Retour sur Basic, le thriller militaire très oublié du réalisateur de Piège de Cristal et Predator, avec John Travolta et Samuel L. Jackson.
Peu de réalisateurs à Hollywood peuvent se targuer d’avoir autant marqué le cinéma d’action américain d’une pierre blanche que John McTiernan, qui aura redéfini les codes et la structure du genre entre la fin des années 1980 et le début des années 2000, avec une filmographie principalement composée de grandes œuvres. Que ce soit Predator, film de science-fiction ayant imposé Arnold Schwarzenegger comme une figure emblématique du cinéma d’action reaganien, ou encore Piège de Cristal et sa mise en scène vertigineuse, avec un Bruce Willis devenu depuis indissociable de son alter ego John McClane (pour le meilleur comme pour le pire), dans la saga Die Hard.
Mais en 2003, la carrière de John McTiernan s'est subitement arrêtée, suite à des démêlés judiciaires liés au development hell de son remake de Rollerball. Son dernier fait d'armes en date reste le thriller militaire Basic, mettant en scène John Travolta, Connie Nielsen et Samuel L. Jackson, dans un huis clos sous l'influence de Rashõmon d’Akira Kurosawa. On revient donc sur le dernier film de McTiernan, sur son écriture et sa mise en scène qui témoignent de la maîtrise indéniable d’un cinéaste en pleine possession de ses moyens, afin de comprendre pourquoi Basic est peut-être bien son film-somme.
Quand on débriefe sur un film chez Ecran Large
Basic Instinct
Le 11ème et dernier film de John McTiernan s’inscrit donc dans le genre très 90’s qu’est le thriller militaire, dépeignant avec beaucoup de réalisme le milieu très viril et masculin des Rangers de l’armée américaine, incarné par exemple par Tigerland de Joel Schumacher, ou encore À Armes égales de Sir Ridley Scott, avec Demi Moore. La comparaison avec ces deux œuvres est loin d’être anodine, puisque le film de McTiernan partage avec eux le même conseiller technique, à savoir le sergent-chef Charles Fails, le réalisateur ayant cherché à être le plus authentique possible dans son portrait du quotidien des Rangers.
Une note d’intention qui contraste de manière assez ironique avec les précédentes œuvres de sa filmographie, notamment Predator et son regard quasi homoérotique sur le corps militaire reaganien, symbolisé par ce bras de fer suintant de sueur entre Schwarzenegger et Carl Weathers, qui en aura rendu hilare plus d’un. Mais ici, dans Basic, il n'est pas vraiment question d’empoignades viriles et amicales entre des gros bras, mais plutôt d'un sergent instructeur vraiment pas cool nommé West (incarné par un Samuel L. Jackson plus motherfucker que jamais), qui malmène chacun des membres de son groupe de Rangers, au point de leur donner à tous un mobile parfait.
Samuel L. Jackson... qui joue Samuel L. Jackson
Après un entraînement qui tourne mal dans une Jungle de Panama en pleine tempête, seuls deux hommes du groupe, dont un blessé, sont retrouvés vivants. Pour interroger les deux rescapés (dont les versions des faits divergent) aux côtés de la capitaine Julia Osborne (excellente Connie Nielsen), le commandant de la base fait donc appel à un vieil ami et ex-Ranger, devenu depuis un agent de la DEA soupçonné de corruption, nommé Tom Hardy (incarné non pas par l’acteur, mais par un John Travolta très cool et relax).
Malgré leurs méthodes, que tout oppose, Osborne et Hardy vont mener l’enquête pour comprendre ce qu’il s’est passé dans cette jungle, en rassemblant les pièces du puzzle. À partir de ce point de départ, sur fond de Formation extrême (un titre québécois dans la lignée de ceux des précédents films du cinéaste, à l’image de Marche ou crève : Vengeance définitive), McTiernan signe avec Basic l’un de ses films les plus ambitieux dans sa structure narrative, mais aussi l’un de ses plus critiques et politiques, à travers à son regard sur l’armée américaine.
Si Predator avait déjà quelque chose de très politique, notamment lorsqu'il détournait un corps militaire mis littéralement à nu, impuissant face à une créature extraterrestre invisible qui se fondait dans le décor, le réalisateur va encore plus loin avec Basic, en disséminant sa charge autant dans la forme que dans le fond. Ici, les corps militaires ne sont pas en action tels des Action Man dans l’espace de la jungle (hormis dans les flash-backs), mais immobiles, dans des séquences d’interrogatoire où tout se joue à partir de la parole, l'arme basique et primaire.
La notion de Basic revient régulièrement dans les dialogues du long-métrage, que ce soit lorsque Hardy explique à Osborne les méthodes appliquées par le sergent-instructeur présumé mort (dont il fut l’élève), reposant sur l’instinct basique du soldat, passant notamment par l’humiliation, voir le racisme selon les différentes versions des faits relatés, ou encore lorsque des combattants se retrouvent livrés à eux-mêmes, perdus dans un abri au milieu d’une tempête, montés les uns contre les autres par leur propre paranoïa, avec pour seule arme leur instinct primaire.
