Qu'est-ce qu'on a encore fait à la comédie française, et pourquoi est-elle encore là ?

Mise à jour : 01/02/2019 13:17 - Créé : 1 février 2019 - Simon Riaux
photo, Chantal Lauby, Christian Clavier
92 réactions

C’est ce 30 janvier qu'est sorti le très attendu (ou redouté) Qu'est-ce qu'on a encore fait au bon Dieu ?. Suite d’un film au succès national incontestable, le nouveau long-métrage de Philippe de Chauveron débarque avec le désir de tasser les vertèbres du box-office.

L’occasion était trop belle pour ne pas passer en revue ce qui compose aujourd’hui la recette type du blockbuster humoristique hexagonal. Genre honni par la presse et une partie du public, qui concentre à lui seul une défiance spectaculaire, il est aussi capable de rassembler ponctuellement plusieurs millions de spectateurs, chaque succès générant dans son sillage une armée de clones, voués à se transformer en bides spectaculaires.

On pointe volontiers du doigt leur indigence technique, la nullité de leurs comédiens ou leur positionnement politiques foireux. Mais concrètement, quels sont les véritables ingrédients des comédies françaises ?

 

photo, Medi Sadoun, Ary Abittan, Frédéric Chau, Noom Diawara Qu'est-ce qu'on a encore fait au bon Dieu ?

 

FAMILLE JE VOUS HAIME

La grosse comédie qui tâche peut en grande partie se percevoir comme un héritage dégénéré du vaudeville qui fit les beaux jours du théâtre français au XIXe siècle. Héritage, parce qu’on ne compte plus, même en 2019, les films incapables de faire rire avec autre chose que les ressorts rebattus des schémas relationnels de la famille nucléaire ; dégénéré, parce que ces productions oublient que le vaudeville fut un jeu de massacre de l’ordre moral bourgeois infiniment jubilatoire.

Rien qu’en 2018, Kad Merad aura été un membre de La ch’tite famille, un papa en quête de Doudou, puis un paternel en galère avec Le Gendre de ma vie. Pour leur part, si Les Tuche vont bouffer à bien des râteliers symboliques, leurs mésaventures reposent avant tout sur les liens familiaux, quand les deux épisodes de Papa ou maman traitent du divorce comme s’il s’agissait d’une révolution copernicienne fraîchement découverte.

 

Photo La Ch'tite Famille

 

Au-delà de ces grosses machines, quantité de films un peu plus modestes se jettent également sur les mécaniques familiales. De Demi-sœurs en passant par La Monnaie de leur pièce, Comment Tuer sa Mère ou Neuilly sa mère, sa mère !, tout le monde paraît trouver les amants dans le placard, les tatas qui puent du bec, les belles-mères acariâtres et les mariages foireux d’une folle originalité.

Et comme on l’a dit, tous ces dézingages en règle proviennent tout droit du vaudeville, sauf que leur sens a totalement changé. Les Labiche, Feydeau ou Guitry se régalaient certes des affres de la cousinade, du cauchemar du mariage et des nœuds dramatiques pitoyables ou ridicules qu’ils apportaient, mais jamais pour réconcilier leurs protagonistes ou faire triompher qui que ce soit.

La famille dans son acceptation bourgeoise devait alors être l’objet d’une analyse et d’une critique, dont on passait les hypocrisies au lance-flamme. Le paradigme s’est désormais retourné, et si on met à mal la famille, c’est systématiquement pour la faire revenir plus forte.

  

Affiche officielleUne grosse comédie politique

 

TECHNO-DEBILO

Preuve que la comédie franchouille est bourrée d’imagination (non), elle a recours à des manips scénaristiques extrêmement sophistiquées pour détourner l’attention du spectateur. En effet, comment rejouer systématiquement les mêmes récits, dénués d’enjeux, et aux messages souvent bien plus réacs qu’il n’y paraît ?

Les scénaristes ont trouvé la parade : tout maquiller à coup de changements sociaux ou technolgiques. Ainsi, Le Gendre de ma vie feint de se pencher sur les évolutions des relations hommes-femmes pour nous servir un énième récit sur la comédie du mariage et l’inversion des rôles, réchauffé à moitié.

