Little Joe : critique profanée

Simon Riaux | 28 octobre 2019 - MAJ : 28/10/2019 12:43
Simon Riaux | 28 octobre 2019 - MAJ : 28/10/2019 12:43

Pour son premier long-métrage fantastique Little Joe, la réalisatrice Jessica Hausner a connu les honneurs de la compétition officielle cannoise, où sa comédienne principale, Emily Beecham, a remporté le Prix d’interprétation féminine. Au-delà de cet honneur, on peut se réjouir que la Croisette ait mis en lumière un film de genre aussi cruel et attachant.

L’INVASION DES PROFANATEURS DE BOUTURES

Ancienne scripte de Michael Haneke, scénariste, productrice, narratrice d’œuvres engagées aux côtés de personnages féminins aux passions ballottées entre des entités aliénantes, on n’attendait pas Jessica Hausner du côté d’une science-fiction horrifique old school. C’est pourtant précisément de ce genre que relève Little Joe, dans lequel une biologiste, dédiée à la création d’une plante génétiquement modifiée, réalise que le végétal développe sur les humains une forme d’emprise inédite.

Alors que le comportement de ses collègues change presque imperceptiblement, Alice s’interroge sur la nature de son travail, comme des liens sociaux qui la relient aux autres. C’est donc ici à un mélange des Profanateurs de sépulture et des Femmes de Stepford que nous convie la cinéaste, qui connaît parfaitement sa partition. Sur le papier, Little Joe dégaine une à une toutes les étapes classiques du récit de possession, comme du cinéma parano. Optant pour une mise en scène qui privilégie les longs plans ordonnés géométriquement, Hausner interroge ici le régime de l’image, avec une perniciosité consommée.

 

photo, Emily BeechamOh, la belle plante !

 

Le découpage glacial et l’absence apparente d’empathie de la caméra proviennent-ils d’un cerveau humain sardonique, ou sont-ils l’expression d’un monde déjà rendu à la soumission et acceptant le végétal manipulateur comme son maître ? En apparence programmatique, le scénario peut ainsi distiller avec un art consommé de l’ambiguïté de véritables zones de troubles.

En témoignent des séquences impeccables, où le dialogue suffit à générer une angoisse palpable, comme lors d’une confrontation terrible entre Alice, son fils et une jeune amie, où la réalisatrice montre qu’elle est capable de ruptures de ton aussi subites que subtiles, générant des frissons inattendus.

 

photo, Emily Beecham Emily Beecham et Ben Wishaw

 

VEGAN HORROR

Mais Little Joe, s’il offre aux cinéphiles nostalgiques des frissons paranoïdes de très beaux moments de tension suspendue, n’en reste pas là. Le programme de Jessica Hausner est connu, et elle semble de prime abord ne pas vouloir le révolutionner. Plutôt que d’imprimer sur sa narration des retournements ou fourches caudines qui prendraient le genre à revers, l’artiste feint d’en suivre chaque étape, pour mieux nuancer le sens de chacune d’elle.

Dans L'Invasion des profanateurs de sépulture de Don Siegel, mais aussi dans ses remakes, ainsi que dans Les Femmes de Stepford, le phénomène d’uniformisation est ici repensé comme une possible subversion des tropismes destructeurs de la société humaine, soudain dominée par une volonté végétale, emportée par un désir coercitif d’harmonie. C’est là que la partition d’Emily Beecham prend tout son sens.

 

photoUne menace fleurie

 

Individualiste revêche, profondément antipathique dans la première partie du récit, elle va progressivement nous toucher, au fur et à mesure que ses tares apparaissent comme autant d’emblèmes d’une imperfection tout humaine, contre laquelle Little Joe est partie en guerre. Son jeu trouble, tour à tour froid et inquiet, devient un formidable tremplin émotionnel, alors que l’horreur se déplace – discrètement – sur le terrain du genre.

Qui, de sa collègue ouvertement rebelle ou d’elle, à la fronde moins visible, mais tout aussi engagée, sera la première à déclencher les foudres de ses collègues potentiellement contaminés ? Derrière ces pures problématiques de genre se joue un autre programme, d’équilibriste celui-là, rendu possible par le découpage faussement indolent de Hausner, qu’on a trop vite rapproché de celui de Haneke.

Et si, derrière ce cauchemar scientifique, cette révolution de photosynthèse se jouait finalement une comédie noirissime, sur la beauté du renoncement, et la vanité investie dans le concept même d’individu ? La tristesse authentiquement humaine, vaut-elle mieux qu'une sérénité chimiquement induite ? Autant d’interrogations que le métrage distille comme des graines, et qui croissent longtemps après son visionnage, confirmant son statut de mordante fable de SF.

 

affiche

Résumé

Fable de science-fiction parano, Little Joe rejoue les angoisses paranoïaques de L'Invasion des profanateurs de sépulture et des Femmes de Stepford, pour leur apporter un traitement de choc inattendu et sardonique.

Autre avis Geoffrey Crété
Little Joe est un cauchemar envoûtant et délicatement troublant, qui s'installe dans une inquiétante étrangeté pour mieux sonder les angoisses sociales et sentimentales.

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commentaires

Tractopelle
25/03/2020 à 00:22

Personnellement j'ai bien aimé mais il faut s'accrocher car c'est tout de même très lent et répétitif comme procédé un collègue contaminer puis une interaction avec l'héroïne , puis c'est son fils , interaction avec l'héroïne , puis la petite amie ... Mais c'est bien réalisé avec de plan parfois fix parfois avec une caméra filmant comme en apesanteur ... Emilie bekam et méconnaissable comparer a into the badland ça en est troublant

Sascha
19/11/2019 à 22:06

Vu... Et subit... Littéralement. J ai été hors du film tout au long des 1h45... Le gros point qui m a empeche de rentrer dans le film : la musique et l ambiance sonore... Une horreur. Rarement entendu une BO aussi mauvaise. Le reste, bah on y croit pas. La scientifique est censée être quand même intelligente et raisonnée mais non, elle ne voit rien venir. Après, je ne saurais dire ce qui fait que cela n a pas pris sur moi... Hormis que la musique a été le facteur déclencheur.

Victor
28/10/2019 à 18:06

Pour le coup, ce film m'intrigue énormément

RobinDesBois
28/10/2019 à 17:08

Vous m'avez bien intrigué, vivement qu'il sorte.

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