Little Joe : comment la fable parano nous ramène aux racines de l'horreur ?

Simon Riaux | 7 novembre 2019
Simon Riaux | 7 novembre 2019

Narrant la spirale cauchemardesque dans laquelle s’engage Alice, le film de Jessica Hausner connaît ses classiques. Alice est phytogénéticienne, sur le point de breveter puis commercialiser Little Joe, une plante génétiquement modifiée pour distiller des phéromones capables de rendre leur propriétaire heureux.

Mais le végétal se révèle bien plus « efficace » que prévu, et autour de la généticienne, laborantins et amis paraissent curieusement altérés par sa proximité. Comme on l’explique dans notre critique, le récit s’amuse des codes, pour mieux modifier leur ADN et leur sens, tout en prenant soin de les respecter en surface, pour un résultat extrêmement angoissant et retors.

Quels sont donc les classiques de la trouille sur lesquels Little Joe appuie ses racines en vue de nous faire flipper, le 13 novembre prochain ?

 

photo, Emily Beecham Emily Beecham

 

LE VILLAGE DES DAMNÉS

Dans le film original Le Village des damnés de Wolf Rilla (1960), les femmes d’un hameau britannique tombent simultanément enceintes, et accouchent d’une tripotée de marmots aux yeux blonds, dotés de pouvoir télépathique et bien décidés à faire régner la terreur. Dans Little Joe, on retrouve évidemment cette notion de groupe omniscient faisant pression sur les autochtones.

De ce classique dont John Carpenter réalisa un remake en 1995, Jessica Hausner retrouve un goût véritable pour les économies d’effets. Comme chez Rilla, c’est d’abord la mise en scène, par son apparente décontraction qui caractérise l’origine de l’angoisse et lui donne corps. La fausse indolence avec laquelle le découpage chronique l’avènement d’un groupe de plus en plus coercitif distille un malaise durable, qui fait du métrage une très belle bulle d’angoisse.

Ce sentiment d'inquiétante étrangeté, de curieuse uniformité, la cinéaste a dû l'aborder frontalement dans le décor principal du film, un laboratoire de phytogénétique, dont la direction artistique souligne sans cesse les agissements curieux des personnages, jusqu'à décupler l'inquiétude du spectateur, à la faveur de chorégraphies complexes et toujours discrètes

 

photoLe Village des damnés


"C'était un challenge, très différent de toutes mes expériences précédentes. Qu'est-ce que veut dire transformer, modifier l'être humain, l'infecter ? Pour atteindre cette sensation de trouble, je devais maintenir une dimension crédible, tout en disséminant des zones de décalage, des soubresauts", nous a expliqué Jessica Hausner avant d'ajouter :

",Mais je pense que ma manière de diriger doit aussi taper sur le système des comédiens. Des très longues répétitions, des déplacements millimétrés, qui font sens à l'image, mais forcément pour eux d'un point de vue matériel ou concret. Je me souviens avoir embêté Emily pour qu'elle prononce une réplique, attrape un verre à un moment précis, tourne la tête à droite et fasse le tour de la paillasse par la gauche.

Cet enchaînement n'était pas logique, et elle s'est vraiment débattue avec. Mais à l'image ça raconte tout de sa relation mécanique et un peu absurde avec le personnage de Ben Wishaw."

 

photo, Emily Beecham Ben Wishaw, sous le charme de Little Joe

 

LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS

Les monstres végétaux sont loin d’être les plus communs du grand écran. Peu de classiques offrent au monde végétal l’occasion de croquer les humanoïdes ou de régner sur le monde, à ce titre, il est amusant de constater combien l’œuvre qui nous intéresse se plaît à jouer une partition bien différente des rares métrages à avoir mis en scène des plantes croqueuses, sans tout à fait rejeter leur héritage.

 

photo Petite boutique des horreursQuand on vous dit qu'il faut arrêter avec la salade

 

Qu’il s’agisse de La Petite Boutique des horreurs ou de La Révolte des triffides, l’ennemi est spectaculaire, et compte bien boulotter ou dominer l’humanité, avec une sauvagerie inhabituelle. Rien de tel chez Jessica Hausner (encore que les cosses de L'Invasion des profanateurs aient une dimension végétale), néanmoins il y a un désir similaire d’iconisation.

En effet, la caméra s’attarde sur chaque développement de Little Joe, sa croissance, ses métamorphoses, questionnant toujours son degré de conscience et de duplicité. Une forme d’iconisation discrète, mais qui situe indéniablement le végétal dans le sillage de ses ancêtres végétaux. Des orientations conséquentes d'un long travail avec les équipes de designer en charge de la plante.

"Je tenais à ce que la base de son apparence relève de notions un tant soit peu réalistes, nous a confié Jessica Hausner, mais pour que le film fonctionne, la plante doit synthétiser ce mélange de crédibilité et de conte de fées, qui préside à l'esthétique générale. C'est pour ça que je savais, dès les premiers tests, que Little Joe devrait être en partie rouge et posséder des pistils plus fantaisistes."