 

photo, Kad Merad Le Gendre de ma Vie

 

Malgré son ripolinage à coup de smartphoneLe Jeu n’est qu’un vaudeville ultra-classique et balisé, dans lequel les agissements secrets des personnages se voient progressivement mis en lumière. Quant à 100% Bio de Fabien Onteniente, où Christian Clavier, boucher-charcutier de son état, fera la rencontre de son futur gendre vegan, on veut bien faire le pari que le métrage n’aura rien à dire du vivre-ensemble ou des habitudes des Français, de leurs traditions culinaires ou de leurs bouleversements, préférant recycler les vieilles recettes odorantes de la fausse comédie de mœurs.

On pouvait espérer qu’une plateforme comme Netflix aide les auteurs français à s’affranchir de ces recettes antédiluviennes. Mais non, Plan Cœur témoigne exactement de ces tropismes grossiers. Sous couvert de renouveler les schémas de la comédie romantique, de traiter des bouleversements à l’œuvre dans les couples hexagonaux, la série se vautre dans une série de clichés embarrassants.

 

photo, Zita Hanrot, Sabrina Ouazani, Joséphine DraiPlan Coeur

 

Pourquoi feindre de s’appuyer sur les nouveaux modes de communication et notamment les applis de rencontre, quand on recycle (mal) Pretty woman en flattant tous les stéréotypes du bon vieux couple hétéro, de la folledingue libérée sexuellement priée de se ranger en passant par la méchante femme enceinte au bord de la crise de nerfs ?

 

À DROITE TOUTE

On aura pointé du doigt (et à raison), combien Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu ? prend les apparences de l’impertinence pour se vautrer dans un bon vieux racisme à l’ancienne.

Mais la comédie de Philippe de Chauveron est très loin d’être la seule à proposer un discours idéologiquement marqué à droite. La chose n’a d’ailleurs rien de problématique, et on pourrait se féliciter que le cinéma comique français ne sorte pas exclusivement des cerveaux ralentis de mauvais chroniqueurs humoristiques de France Inter.

 

Photo Christian Clavier, Elsa Zylberstein A Bras Ouverts

 

Le souci avec la comédie droitarde bien de chez nous, c’est qu’étrangement, elle ne s’assume pas comme telle, quitte parfois à semer le malaise jusque chez ses participants. On se souvient de Marina Foïs, critiquant vivement Epouse-moi mon pote ou son désir d'atténuer un peu la misogynie de Papa ou maman. On songe bien sûr à la description dégueulasse, sous couvert de rire, des exilés et de ceux qui veulent leur venir en aide dans Le Grand Partage (ou À bras ouverts).

Pendant de ces positions, les scénarios s'échinent à présenter leur système de pensée comme une forme de bon sens évident, et toute forme d'altruisme comme un sophisme, aux conséquences toujours ravageuses pour les doux neuneus qui y cèdent (voir Le Grand Partage mais aussi le portrait absurde de l'intellectuel médiatique campé par Christian Clavier dans À bras ouverts).

 

Photo Tarek Boudali, Philippe LacheauEpouse-Moi mon pote

 

Un scénario a bien le droit de vouloir tourner en dérision un camp idéologique et ses représentants, mais ce qui rapproche quantité de ces productions, c’est leur farouche volonté de nier leur bagage politique. Un Epouse-moi mon pote se pare volontiers des oripeaux de la tolérance, quand il répand simultanément quantité de clichés homophobes. Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu ? se vend comme une satire mordante des crispations et réflexes racistes français… quand il les flatte tous. Et la liste continue…

 

QUEL EST LE PROGRAMME ?

On pourrait penser que c’est cet agenda politique qui constitue le cœur du projet, la philosophie sous-terraine et commune de ces machines à rires. Mais peut-être faut-il voir dans le maillage esthétique qui les connecte, autre chose qu’une simple proximité politique. Cette dernière semble en effet plus un symptôme qu’une cause.

On vous recommande chaleureusement de visionner la conférence de Jean-Baptiste Thoret, La France intouchable, dans laquelle il tente d’autopsier les principes esthétiques de la comédie française grand public.

