Films

Cartouche : comment Belmondo ridiculise Johnny Depp 40 ans avant Pirates des Caraïbes

Par Simon Riaux
12 décembre 2021
MAJ : 21 mai 2024
Cartouche : photo, Jean-Paul Belmondo

Héros virevoltant, trésors, capes, épées et une musique inoubliable. On ne parle pas de Pirates des Caraïbes, mais de Cartouche, avec Jean-Paul Belmondo

Le cinéma français des années 50 et 60 est un cas particulier, qui aura largement contribué à refaçonner le 7e Art en général. Berceau d'un savoir-faire classique qui sera bientôt fustigé par une nouvelle génération d'auteurs et de critiques comme un artisanat à la papa, la production française est aussi le vivier de La Nouvelle Vague, de ses marivaudages, de ses récits hors les murs, dont la forme incroyablement libre va séduire instantanément le public, et engendrer un électro-choc stylistique qui aura des répercussions hollywoodiennes profondes.

À cette époque, la production française se cherche, expérimente, et s'aventure du côté des coproductions, volontiers franco-italiennes. Autant de tentatives qui sont souvent l'occasion pour des créations hexagonales d'explorer des terrains qui ne sont pas alors les plus empruntés, notamment du côté de l'aventure. Philippe de Broca en fut un orfèvre brillant, dont le sens du spectacle, du romanesque, la vitalité burlesque et poétique, forgeront les codes d'un cinéma de divertissement resté légendaire, dont le Cartouche n'est pas sans évoquer une franchise contemporaine portée par Johnny Depp...

 

Cartouche : Affiche officielleHaut les flingues !

 

L’AVENTURE, C’EST L’AVENTURE  

Bandit de grand chemin, voleur, Robin des bois réinventé, soldat, amant espiègle et amoureux fou, Cartouche est tout cela à la fois. Un aventurier en somme, précipité solide et malicieux de tout ce que le cinéma aura imaginé avant lui de héros malicieux, porté par un sens de l'honneur bien à lui, mais terriblement séduisant. Une description qui pourrait correspondre aux héros de L'Homme de Rio ou du Magnifique, tous deux interprétés par Jean-Paul Belmondo. Mais à bien y regarder, il est un autre personnage sublime incarné par l'acteur, mis en scène par le même auteur en 1962, qui annonce et contient toute la flamboyance à venir.

Il s'agit bien sûr de Cartouche, qui, plus qu'aucun autre, paraît encapsuler toute l'aura du héros Belmondien, annonçant la folle carrière du comédien. Le cinéaste qui aura plus qu'aucun autre forgé la statue de Bébel est Philippe de Broca. Et si son nom n'est pas le premier enseigné dans les écoles de cinéma, le 7e Art se montrant souvent ingrat envers les grands divertisseurs, quand il ne se refuse pas purement et simplement de reconnaître la valeur de leurs créations, son héritage demeure phénoménal. 

 

Cartouche : photo, Claudia Cardinale, Jean-Paul Belmondo"On n'a qu'à l'appeler Johnny Depp !"

 

Parce que des millions de spectateurs ont regardé encore et encore ses films les plus connus, partageant une mémoire d'un spectacle populaire, mais aussi une célébration de l'aventure et d'une certaine culture française, mais aussi parce que les longs-métrages en question ont eu une influence profonde sur le médium lui-même, souvent bien au-delà de nos frontières. Il est ironique de constater que si De Broca est rarement présenté en France comme un de nos artistes les plus importants, il l'est en revanche outre-Atlantique.

Tout d'abord parce que ses récits enlevés ont infusé dans toute la culture pop, au point que Steven Spielberg rappellera souvent qu'Indiana Jones a contracté une sacrée dette envers les épopées de De Broca où officie Belmondo. Le constat est évident durant toutes les scènes en extérieur de Cartouche, dont la photographie évoque souvent le travail qu'accomplira Thierry Arbogast sur Les Aventuriers de l'arche perdue des décennies plus tard.

Mais l'éclat du réalisateur est encore plus paradoxal et fort avec Le Roi de cœur, bide tragique en France et en Europe, qui deviendra l'objet d'un culte fervent aux USA durant les années 80, où il est célébré comme une hallucination poétique et pacifiste faisant directement écho aux traumatismes du Viêtnam. À tel point que le long-métrage y est encore considéré fréquemment comme une des productions françaises les plus importantes.

Autant de qualités, d'expérimentations, que l'on retrouvait déjà dans Cartouche.

 

Cartouche : photo, Claudia Cardinale, Jean-Paul BelmondoRed is dead

 

AU FILM DE L’ÉPÉE 

Sur le papier, le récit appartient donc à la tradition du film de cape et d'épée, exprimée ici dans ces fameuses coproductions franco-italiennes. Mais rien n'y est tout à fait comme avant. Ce qui frappe, c'est la puissante fantaisie qui irrigue l'ensemble. Elle réside en premier lieu dans les costumes et les couleurs. Revoir le long-métrage aujourd'hui, grâce à sa formidable restauration, c'est se départir du souvenir de ces colorimétries un peu fanées, de ces copies usées et multidiffusées, pour mieux apprécier les interactions fabuleuses entre la photo de Christian Matras, les décors de François Lamothe et les costumes de Rosine Delamare.

