Le Monde perdu : Jurassic Park - le pire et le meilleur de Spielberg réunis dans un film cruel

Simon Riaux | 30 septembre 2022 - MAJ : 03/10/2022 09:20
Simon Riaux | 30 septembre 2022 - MAJ : 03/10/2022 09:20

Deuxième volet de la saga Jurassic Park, Le Monde perdu en constitue l’un des segments les plus surprenants et peut-être un jalon très significatif dans la carrière de Steven Spielberg.

Le réalisateur n’ayant jamais couru après les suites, exception faite de la saga Indiana Jones, son choix de diriger la suite de Jurassic Park fait figure de quasi-exception au sein de sa carrière. Film souvent défendu et fréquemment critiqué, Le Monde Perdu alterne éclats et échecs, parfois au sein d’une même séquence. Essayons de comprendre pourquoi.

 

PhotoScénaristes tentant de fuir

 

RAGE PRÉHISTORIQUE

Jurassic Park ne manquait ni de suspense ni de frissons, mais ne quittait jamais tout à fait les rails du grand divertissement familial. C’était d’ailleurs la principale différence entre le long-métrage et le roman de Michael Crichton qu’il adapte (on le détaillait dans notre dossier consacré aux différences entre le texte et son adaptation), puisque Steven Spielberg a choisi d’en limiter grandement la cruauté et la violence graphique. Or, avec sa suite, il semble souvent mû par le désir de laisser libre cours à ses prédateurs préhistoriques, comme s’il se réjouissait de les voir réduire ses personnages en charpie.

Une noirceur qui intervient dès l’ouverture du film, lorsqu’une enfant fait la rencontre d’un groupe de compsognathus, aussi joueurs qu’amateurs de chair fraîche. Spielberg fera préciser quelques minutes plus tard à John Hammond que la gamine a survécu, mais le spectateur ne s’y trompe pas, c’est bien une gosse innocente qui vient de se transformer en tourte à la viande devant la caméra du réalisateur d’E.T..

S’agit-il d’une montée de sadisme isolée ? Pas vraiment. La séquence de l’attaque du camion, d’une rare intensité, se conclura par la dévoration plein cadre du seul protagoniste véritablement héroïque, le malheureux Eddie, qui sauve nos héros et se voit remercié par une séance de démembrement particulièrement brutale. Personnage moins sympathique, le chasseur interprété par Peter Stormare aura également droit à une mort exceptionnellement étirée, qui offre au spectateur l’opportunité d’assister à une chasse à courre inversée particulièrement éprouvante.

 

Photo Camilla BelleQuand Tonton Steven se met à fumer les chtites n'enfants

 

La rage de Spielberg se retrouve également dans nombre de sorties de route secondaires. Que sa caméra s’attarde sur le corps démantibulé d’un figurant piétiné par un T-Rex, ou scrute la terreur d’un malheureux paléontologue qu’un geste de panique précipite dans la gueule du même dinosaure, le cinéaste semble prendre un plaisir évident à filmer les corps suppliciés, guettant l’irruption de la mort comme l’aboutissement d’un spectacle particulièrement sophistiqué.

En résultent des pics de tension parmi les plus intenses de toute la carrière de Steven Spielberg, qui se montre plus d’une fois incroyablement inspiré derrière la caméra. Lorsqu’il suit des malheureux décimés par des raptors au milieu des hautes herbes ou qu’il suit ses héros traqués dans des ruines par les mêmes raptors, le metteur en scène retrouve un art du mouvement, une fluidité dans son montage, qui ont fait de lui un des conteurs les plus accomplis de l’histoire hollywoodienne.

 

PhotoQuand Spielberg libère la machine à fantasmes

 

MISE EN SCÈNE FOSSILE

Et pourtant, cette agressivité créatrice, cette énergie cohabitent au sein du film avec des plages fades presque sans équivalent dans la carrière de Spielberg. La fameuse traque des raptors se conclut par exemple avec une pirouette (au sens le plus littéral du terme) qu’on croirait sortie d’une mauvaise comédie familiale. Cette acrobatie n’est pas seulement une figure hors sujet, elle est également accompagnée par la caméra de bien étrange manière. On aurait pu comprendre que Spielberg cherche la rupture de ton et donne à Kelly (Vanessa Lee Chester) l’occasion de briller, mais après sa cascade, il continue de la suivre d’interminables secondes alors qu’elle achève son mouvement.

La longueur de ce plan n’obéit à aucune logique interne, à fortiori de la part d’un artiste ayant toujours travaillé avec une intelligence extrême la fluidité de son cinéma. Mais ici, le tempo interne à la scène se voit pulvérisé par un plan littéralement sorti de nulle part. Et si ce plantage est un des plus communément cités par les contempteurs du film, Le Monde Perdu n’en manque guère, et le personnage de Kelly y est abonné.

