Un crocodile, une faux tranchante, un aubergiste psychotique et à l'arrivée, la mort : on revisite le joyau oublié du réalisateur de Massacre à la tronçonneuse.
Le cinéma américain des seventies n’a pas été avare en propositions troublantes et autres créatures entrées au panthéon de la culture horrifique. Célébrées, parfois devenues cultes, plusieurs de ses propositions forment aujourd’hui l’inconscient de nombreux cinéastes et de larges pans de la population cinéphile.
L’ARTISTE DERRIèRE LE MONSTRE
De L'Exorciste en passant par les morts-vivants de George A. Romero, ils ont traumatisé la culture populaire, qui les cite ou recycle toujours. Mais le monstre le plus célèbre engendré par le Nouvel Hollywood est peut-être Leatherface, le croque-mitaine insurpassable de Massacre à la Tronçonneuse. Pourtant, le nom de Tobe Hooper, réalisateur du carnage texan, est loin d’être le plus connu des auteurs de la période.
Et parmi les cinéphages, ceux qui se sont penchés sur sa carrière sont rares. Les curieux en restent d’ailleurs le plus souvent à l’iconoclaste Massacres dans le train fantôme, qui reprend d’ailleurs de nombreuses ficelles du film célébré de 1974, ou à sa suite kamikaze, Massacre à la tronçonneuse 2. Pur trip des années 80, tout en outrances et en néons fluorescents, le métrage est une commande que Hooper devait honorer en partie à contrecœur. Il s’y amusait à détruire sa propre statue du commandeur, pour aboutir à une orgie goguenarde, passionnante et jouissive.
Quant aux autres momentums de sa carrière, qu'il s'agisse de Poltergeist ou du sublimement nanardeux Lifeforce - L'étoile du mal, aucun ne va marquer profondément le public... ou lui être porté à son crédit, sa contribution avec les spectres de Spielberg ne lui ayant jamais été tout à fait attribuée.
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Le metteur en scène demeure l’homme d’une œuvre, le bouillonnant Massacre à la Tronçonneuse. Qu’ils ne parviennent jamais à revenir derrière la caméra (Charles Laughton après sa Nuit du chasseur) ou qu’un chef-d’œuvre éclipse leurs créations suivantes (Nabokov et son Lolita) nombreux sont les artistes dont les travaux sont écrasés par une création à l’aura irrésistible. C’est le cas de Tobe Hooper, et ce constat est d’autant plus rageant qu’on trouve au sein de sa filmographie un diamant noir tout à fait inclassable, réalisé en 1976, juste après Massacre, le curieusement nommé Crocodile de la Mort.
Presque instantanément tombé dans l'oubli, le film ne manquait pourtant pas d'atouts sur le papier. Alors que la tronçonneuse texane rugit encore dans les salles d'exploitation de par le monde, quand elle ne fait pas purement et simplement scandale (l'Etat Giscardien censurera Massacre, qui ne sortira en France qu'en 1982), le réalisateur réunit une bonne partie de l'équipe qui a fait la réussite de son précédent effort, notamment le scénariste Kim Henkel, ainsi que la comédienne Marilyn Burns.
Il sera à nouveau question de meurtres barbares, de l'Amérique profonde, d'un sous-texte évoquant possiblement le Vietnam, et de la déliquescence d'une nation qui ne semble plus capable que de se dévorer elle-même. Le dispositif quant à lui, évoque assez franchement Psychose, alors encore dans toutes les mémoires.
Mais si le bizarroïde Crocodile de la Mort est devenu un angle mort de sa carrière, et du cinéma de genre nord-américain, c'est peut-être parce qu'il est composé à la manière d'une déconstruction systématique de son prédécesseur. Et c'est sans doute ce dialogue entre deux oeuvres en apparence jumelles, mais irréconciliables dans les faits, qui confère au film qui nous intéresse son aura... et entretient sa malédiction.
