de l'impact sont d'indispensables qualités. Argento et dans une moindre mesure Bava, lui ont permis d'affiner son amour du fantastique, d'une certaine poésie macabre, ce désir impétueux de traduire en langage filmique des visions parfois dantesques.
Plus encore que ce trio de bonnes fées, c'est l'héritage du glorieux Mario Bava qui plane sur la carrière de Soavi, et notamment deux de ses plus marquantes créations, véritables clefs de voûte de la cathédrale du giallo. Il s'agit bien sûr de Six femmes pour l'assassin et de La baie sanglante. Le premier met aux prises les employées d'une maison de haute couture avec un assassin sanguinaire, tandis que le second délaisse un peu la figure traditionnelle du tueur pour livrer une galerie de personnages à un tourbillon de violence extrêmement graphique, au sens volontiers plus byzantin.
"Jamais sans ma tronçonneuse !"
Avec Bloody Bird, Soavi marie ces deux extrêmes, et quand la déferlante de mort s'abat sur ses antihéros, toutes les pistes alors introduites dès l'ouverture seront creusées et explorées, tandis que la violence se déchaîne un peu plus brutalement à chaque séquence, alors que le trip symbolique s'éveille à son tour. Et notre assassin de multiplier les techniques, n'hésitant pas à aller jusqu'à tronçonner ses victimes sur scènes, dans un déluge de fluides et de plumes aussi plastiquement hypnotique et que gorasse en diable.
Paradoxalement, alors que les mises à mort se font de plus en plus graphiques, éprouvantes, le récit prend lui un tour atmosphérique, pendant que le réalisateur déploie un art de la composition quasi opératique. Une tension d'où nait un effet croissant de sidération, comme lorsque la malheureuse Barbara Cupisti tente de mettre la main sur une clef synonyme de salut. Alors que le tueur à tête de chouette trône sur la scène où il a disposé les cadavres de ses victimes, celle qui fut tuée "pour de faux" lors de l'introduction, la bien nommée Alicia, retourne de l'autre côté du miroir, c'est-à-dire sous la scène.
La clef des champs devient la clef du théâtre
Sons diégétiques et extradiégétiques - soit la musique du film et celle qui résonne pour les personnages, dans l'enceinte du théâtre - se mélangent, la mise en scène multiplie les jeux entre premier et second plan, recourant parfois à de demi-bonnettes (technique qui permet d'obtenir deux zones de netteté distinctes au sein d'un même photogramme), pour nous immerger dans un pur délire baroque. Bloody Bird regorge dans sa seconde moitié de ce type de séquence, où suspense et jubilation hallucinogène s'allient, formant une oeuvre funambule, aussi électrisante qu'indéfinissable.
Et c'est bien ce qui fait la puissance du long-métrage de Michele Soavi. Ce dernier a vu, et à n'en pas douter apprécié le séminal Halloween de John Carpenter, ainsi que ses glorieux descendants, et la mode du slasher qu'ils initièrent. Mais comme le fit un autre pan du cinéma italien en son temps, s'appropriant une mythologie américaine pour se la réapproprier, et donner naissance au western-spaghetti, l'auteur conjugue cet univers de tueurs frénétiques aux vertiges colorés, symbolistes, voire poétiques, portés traditionnellement par le giallo.
Le trop sous-côté test antigénique à la perceuse
Et Bloody Bird de muter vers le rêve éveillé, où chaque mise à mort nous entraîne un peu plus vers le songe. Un espace toujours mouvant, dont les pentes hallucinogènes transcendent toutes les limites techniques ainsi que les marqueurs temporels (cette bande originale cauchemardesque). Il suffit parfois d'une image, particulièrement puissante et évocatrice, pour nous plonger dans une spirale d'émotion et de sens.
Ainsi, comment ne pas demeurer obsédé par la vision des mains du tueur se saisissant des pieds d'une victime, chaussée des attributs vermeils d'un certain pays d'Oz, avant de l'éventrer, puis la projeter dans les airs. Rares sont les cavalcades meurtrières à réunir avec tant de folie la rage et la grâce. Deux ingrédients qui seront au coeur des deux chefs d'oeuvre de Soavi, Dellamorte Dellamore, puis Arrivederci amore, ciao.
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Arrivederci a été un sacré choc pour moi à l’époque (cette fin putain !) mais effectivement il est sorti dans l’indifférence générale ! Pour Dellamorte, je me souviens d’une ambiance macabre assez unique…
Si on passe outre son casting très moyen (défaut assez récurrent du cinéma fantastique italien, il faut avouer) et son aspect 80’s marqué, ce « Bloody bird » reste un formidable slasher/giallo, pour ma part Soavi n’a jamais fait mieux, même si j’aime également beaucoup son plus ambitieux -mais plus foutraque?- « Dellamorte dellamore ». « Bloody bird » c’est du bricolage de génie, petit budget petites ambitions certes mais déjà un sens du cadre évident, des fulgurances esthétiques, des meurtres barbares et quelques scènes d’angoisse réussies dont un final magistral!
J’ai peur par contre de voir le dernier Soavi « La Befana vien di notte » sorti directement en dvd chez nous sous le titre « La sorcière de Noël »…les échos sont hélas assez désastreux.
C’est drôle car Dellamorte… A été une découverte VHS (je me souviens d’une grosse campagne bande annonce en début de VHS…), quand à Arrivederci… Qui signait son retour (et qui est très bien), je me souviens surtout de salles de projo archi vides hélas…