Luxueux, le résultat l'est assurément. Et que Cartouche soit vaurien, soldat du roi ou meneur d'une bande d'arnacho-voleurs, on sent toujours le désir d'aboutir non pas à une reconstitution bien sage, mais à créer un espace de fiction qui soit avant tout un espace de sensation. Le plan de Belmondo, dans son costume militaire éclatant de bleu et se détachant néanmoins sous le ciel azuréen nous immerge instantanément dans une réalité autre. Une réalité qui se plaît à hybrider les styles, dans les scènes d'action, enlevées, mais surtout dans ce qui, chez un autre réalisateur, eut constitué les à-côtés de l'intrigue.

 

Cartouche : photo, Odile Versois, Jean-Paul BelmondoBond, Jean-Paul Bond

 

Quand notre héros signe les lieux de ses méfaits (ou le visage de ses ennemis) d'un glorieux 'C', on n'est pas tant dans l'évocation directe de ce bon vieux Zorro, que dans un geste plastique qui évoque les trips des dadaïstes et autres surréalistes. D'ailleurs, plus d'une fois, les costumes se jouent des modes et des coupes, et on se surprend à voir dans le protagoniste un élan incroyablement stylisé, qui marie des époques et des lignes à priori bien incompatibles. Et alors qu'il appose sa signature, arborant chemise blanche et manteau noir, on jurerait s'être égaré dans la Fabric d'un Warhol.

Ces passerelles, De Broca en raffole, transformant son film de cape et d'épée en rêverie légendaire. En témoigne l'improbable séquence au cours de laquelle nous découvrons les monceaux de trésors amassés par les brigands, qui métamorphosent le décor en scène de théâtre, un espace quasi méta, où la caméra se livre à une exploration ébouriffante des lieux, un geste que reprendra pour le démultiplier Martin Scorsese, jusqu'à en faire sa propre signature.

 

Cartouche : photo, Jean-Paul Belmondo, Claudia Cardinale De l'autre côté du miroir...

 

C'est encore une fois cette atmosphère de songe qui frappe si fort, quand Cartouche rejoint Vénus, littéralement "de l'autre côté du miroir", alors qu'une porte a été déguisée pour mieux donner l'impression au personnage (et au spectateur) qu'il change de dimension pour retrouver la jeune femme. Le décor se fait alors plus trouble, scénique, évocateur et mental. Ce sera encore le cas lors des funérailles de Vénus, réchappées d'un conte ténébreux, alors que Cartouche précipite la dépouille mortelle de son aimée et le carrosse doré où elle repose, dans les flots. Accompagné par la géniale partition de Georges Delerue, qu'il dût lutter pour imposer, De Broca achève de brouiller les pistes de son film de cape et d'épée.

 

Cartouche : photo, Jean-Paul BelmondoPicrate des Caraïbes

 

BELMONDO AU FIRMAMENT 

Ce type de variations, de transformations d'une partition bien connue, évoque forcément la recette miraculeuse de Pirates des Caraïbes. Envisagée comme un blockbuster Disney typique, la franchise est dès son premier opus sorti de ses rails, grâce aux talents conjugués du metteur en scène Gore Verbinski et de son interprète Johnny Depp, qui ont fait de ces récits et d'un personnage secondaire, Jack Sparrow, le centre névralgique d'un dispositif à la fois plus ambitieux que toute la concurrence en matière de spectacle et de mythologie (aucun blockbuster n'est encore parvenu à égaler les ambitions délirantes et la technicité de Pirates des Caraïbes : Le Secret du coffre maudit), et totalement inclassable.

Cette qualité virevoltante, imprévisible, qui contamine toute l'entreprise de sa folie, c'est précisément l'énergie qu'insuffle alors Belmondo à Cartouche. En 1962, le souvenir de héros de grand écran tels qu'Errol Flynn ou Gérard Philipe constitue encore l'alpha et l'oméga de l'aventure, tant leurs ombres planent encore dans l'inconscient collectif. Héros vifs et virevoltants, images glorieuses d'une virilité triomphante, ils vont être en partie ringardisés par un nouveau type de meneur, que Belmondo incarne totalement.

 

Cartouche : photo, Jean-Paul BelmondoThe Kooples, collection automne hiver 2021

 

Solaire et tourbillonnant, Bébel l'est incontestablement. Séducteur en diable et aventureux, également. Mais il y a dans son phrasé, dans sa gestuelle et la sensibilité qui en découle, une vulnérabilité bien différente. Dans sa voix, l'affirmation, parfois crâneuse, d'une superbe par endroits féminine (ou relevant des codes qu'on rattache alors au féminin). Ce n'est évidemment pas un hasard si la même année, Henri Verneuil le met face à une autre légende du cinéma, une autre incarnation masculine, dont il est aux antipodes. Dans Un Singe en Hiver, comme dans Cartouche, il joue une autre forme de héros, une idée nouvelle de l'élan, qui prend la suite et redéfinit l'héritage du patriarche contraint que joue génialement Jean Gabin.