TRONÇONNER LE MASSACRE
Si Massacre à la Tronçonneuse s'ouvrait sur les furieux photogrammes d'une éruption solaire, présupposant la déferlante énergétique qui va s'abattre sur le spectateur, Le Crocodile de la Mort, dès ses premières images, choisit de fixer la lune. Astre incandescent, nuit glacée et mortifère, on ne saurait rêver opposition plus parfaite.
Ce gouffre symbolique, le long-métrage va le creuser jusqu'à sa conclusion. Massacre a beau se dérouler pour partie pendant une nuit cauchemardesque, c'est d'abord son rapport à la lumière, à une puissance calorifère qui écrase le monde et en détraque les atomes, qui fonde sa mise en scène. Un concept que détaille Jean-Baptiste Thoret dans son essentiel Une Histoire Américaine du Chaos, consacré au premier film de Tobe Hooper.
Le Crocodile de la Mort ne cherche pas dans le soleil la source de ses monstrueux soubresauts, puisqu'il se déroule intégralement de nuit. Ici, les États-Unis n'ont même plus besoin de sombrer dans les ténèbres, ils les habitent tout entier, et nulle image ne nous donnera jamais la moindre perspective d'avènement lumineux. Au-delà de ce décor d'auberge pourrissante, ne survit que la nuit.
Un état suspendu, qui fait de ce lieu aux limites floues une pure abstraction, une tumeur maligne soudain surgie du néant, comme apparue sur la scène d'un obscur théâtre de l'absurde. Cette scénographie rompt totalement avec celle de Massacre, qui usait du 16mm, de la granulosité de l'image, pour émuler celle des documentaires de l'époque, notamment les témoignages traumatiques revenant du front vietnamien.
"Non mais il est sympa votre hôtel"
Ce rapport au factice est encore dédoublé par le décor lui-même, qui, de la disposition de ses éléments jusqu'à leur photographie outrée, rougeoyante, assume parfaitement sa nature de création de studio. Maison de poupée déviante, l'auberge de Judd n'a rien de réel, ou du rêve de bayou d'un touriste esseulé, mais tout du pur cauchemar, de la fantasmagorie gorasse. A nouveau, on décèle une opposition frontale avec la maison occupée par Leatherface et sa gourmande famille, que Hooper fit décorer d'authentiques carcasses animales, empuantissant le plateau jusqu'à provoquer des syncopes en cascades au sein de son équipe.
Dans un ultime pied de nez à la face de son abominable chef d'oeuvre, le cinéaste va jusqu'à retrouver l'impératrice cosmique des scream queens, la vocale Marilyn Burns, dont la gorge stupéfiante nous fit oublier le moteur de la tronçonneuse qui la traquait. Mais là, elle interprète un personnage aux antipodes de la lumineuse et combattive Sally. Faye est froide, antipathique, aux prises avec une famille problématique, et il n'y a plus nulle trace d'aura protohippie autour d'elle.
Pire, quand le scénario la met finalement dans les pattes du criminel Judd, c'est pour mieux l'éloigner du centre de l'action. Ligotée hâtivement, l'héroïne ne deviendra jamais le coeur battant du Crocodile de la Mort, lequel continuera jusqu'à sa conclusion à jouer avec les attentes du spectateur avec la veulerie d'un chat de gouttière de mauvais poil.
LES DENTS DE L’AMER
On a souvent pointé du doigt le titre français du métrage, vendant un film d'attaque animale à base de dents et d'écailles. Mais le titre original, lui aussi, prenait ce chemin, "Eaten Alive" signifiant littéralement "dévoré vivant". Il faut peut-être y voir une tentative commerciale d'aiguiser l'appétit des spectateurs pas encore remis des Dents de la mer, sorti l'année précédente, et désireux de regarder leurs concitoyens se faire boulotter sur grand écran. Hooper prend à rebrousse-poil les désirs d'un public possiblement en quête d'une bobine d'exploitation inoffensive, avec ses protagonistes stéréotypés, sa violence anodine et sa vilaine bête qui fait rien que grignoter les playmates en maillot de bain.