Les deux survivants racontent leurs versions respectives de l’histoire, utilisant les mots comme une arme pour se défendre, à l’image des hauts gradés qui cherchent également à tirer le meilleur parti de cette affaire. Tout ce beau monde se ment, tout comme McTiernan manipule son spectateur avec brio en lui racontant ce qu’il veut entendre, pour mieux décharger par la suite son regard politique sur une administration corrompue jusqu’à l’os.
Moins ironique qu’un Die Hard ou un Predator, tout comme il est plus avare en action qu'en dialogues, Basic résonne dans la filmographie de McTiernan comme un aboutissement de sa critique de l’Amérique, plus proche du récit d’espionnage paranoïaque à la Tom Clancy, comme son sublime À la Poursuite d’Octobre Rouge. Une maturité dans la finesse politique de son écriture, alliée à un sens de la narration limpide et ludique, qui donne à voir un cinéaste ressourcé de ses précédents échecs, qui se renouvelle encore une fois avec la mise en scène.
Une conversation qui tourne court
L’Effet Rashõmon
En plus de garantir l’authenticité de son thriller militaire en se payant les conseils d’un sergent-chef de renom, Basic se distingue également par sa narration dense et ambitieuse, à travers le scénario de James Vanderbilt (Zodiac), qui emprunte à l’effet Rashõmon. Un concept popularisé par le chef-d’œuvre éponyme d’Akira Kurosawa, sorti en 1952, dont la virtuosité réside dans le fait de raconter un meurtre à travers différents points de vue (4 dans le film de Kurosawa, 2 dans celui de McTiernan), qui se contredisent via les divergences entre les motifs du récit.
Et c’est à travers cet effet purement cinématographique que le cinéaste tire toute la vitalité et l’énergie de Basic, dont la mise en scène épouse parfaitement la densité narrative du scénario de Vanderbilt. Se déroulant quasiment en huis clos, en grande partie entre les quatre murs d’une salle d’interrogatoire, Basic repose donc énormément sur son écriture, porté par les performances habitées de Travolta et Nielsen. La caméra de McTiernan parvient à saisir avec une grande précision la rythmique de ses comédiens, grâce à un montage qui allie parfaitement le récit du passé et celui du présent, qui se répondent constamment, tel un dialogue en champ contre champ.
Au fur à mesure de l’enquête, au cours de laquelle Hardy et Osborne démêlent le vrai du faux en faisant coïncider les différentes versions des faits, McTiernan fait preuve d’une maestria indéniable en déroulant son récit comme une machine infernale, à grand renfort de coups de théâtres qui s’enchaînent à un rythme implacable, ne laissant aucun répit à son spectateur.
Le thriller militaire se transforme alors en pur film à twists, où les révélations sont rythmées par la caméra en mouvement de McTiernan, qui transpose la virtuosité technique d’un Die Hard (qu’elle soit verticale comme dans Piège de Cristal, ou horizontale comme dans Une Journée en Enfer), dans l’espace restreint du huis clos. Au point où les scènes d’interrogatoire paraissent plus tendues et précises que les flash-backs modulables dans la jungle, dans lesquelles McTiernan semble moins inspiré par l’uniforme que par la capacité à mentir de l’homme qui se cache en dessous, afin d’assurer sa propre survie.
Par ailleurs, Basic pourrait également se résumer à cette réplique de Hardy, qui met la puce à l’oreille de Osborne à propos du twist final en plus de résonner comme un véritable mantra pour tous les personnages du long-métrage, à savoir "raconter la bonne histoire". Faire coïncider les différentes versions de chaque personnage pour raconter une bonne histoire, avec les rebondissements, les fausses pistes et les faux-semblants qui vont avec, servis par une mise en scène qui rend le tout suffisamment limpide et efficace pour mieux berner son spectateur.
Ainsi, Basic devient presque méta dans son final, avec le personnage de John Travolta qui, derrière sa coolitude, cache un véritable talent de conteur, à l’image des doubles habituels du cinéaste (le projectionniste dans Last Action Hero), à travers lesquels McTiernan exprime une foi inexorable envers le pouvoir évocateur du médium cinéma et sa capacité à nous manipuler. À ce titre, Basic est un véritable coup de maître.
Une équipe bien rodée pour raconter une bonne histoire
Le Déshonneur de John McTiernan
Malheureusement pour le cinéaste, Basic ne sera pas le retour en grâce espéré pour remonter la pente, après l’échec critique et commercial de Rollerball (25 millions de dollars pour un budget de 70 millions). En effet, lors de sa sortie dans les salles en 2003, son dernier film ne rapporte que 42 millions de dollars au box-office mondial, échouant donc à rentabiliser son budget de 50 millions.
