Avant de devenir un empire du divertissement mainstream, Disney a d'abord révolutionné le 7e art avec Blanche-Neige et les Sept Nains, son pari le plus ambitieux et le plus risqué.
Si les enfants ne sont plus forcément biberonnés aux classiques Disney des années 30 ou 40 comme l'ont été leurs parents et grands-parents, tous connaissent au moins Blanche-Neige et les Sept Nains. Ce premier classique de la compagnie aux grandes oreilles a supplanté toutes les versions du conte dans l'imaginaire populaire, y compris le récit original des frères Grimm.
La princesse au foyer de 1937 est peut-être passée de mode depuis longtemps - au profit d'héroïnes plus aventureuses et indépendantes -, mais elle reste aujourd'hui encore un symbole de la plus grande prouesse de Disney et de son pari le plus insensé, à une époque où l'idée même de réaliser un long-métrage d'animation tenait autant de la folie que du génie.
Un modèle de référence poussiéreux, mais impérissable
UNE SOURIS ET DES HOMMES
Walter Elias Disney a donné son nom à l'empire le plus puissant d'Hollywood non seulement parce qu'il avait de bonnes idées, mais aussi parce qu'il les avait souvent en premier. Si Blanche-Neige et les Sept Nains n'est ni la première adaptation du conte, ni le premier long-métrage animé de l'Histoire, ni même le premier film sonore et en couleurs, il s'agit bien du tout premier long-métrage d'animation traditionnel. Comme n'importe quelle oeuvre pionnière, le film de 1937 a donc proposé au public une expérience cinématographique inédite, ouvrant la voie à toutes les productions animées modernes.
Avec le recul, le passage de l'animation vers un format long, sonore et en couleurs avait tout d'une évolution naturelle, mais il n'avait absolument rien d'évident au début des années 1930. Lorsque Walt Disney s'est lancé dans la création de Blanche-Neige et les Sept Nains, une large partie de la presse américaine et des cadors d'Hollywood était très dubitative quant à son entreprise. Et on ne peut pas tellement leur en vouloir.
À cette époque, l'animation était encore cantonnée aux courts-métrages de moins de 10 minutes et reposait essentiellement sur des enchaînements de gags, sans aspirations cinématographiques. Pour les esprits rationnels, il était donc impensable que des adultes puissent payer un ticket de cinéma pour regarder un cartoon d'une heure et demie ou que des enfants puissent rester assis et concentrés aussi longtemps.
Les plus sceptiques pensaient même que les couleurs vives des dessins sur grand écran donneraient des maux de tête aux spectateurs ou leur feraient mal aux yeux (et que la branlette rend sourd). Il n'a donc pas fallu longtemps pour que les journaux se mettent à parler de "la folie de Disney" et prédisent la perte du studio. Mais, la fin de l'histoire leur a largement donné tort.
Dès sa grande première le 21 décembre 1937 à Los Angeles, Blanche-Neige et les Sept Nains a été considéré comme un chef-d'oeuvre d'une nouvelle ère, avec standing ovation et mea culpa de la presse, le Time lui ayant dédié sa une moins d'une semaine après la projection.
"Ils disaient quoi les rageux ?"
Dès l'année suivante, le film a remporté le Grand Trophée de la Biennale à la Mostra de Venise. Une édition malheureusement faussée par le régime fasciste de Mussolini, qui a favorisé des oeuvres de propagande italiennes et allemandes, mais lui a permis de s'exporter en Europe. Walt Disney a également gagné en 1939 un Oscar d’honneur constitué d'une statuette dorée accompagnée de sept modèles miniatures.
Le film y fut alors reconnu comme une "innovation indiscutable dans le domaine de la cinématographie ayant charmé des millions de spectateurs et ayant ouvert au cinéma de vastes perspectives". Malgré les mauvais augures, la sortie de Blanche-Neige a donc révolutionné le Septième art et marqué le début du Premier Âge d'or de la firme.
Ils vécurent heureux et eurent plein d'argent
PIQUE-SOUS
Quand Disney a commencé à réfléchir à son projet en 1934, la compagnie n'était pas encore un mastodonte du divertissement, mais n'était plus novice et jouissait déjà d'une grande popularité, notamment grâce aux Alice Comedies et surtout à Mickey Mouse, premier dessin animé parlant. En dépit de leur reconnaissance, les courts-métrages de Disney ne renflouaient cependant pas assez les caisses pour assurer l’avenir de la firme dont le fonds de commerce était menacé.
Au début de la décennie, la Grande Dépression a bouleversé le système de distribution des salles avec la démocratisation du double programme. Les courts-métrages indépendants ne recevaient alors qu’une faible part des recettes d’exploitation au profit des films de studios hollywoodiens. En plus de ses ambitions artistiques, Walt Disney considérait donc Blanche-Neige comme un bon moyen de se remplir les poches.
Mais si les professionnels de l'industrie ne donnaient pas cher de la peau de Disney, c'était aussi parce que la réalisation d'un long-métrage nécessitait un budget pharaonique et d'importants emprunts bancaires qui auraient fatalement laissé la compagnie et son fondateur sur la paille en cas d'échec.