Une idée qui permet de faire entrer la tragédie et la mort dans le récit, sans jamais tomber dans le pathos ou le moralisme. Et à nouveau, Verbinski s'est souvenu des leçons de Belmondo quand il s'agira de précipiter le pirate dans les muqueuses dentées d'un Kraken déchaîné, à l'occasion d'une séquence authentiquement bizarre, bourrée de panache.

"Amuse-toi, ça empêche de mourir", souffle Claudia Cardinale au protagoniste. C'est sans doute la phrase qui le mieux, résume la philosophie et l'électricité qui parcourent le chef-d'oeuvre de Philippe De Broca, et la performance de Belmondo. À eux deux, les artistes auront créé une aventure intemporelle, dont les échos ne cessent encore de tonifier un cinéma qui n'a toujours pas trouvé de successeur au Roi Bébel.

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Willpinner

@simon Merci pour l’article enthousiaste et très juste sur ce grand artisan qu’était De Broca !

Par contre, coquille : Arbogast n’a pas éclairé Les Aventuriers de l’Arche Perdue. Beaucoup trop jeune de toute façon à l’époque. C’est Douglas Slocombe. C’est Il ne me semble d’ailleurs pas que Spielberg ait jamais bossé avec un chef op Français ^^

Simon Riaux

@Ethan

A moins que vous ne veniez d’une autre dimension, je suis au regret de vous apprendre qu’un écran analogique, ça n’existe pas.

Rhoo...

Votre héros reste quand même un délinquant multirécidiviste… !

Ethan

@simon
Pose toi la question pourquoi beaucoup de cinéphiles trouvent que certains films ont vieilli et pas forcément ceux des années 1960.

Speed par exemple qui n’a pas été restauré ou numerisé je pense. Ce même film sur écran d’avant est mieux. Cartouche désolé mais ça a vraiment vieilli, si ce dernier a été restauré c’est pas terrible.

Après je suis d’accord la numérisation et restauration est parfois agréable. L’homme de Rio a plutôt bien été restauré. Même si au niveau son ils ne pouvaient pas faire grand-chose

Maintenant je pense que pour un visionnage optimal ces films doivent être plutôt visionnés sur écran analogique

Simon Riaux

@Ethan

Vous écrivez une nouvelle fois absolument n’importe quoi, le film ne souffrant certainement pas des écrans actuels (ce qui ne veut rien dire), et ses récentes restaurations lui ayant redonné un éclat perdu ces dernières décennies. Merci le numérique, donc.

Ethan

@Ray Peterson

Oui les tribulations bon film également dans la lignée de l’homme de Rio mais moins réussi.

De Broca l’a même regretté en disant que le problème de ce film c’est qu’ils en font trop

L’homme de Rio et les tribulations pour les fans de Tintin c’est top

Le plus beau souvenir de tournage de Belmondo c’est l’homme de Rio, il dit ça dans son livre, 1000 vies valent mieux qu’une
Il était en comité réduit 13 personnes, il y avait une super ambiance

Ray Peterson

Assez d’accord avec l’avis du dessous. L’Homme de Rio c’est génialissime.

Le Magnifique reste un grand film sur ce que c’est d’écrire un scénario. Pas à fond à 100%
sur l’intégralité du film mais un sacré moment de péloche. Et pis voir pisser dans son froc Jean Lefebvre avant de se faire dessouder sur la plage parce que les trucages n’étaient pas très bien réglés par l’équipe me fait marrer même si sur le coup cela devait franchement pas être drôle.
Les Tribulations est bon aussi mais trop long et trop fantasque pour moi.

Et pour finir sur MR de Broca, (y’a un dossier chez Ecran Large ? je me pose la question) réal injustement oublié, son « Roi de Coeur » est une véritable pépite à réhabiliter d’urgence!

Etha n

De Broca et Belmondo faisaient de bons films
Cartouche super film
Cela dit S imon ce film a vieilli avec les nouveaux ecra ns qui rendent l’image te rne
U n f ilm à revoir sur ecra n d’avant

Claudia Cardinale était pas mal également

Je me souviens plus vraiment de la fin j’ai l’impression qu’il meu rt

Il y avait également aussi Fanfan la tulipe avec Vincent Perez et Penélope Cru z en 2003 qui était pas mal aussi.

Enfin moi je pense plus à ce film là qu’à Pi ra tes des C arai bes comme comparaison.

Sinon il y a aussi Lagard ère, le Bossu ou Jacquou le croquant.

Sinon le mei lleur de broca franchement c’est l’homme de Rio. Film qui pendant quelques années a été oublié pour une question de droit d’aut eur concernant la vente de dvd, moins mis en avant car produit mg m. Et malheureusement les gens se rappelle plus du magnifique qui n’est pas son meilleur film

Ray Peterson

Un De Broca/Bebel de haute volée! Un film de cape et d’épée sensationnel avec des cascades de dingue et une fin extrêmement pessimiste pour un film de cet envergure. Cela m’avait pas mal fait tiquer la 1ère fois que je l’vais vu et encore plus maintenant à la revoyure. Culotté le De Broca.