Dans le chef-d'oeuvre de Steven Spielberg, si la caméra ne se concentre que rarement sur ce requin venu dévorer l'Amérique jouisseuse pour remettre les pendules à l'heure et annoncer la fin prochaine du Nouvel Hollywood, le squale hante néanmoins l'image, et le découpage génial du jeune metteur en scène donne à sentir sa présence menaçante au détour de chaque image. Dans Le Crocodile de la Mort, le reptile vendu par l'affiche n'apparaît presque jamais, n'est à aucun moment plus qu'un gadget à mâchoires et ne deviendra certainement pas un enjeu narratif. Sa présence est à ce point satellite que les piteux effets spéciaux qui tentent de nous faire croire à son existence n'entament en rien notre suspension d'incrédulité.
Quand les tronçonneuses te manquent
Et pour cause, le vecteur de la violence, l'incarnation du danger, c'est le tenancier incarné par Neville Brand, le terrible Judd, qui, à plusieurs reprises, retire ses lunettes pour s'armer de sa faux. Comme si, conscient que ce qui se déroule à l'image relève du faux, de l'illusion, d'une vaste falsification, il s'en remettait à un dernier sens, l'ouïe, pour nous délivrer la vérité de son Amérique. Celle d'un pays sur le point de sombrer dans les ténèbres, à l'aveugle, voué à être découpé et dévoré par un de ses anciens symboles.
Ce n'est évidemment pas un hasard si Judd nous est présenté comme un ancien militaire, s'il arbore dans sa chambre un drapeau nazi, et si son arme de prédilection est une faux ô combien symbolique. Ce n'est pas son infâme crocodile qui ambitionne de nous terrifier, mais bien cet être humain devenu barbare, qui cristallise en lui les obsessions et les angoisses d'une Amérique passée successivement par le désenchantement hippie, l'assèchement de la contre-culture, le dégoût du Watergate, prête à être cueillie par la grand-messe clinquante des années 80 rugissantes.
En apparence plus classique et sage que plusieurs autres créations de Tobe Hooper, Le Crocodile de la Mort s'impose pourtant comme un exercice de style résolument inclassable, cruel jusqu'au vertige, d'une beauté plastique étonnante, dont les saccades enragées n'ont pas fini de nous hanter.
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Les commentaires ci dessous n’ont rien compris au film qui est un mélange entre les ec comics, Psychose et le précédent film de Hooper, le tout sous une ironie féroce… dommage que Hooper fut exclus, semble-t-il, du montage …
Fan de films d’horreur, je n’ai jamais vu ce film, mais l’affiche est d’une puissance ! J’étais impressionné quand j’étais enfant.
@的时候水电费水电费水电费水电费是的 Nico
Je confirme, le final cut a échappé à Hooper, il était bien plein (drogue etc) et déjà sur d’autres projets (cf le bluray édité chez Carlotta, chut chut pas de pub).
Et je reconfirme la V.F. est absolument navrante.
Un pas bon Hooper (par contre la lumière est à tomber surtout les éclairages rouges façon « giallo ») trop écrasé par son Massacre à la Tronçonneuse ?
Il y a des fois où je me demande s’il n’a pas réalisé qu’un seul bon film ce Hooper.
Ok Poltegeist (Spielberg touch dont acte), Lifeforce (Mathilda May forever ok), Invasion From Mars (trèèèèèèès moyen) et j’arrête là mais bon quoi.
Article vraiment intéressant pour ceux (comme moi) qui se sont penchés en détails sur la carrière de Tobe Hooper.
On est pas loin du nanar effectivement, malgré d’indéniables qualités: l’ambiance, le décor, les choix scénaristiques. Mais pour le reste… Neville Brand est vraiment mauvais, certainement mal dirigé (le voir courir avec sa faux en hurlant est à la limite du risible), et sa schizophrénie caractérisée de manière ridicule. Après M. Hooper a (sauf erreur de ma part) quitté le film avant la fin à cause de différents créatifs, et du coup le montage et nombre de plans ne sont pas de son fait. Film à voir en V.O absolument, le doublage français étant véritablement catastrophique.
Un nanar navrant devenu culte a cause de de sa ringardise extreme.