 

Photo Ian MalcolmJeff "balec" Goldblum

 

Alors que sa présence vient d’être dévoilée aux héros comme au public, il nous faut subir une longue scène au découpage amorphe. Spielberg paraît carrément absent, tant on a du mal à distinguer un quelconque point de vue, une intention qui irriguerait la narration. C’est quasiment une première pour le créateur d’images, qui avait alors déjà marqué plusieurs générations de spectateurs au fer rouge.

Et en regardant attentivement Le Monde Perdu, il devient évident que sitôt les dinosaures et la violence éloignés, le metteur en scène semble perdu. Ou tout simplement absent. En témoignent des séquences qui pourraient être riches en tension, tant elles sont essentielles en termes de construction dramatique. L’arrivée sur Isla Sorna est ainsi d’une mollesse proverbiale, comme l’arrivée catastrophe du bateau contenant le T-Rex dans le port de San Diego. Autant de passages qui comptent parmi les moins inspirés de leur auteur.

 

photo, Jeff Goldblum"Mais on est sûrs qu'on a été embauchés pour un Spielberg hein ?"

 

L’EXTINCTION AVANT LA RÉSURRECTION ?

Violence et noirceur, hybridées à paresse et fadeur, forment une bien étrange alliance, qui explique sans doute pourquoi certains voient encore dans le film une aventure radicale, quand d’autres ne peuvent détourner les yeux de ce qui leur apparaît comme une suite dévitalisée. Pourtant, sa valeur se situe peut-être ailleurs : dans ce qu’elle annonce des métamorphoses à venir chez Steven Spielberg.

Ainsi, les nombreux passages soporifiques du film ne témoignent évidemment pas d’une disparition de son talent, ou d’un vieillissement artistique, mais plus probablement d’une forme d’ennui. De divertissements pyrotechniques en fresques historiques où son ton n’a pu aboutir pleinement, l’artiste tourne un peu en rond. Que peut-on faire au cinéma de divertissement après l’avoir révolutionné en 1993 ? Certainement pas une redite ou une simple resucée.

 

PhotoMonde perdu contre fades post-modernes

 

Le réalisateur ne sait pas bien pourquoi il est là, et il le dit assez explicitement. Leitmotiv intellectuel du premier film, Ian Malcolm (Jeff Goldblum) est ici promu héros, ce qui est sans doute excellent pour le chéquier, mais ne va pas sans une simplification évidente de sa caractérisation. Et on s’en fout, semble murmurer l’auteur, quand il dévoile son protagoniste, bâillant grassement au milieu du métro, opérant quasiment un regard caméra. Entre le doigt d’honneur et la note d’intention, ce plan laisse en bouche un goût amer.

Formellement, l’artiste se cherche aussi. Après La Liste de Schindler, voici sa deuxième collaboration avec le chef opérateur Janusz Kaminski, et si on est très loin de l’esthétique de leur précédent effort, il suffit de regarder Pentagon Papers ou Ready Player One pour constater que leur alliance était bien loin d’avoir trouvé les bases de ce qui constituera le renouveau esthétique de Steven Spielberg.

 

PhotoFaut-il sauver le soldat Rex ?

 

Le fond de la platitude désincarnée sera définitivement atteint avec Amistad, qui pousse d’un cran encore toutes les faiblesses formelles et narratives du Monde Perdu. Néanmoins, cette phase, à la violence bouillonnante et à la forme incertaine, était sans doute indispensable à l’auteur pour réaliser qu’il tournait en rond, identifier le problème et foncer vers un renouveau thématique et stylistique qui allait le redéfinir. Ce fut le cas dès 1998 avec Il faut sauver le soldat Ryan, qui tout en conservant la hargne parfois désespérée du Monde Perdu, parvient à lui redonner des rails, un sens, tandis qu’à l’image, la lumière de Kaminski adopte les douches de lumière, les jeux de texture, qui marqueront l’empreinte visuelle du duo.

Le Monde Perdu est peut-être un film malade, sauvage et raté, mais c’est aussi une étape passionnante de la carrière du metteur en scène, dont les questionnements comme les doutes apparaissent clairement à l’image.

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commentaires
EternalBG
04/10/2022 à 11:27

Je ne vois pas d'inconvénients dans ce deuxième opus, le monde perdu jurassic park est l'un de mes films préférés de la franchise

platane
02/10/2022 à 08:07

Encore un excellent film de Spielberg. Plus de spectacle et moins de réflexion et surtout différent du premier.
Un réalisateur qui maîtrise son sujet, on ne ressent ni doute ni questionnement, il signe encore un film exceptionnel.