Le cinéaste et son frère Roy, tout aussi perplexe quant à ses chances de réussite, ont alors annoncé un premier budget entre 250 000 et 500 000 dollars, ce qui représentait déjà six à dix fois le budget moyen d’un court-métrage du studio. Et de la même façon que les effectifs grossissaient pour tenir la cadence- une dizaine d'employés en 1928 à 750 -, le budget a lui aussi explosé pour grimper à 1,48 million de dollars.
Une somme astronomique - qui plus est en pleine crise économique - et qui avoisinait les coûts de production estimés d'autres grandes réalisations américaines : Le Prisonnier de Zenda (1,2 million) en 1937, Les Temps modernes (1,5 million) en 1936, Les Révoltés du Bounty (1,9 million) en 1935, La Ruée vers l'Ouest (1,4 million) en 1931 ou À l'ouest, rien de nouveau (1,2 million) en 1930.
Pour réunir les fonds, Disney est allé jusqu'à organiser une projection privée pour le vice-président de la Bank of America, qui a finalement pressenti que Disney allait faire fortune avec Blanche-Neige et lui a octroyé l'avance nécessaire. Le financier ne s'est d'ailleurs pas trompé puisque le film a rapporté près de huit millions de dollars au box-office mondial pour sa première exploitation, avant plusieurs ressorties en salles pour pérenniser les profits.
En prenant exemple sur la stratégie publicitaire et marketing d'envergure déployée pour Mickey Mouse, Blanche-Neige a également été un des premiers longs-métrages à se lancer activement dans le merchandising. Une vaste campagne promotionnelle a ainsi été organisée en amont avec toute une gamme de produits dérivés à acheter le soir de la première, dont certains sont depuis devenus des objets de collection. La bande originale a également été la première à être disponible à la vente, établissant de ce fait un lien plus étroit entre le public et l'oeuvre. Parce que Disney était aussi un génie des affaires.
TRAINING DAYS
Si Disney était un visionnaire, c'était aussi et surtout un conteur passionné. La durée des courts-métrages ne lui permettait cependant pas de développer une trame narrative complexe, de caractériser et de faire évoluer ses personnages ou même de véhiculer différentes émotions comme la tristesse et la peur. Blanche-Neige devait donc être réfléchi comme un long-métrage en prises de vue réelles pour dépasser les limites de l'animation et lui permettre de raconter son histoire.
Afin de rendre son film crédible aux yeux du public, Walt Disney comptait en grande partie sur le réalisme des dessins et le naturel de l'animation. Pour un rendu plus tangible, il a donc engagé plusieurs comédiens pour jouer certaines scènes, qui étaient filmées et minutieusement décortiquées par les équipes pour reproduire le plus fidèlement possible la gestuelle des personnages, les courants d'air dans leurs cheveux ou encore le mouvement de leurs vêtements, n'hésitant pas à renvoyer ses animateurs en formation pour qu'ils progressent davantage.
Après quatre années de production, un nombre de croquis estimés à un million et environ 362 000 maquettes réalisées, Blanche-Neige était autant un terrain créatif fertile qu'un défi technique et une course contre la montre. Le film n'a été achevé que deux semaines avant la première à Los Angeles.
Conscient qu'il n'avait pas le droit à l'erreur, Disney a fait en sorte de préparer ses équipes avec les Silly Symphonies, une célèbre série de courts-métrages souvent présentée comme son laboratoire expérimental. C'est en cherchant à innover et à se perfectionner en vue de la réalisation de Blanche-Neige que la firme a encore établi de nouveaux standards au début des années 30, tout en esquissant l'univers du conte avec l'apparition de plusieurs sorcières, nains, animaux ou forêts.
De cette façon, Des arbres et des fleurs, produit par Disney en 1932, a été le premier film à utiliser la version la plus moderne du procédé Technicolor qui a grandement participé au succès du film de 1937. La série de courts-métrages a également servi de test pour l'utilisation de la caméra multiplane afin de donner un effet de profondeur à une image en deux dimensions et accentuer ses perspectives. Tout comme la rotoscopie pour le réalisme et la fluidité recherchés, même si le procédé était très chronophage.
Des arbres et des fleurs, littéralement
C'est aussi dans cette série que l'artiste s'est davantage appliqué à faire de la musique un vrai soutien narratif, voire par moments un substitut comme dans Les Trois Petits Cochons de 1933 ou Le Lièvre et la tortue en 1935. En servant de travail préparatoire, les Silly Symphonies ont donc permis au studio d'acquérir en un temps limité un savoir-faire et une richesse visuelle et sonore unique, qui ont ensuite été sublimés dans Blanche-Neige.
Face à ses ambitions démesurées, Disney avait plus de chance de finir ruiné et moqué que de donner une nouvelle impulsion au cinéma. Le chef-d'oeuvre de la firme n'a pas encore été désacralisé, et le fait d'avoir annulé une suite DTV au rabais dans les années 2000 a bien aidé. Malheureusement près de 85 ans après son coup de génie, Blanche-Neige va lui aussi avoir droit à son remake en prises de vues réelles, aux antipodes des ambitions artistiques démesurées et novatrices de son créateur.
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@laloose
Par la force de Sandrine Rousseau je te combats
Avec un z cancel stp,et aussi: Tg surtout oué
Blanche neige ?? Ce brulôt raciste et misogyne ?? canceler moi ça d’urgence