En France, le long-métrage passe quasi inaperçu, n’enregistrant que 306 404 entrées dans les salles, tout en recueillant néanmoins quelques louanges critiques dans la presse, notamment de la part de Stéphane Moïssakis qui le définit, dans les colonnes de Mad Movies, comme "l’un de ses films les plus personnels et peut-être même le départ d’une nouvelle carrière encore plus riche et prometteuse" .
Cette prédiction ne se réalisera malheureusement pas, car après la sortie de Basic, la carrière de John McTiernan va se retrouver entre parenthèses (pour ne pas dire s’arrêter définitivement), rattrapée par "l’affaire des écoutes illégales Pellicano" en 2006. Un nom faisant référence au détective privé Anthony Pellicano, auquel McTiernan a eu recours à deux reprises dans sa vie ; une première fois pour son divorce, et une seconde fois pour mettre sur écoute son producteur Charles Roven, durant la production infernale de Rollerball.
Image d'une production vraiment compliquée
Accusé d’avoir menti sous serment à un agent du FBI, le cinéaste ayant nié avoir fait appel aux services du détective privé (ce qui est considéré aux États-Unis comme un crime fédéral extrêmement grave), John McTiernan n’a pas tourné de nouveau long-métrage après Basic, soit depuis 18 ans. Emprisonné entre 2013 et 2014, le réalisateur est revenu occasionnellement sur le devant de la scène avec plusieurs projets depuis sa libération, notamment une suite à son Thomas Crown qu’il aurait écrite en prison.
Malheureusement, tous ces projets prometteurs n’aboutissent pas, principalement à cause de ses dettes financières qui rendent la mise en chantier de ses projets compliquée. Malgré un léger soubresaut en 2017, avec deux bandes-annonces pour le jeu Ghost Recon : Wildlands, on attend encore le retour de John McTiernan, qui pourrait bien arriver sûrement, mais discrètement, peut-être loin des radars d’Hollywood et de son industrie à laquelle le réalisateur semble avoir tourné définitivement le dos.
Mais cela n’enlève rien à la superbe de Basic, qui, en tant que dernier film en date de son auteur, n’en reste pas moins un beau geste de cinéma, à l’image de sa filmographie et de sa maestria. Il pourrait bien nous surprendre encore un jour. En attendant, on revient sur le dernier (vrai) Die Hard et grand film d’action des années 90 qu’est Une Journée en Enfer.
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@alulu : ils avaient surtout spoilé la fin comme des gorets avec une simple photo !
C’est clair qu’à l’époque, chez MadMovies, ils avaient quelques chouchous, certains justifiés mais pour d’autres…. Christophe Gans c’était plus du copinage, du corporate par exemple.
Haha je m’étais avoir pr mad movies aussi, quel déception.
Pour ce qui est du réalisateur c’est clair qu’il manque au cinéma
@alulu
Tu as raison sur l’age. Mais le fait d’avoir été aussi longtemps écarté des studios et ces 2 films pas non plus très marquant ne me donnent pas trop d’espoir pour un retour percutant si retour il y a un jour. J’y avais cru moi à son Rollerball, merci qui ? … merci Mad movies qui avait bien survendu son film il me semble !
James Cameron est né en 54 et McTiernan en 51, ça fait pas bézef et ne parlons pas d’Eastwood qui lui est un contemporain de Jésus. Je crois même qui l’était dans la Cène, tout au bout à l’extrême droite 🙂
Pour Rollerball, oui le film est foireux mais il n’est pas le seul responsable du naufrage mais j’aime bien le final bolchevique du film.
Bien aimé surement à l’époque mais je ne me souviens plus vraiment du film … je crois que je ne suis pas trop fan des thrillers aux seins des gradés de l’armée US. Pas très passionnant pour moi.
Par contre c’est sur que c’est bien mieux que Rollerball, un bon foirage des familles.
Mc Tiernan manque certes, mais peut être qu’il avait déjà tout donné. Perso je n’espère plus rien vu son age et puis pas sur qu’il ai de nouveau envie de se frotter à Hollywood ou il a un peu merdé tout de même.( Les écoutes)
Grand film
L’enquete est superbe
La fin devais être plus pessimiste, mais Travolta à refusé de jouer un méchant.
Sinon, film géniale ( sauf la fin)
Mieux vaut avoir fini sur Basic plutôt que sur le désastre Rollerball en tout cas.
Plaisant à voir mais je ne peux pas m’empêcher de penser que Basic a plus le rendu d’un pilote de série que d’un film, surtout avec cette fin un peu bâclée. Je ne sais pas si un jour il tournera un nouveau film mais ça me fait un peu chie* si sa carrière se clôt sur ce film mineur.