Nico
01/10/2022 à 13:17

@Oliviou

Il y a le Temple Maudit qu'on peut mettre à part , la tonalité du film est globalement très sombre. Spielberg traversait une période difficile à l'époque et ça se ressent dans cet Indiana Jones.

Oliviou
01/10/2022 à 09:24

Vous m'avez donné envie de le revoir. Et c'est une belle mise en perspective de ce "moment charnière", comme vous dites (ou comme vous ne dites pas, enfin je n'ai pas pris le temps de relire l'article, mais c'est quand même ce que vous dites). Je pense qu'on ne peut pas penser la violence de ce film sans se rappeler que le mec sortait de La Liste de Schindler. Forcément, un film pareil, ça change un artiste, un point de vue, une façon de raconter. Avant Schindler, Spielberg faisait de l'entertainment pur, des films parcs-d'attraction (exception : le sirupeux Couleur Pourpre, et encore, pas sûr). Après, sans renier son sens du spectacle, il a surtout fait des film "adultes", ou "qui invitent à réfléchir". The Lost World se situe pile le cul entre deux carrières.

Morcar
21/06/2022 à 14:53

Oups ! Merci aussi pour la vidéo publiée sur le même sujet il y a quelques jours, par le même auteur. ;)

Morcar
21/06/2022 à 14:52

J'ai du le voir 2 fois, une fois au cinéma, et une fois depuis il y a très longtemps. Il faudrait que je le revois quand même. Mais c'est intéressant de le voir comme vous le décrivez ici, comme une charnière dans la carrière de son réalisateur. C'est toujours intéressant de ne pas voir seulement un film tout seul, mais de le placer dans son contexte, de voir ce qu'il a pu influencer malgré ses défauts.
Merci donc pour cet excellent article !

Winslow
21/06/2022 à 12:35

J'ai beaucoup apprécié cette suite. Un hommage à King Kong mais aussi à Hatari de Hawks. Sans oublier l'excellente BO de Williams. Et les dialogues ! En voici quelques exemples:

- Attention, ce costume vaut plus cher que votre éducation.

- Ne vous inquiétez pas, je ne referai pas les mêmes erreurs.
- Non, vous en faites de nouvelles !

- Sarah !
- Sarah Harding !
- Combien de Sarah crois-tu qu'il y ait sur cette île ?

- Je vais revenir dans cinq ou six jours.
- Non, tu vas revenir en cinq ou six morceaux !

- Où est l'équipage ?
- Un peu partout !

Reptile Hunter
21/06/2022 à 11:46

j'etais allé le voir au cinoche et j'ai pas apprecié le film,çà tournait un peu court sur lîle alors ils ont rajouté des peripeties en ville pour remplir le cahier des charges, un film bancale ,
il n' y a que la sequence dans leur caravane qui a motive le Spielberg
je me souviens qu'a l'epoque ,Spielberg se faisait railler par une partie de la presse avec sa fille noire gymnaste, -on cherche les traits de ressemblance physique et c'est pas credible, -sequence ridicule où elle degomme des reptiles sur ses barres de gym lol!
Speilberg, dans mes souvenirs, il avait plus rien tourné depuis le jurasssik de 1992..;il a fait ce film comme il dit dans le making of,, "pour les fans du premier", je me souviens qu'ils lui envoyaient les plans cgi et les montages a valider par satellite alors qu'il tournait Amistad ;ou le soldta ryan, l'un des deux, ;c'est dire s'il s'en contrefiche
je note qu'ila changé de directeur photo depuis Schinlder avec Kaminsky en 93 alors que le dir photo Dean Cundey eclairait le 1, pareil sur le indiana pourri en 2007: Douglas Slocombe qui eclairait les Indiana des annes 80, ne fait pas le 4, donc c'est pas le même eclairage, Kaminky disait qu'on ne peut pas recopier le traail d'un Slocombe sur le Indiana, d'où les ruptures

Nyl
21/06/2022 à 11:27

Et surtout, dans MP, le chasseur reste un humain. Ni bon, ni mauvais. La chasse étant pour lui, sa manière de vivre. Et qui finit par renoncer, en voyant ce qu'il perd ( son meilleur ami).
Pour moi, c'est le meilleur perso du film. Après, j'aime bien Ian malcom et sa bande. Mais celui là est le plus marquant du film, à mes yeux.

Nyl
21/06/2022 à 11:16

Je préfère Le Monde Perdu que FK, qui n'a fait que recopier ce dernier, sans le comprendre et sans son esthétisme.
Autant la violence du MP m´a marqué ( et même aujourd'hui, je trouve que certaines morts sont d'une grande violence) autant ceux de FK ne me font que sourire.

Oui, Le monde perdu n'est peut être pas une réussite, par rapport au talent de Spielberg. Cependant, il reste un bon divertissement comparé à sa copie, qui est plus nanar qu'autre chose, à mes yeux.

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