 

photoÀ fleur de peau

 

L’INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES

L'Invasion des profanateurs de sépulture est peut-être le long-métrage dont la réalisatrice de Little Joe a le plus étudié les mécaniques, avant de les subvertir de l’intérieur. Elle aussi place son personnage principal face à une invasion en forme de déshumanisation, dont la progression, a priori indétectable et insidieuse, génère un irrésistible sentiment de paranoïa, poussant le spectateur à réévaluer chaque valeur de plan, chaque mot, chaque attitude.

 

Photo L'Invasion des profanateurs de sépulture

 

C’est bien sûr le cas dans le film de Jessica Hausner, mais la cinéaste apporte deux nuances passionnantes à cette équation. Tout d’abord, le cauchemar contaminant qui s’abat sur le laboratoire d’Alice n’est rien d’autre qu’un développement excessif de son projet, voire une réussite dont elle perd le contrôle. Ainsi que l’héroïne l’établit dès l’ouverture, sa plante a pour but de conditionner son propriétaire à prendre soin d’elle en échange de phéromones satisfaisantes. Ainsi, on pourra se demander dans quelle mesure, malgré l’angoisse que génère le résultat, la généticienne n’assiste pas simplement à son triomphe.

De même, la tranquillité des victimes, la joie qu’infuse Little Joe dans leurs cerveaux manipulés contraste avec la froide dépression qui préside à la vie d’Alice. Ainsi, le film nous pousse à interroger sincèrement un principe donné comme acquis au sein de nos sociétés occidentales : où commence la médication, et où disparaît la volonté, le bien-être ?

 

PhotoQui est encore humain ?

 

LES FEMMES DE STEPFORD

Avec ses épouses artificielles corvéables à merci, Les Femmes de Stepford questionnait évidemment la société de consommation et son modèle sociétal, mais offrait aussi une représentation acide des schémas de domination, et de la difficulté éprouvée par ceux qui souhaitaient s’en affranchir. Dans Little Joe, l’horreur n’en reste pas à de simples problématiques liées à la satisfaction, au bonheur et aux illusions qui meuvent les personnages.

 

photo Les Femmes de Stepford et leur bonheur programmé

 

En effet, on constate que la plante remet au centre d’un laboratoire en apparence civilisé les questions de genre. Les deux laborantines qu’inquiètent les comportements de leurs collègues se voient ainsi renvoyées à deux clichés de la féminité (qui ne sont pas sans rappeler ceux qu’étudiait récemment Mona Chollet dans son livre Sorcières), qu’on leur jette au visage pour mieux les tenir à l’écart.

Ainsi, le film interroge également comment un groupe majoritairement masculin peut faire pression sur ses membres féminins, pour contraindre leurs actions, voire obtenir leur soumission. À ce titre, la dernière partie du récit s’avère d’une actualité plutôt perçante, alors qu’Alice (Emily Beecham) fait face à un environnement saturé d’hommes, lui indiquant de manière tristement concrète ce que subissent les « infidèles ».

Création à la fois éminemment moderne et profondément connectée aux racines du cinéma de genre. La recette idéale pour s’abandonner à un vertige horrifique devenu trop rare sur nos écrans.

 

Photo Emily Beecham, Ben WhishawUne soirée au pub... sous influence

 

RIRE EMBUSQUÉ

Nous avons eu l'opportunité de rencontrer Jessica Hausner et sa comédienne Emily Beecham. Toutes les deux ont pu nous confirmer que ce programme en apparence très classique tenait autant de l'orientation cinéphile que du désir de subvertir la logique interne d'un sous-genre de science-fiction parfois très programmatique.

« Little Joe est un film de genre et un film d’auteur. C’est que j’apprécie le plus au cinéma, c’est cette capacité à faire une passerelle entre ces dimensions, et je crois qu’on a essayé de faire ça. C’est pourquoi on trouve des éléments de genre aussi forts, au sein de ce qui est une véritable proposition d’auteur. Les influences sont là, comme la structure du récit paranoïaque, mais on a essayé d’aller dans une direction différente.

D’ordinaire, ce genre de dystopie se veut très inquiétante, propose une conclusion désespérée, alors que notre film de science-fiction propose plutôt sa propre version d’un happy end. La soi-disant froideur du récit dissimule une dimension heureuse. »

Un choix particulièrement retors et cruel qui nous place dans une situation dont l'inconfort a de quoi provoquer un rire nerveux, tant elle nous place devant une équation impossible. On vous conseille de tenter de la résoudre le 13 novembre prochain dans les salles obscures.

 

affiche

commentaires

Kouak
07/11/2019 à 16:36

Bonsoir,
"Emily Beecham" , ma veuve, pas du tout éplorée, préférée...
Jessica Hausner, qui n'est pas très prolifique, a fait ses armes, dans le même genre de
long métrage, sur le tournage de Funny game...Donc...
Un pt'it film à garder dans sa musette...
Bref...

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