 

 

Il y énonce une théorie : si ces œuvres ne ressemblent pas à des œuvres de cinéma, c’est justement parce qu’elles n’en sont pas. Pas parce qu’elles seraient impures, indignes ou pas assez « méritantes » pour être qualifiées de cinématographiques, mais parce qu’elles visent un tout autre but. Ne cherchant pas à s’inscrire dans un héritage de motifs et de techniques issus de l’histoire du 7e Art, elles visent à atteindre le fameux « temps de cerveau disponible », non pas du public des salles mais du spectateur de télévision.

Dès lors, leur écriture, leur rythme, leur construction entend se situer dans une charte publicitaire, ne pas détonner entre deux spots, deux séquences de réclame. Par conséquent, le recours à des recettes qui en appellent au publicitaire est logique.

 

photoQu'est-ce qu'on a encore fait au bon dieu ?

 

Et ce recours charrie dans son sillage les évocations d’un imaginaire commun, le plus banal et standardisé possible (le recours systématique aux intrigues familiales ou amicales vues 1000 fois), la présence d’artefacts technologiques consommables, de biens désirables, qui confèrent au tout une illusion de modernité, d’immédiateté, mais aussi un certain discours humain, politique et philosophique plutôt à droite, plutôt centré sur l’individu et réfractaire aussi bien aux changements de paradigmes qu’aux visions plus collectives de l’existence.

Ainsi, on voit qu’il est bien trop simpliste d’envisager les grosses comédies françaises comme des projets écrits trop vite, pensés avec les pieds ou fruit d’une quelconque incompétence. De Camping à Qu'est-ce qu'on a encore fait au bon Dieu ?, les enjeux, buts et concepts sont relativement identiques.

 

Affiche

commentaires

Simon Riaux - Rédaction 07/02/2019 à 10:13

@Apola

Ah bon bah j'arrête alors.

Apola 07/02/2019 à 10:05

Faut arrêter Twitter Simon Riaux. Ton prosélytisme de gauche a la noix ça suffit. Chaque article commence bien puis part en mode "je suis subversif" c'est erraintant de te lire.

vbrisoux 06/02/2019 à 04:07

C'est un dossier d'analyse ou un manifeste du parti communiste cette merde ?

Dirty Harry 03/02/2019 à 02:28

Des comédies dont certaines sont classées à "droite" oui mais laquelle ? Michel Audiard ne se revendiquait pas de gauche et son écriture était merveilleuse...Mon sentiment est que ces comédies sont plus beauf et/ou cherchent un consensualisme familial car c'est ce que la TV cherche à atteindre comme public (celui de la famille qui met la TV dans le salon aux heures de grande écoute) donc évidemment on se retrouve avec ce genre de comédies paresseuses dont Thoret explique très bien le processus.
Sinon j'avais lu ça il y a quelques temps et c'était bien drôle :
https://www.fier-panda.fr/articles/cinema-fr/




https://www.fier-panda.fr/articles/cinema-fr/

Brancaléone 02/02/2019 à 17:10

Je suis 100% d'accord avec cette analyse. On en vient à regretter les comédies d'Audiard des années 70: sans prétention mais non pas sans intérêt.

Raoul 02/02/2019 à 09:22

Quid des OSS 117, on se marre vraiment avec un personnage raciste, antisémite, mysogine, et compagnie, alors quelle différence? Le talent d'écriture de Dujardin/Hazanavicius?

gege 02/02/2019 à 01:13

moi perso la dernière fois que je me suis marré au ciné c’était avec le pari et c'est pas avec des lacheau des adams ou des dujardin que ça va changer, les comédies sont justes pas drôle il y a pas a chercher plus loin dans des raisons politico socio-culturel, les vieilles comédies j'ai beau les connaitre par cœur les avoir vu 20 fois et pourtant ça me fait encore marrer

Flemmard 01/02/2019 à 19:34

Le problème de la production française. Destiné pour la TV avant tout. Il n'y a pas que les comédies qui en sont victimes malheureusement

Mama Fratelli 01/02/2019 à 14:11

@ Mimi81 + 1
"Finalement, le public français n'a t il pas les films qu'il mérite?"
Oh yeah, je n'aurai pas trouvé mieux.

Amnorian 01/02/2019 à 14:05

Qu'est ce qu'on a fait au bon dieu était malheureusement une comédie pas très drôle avec plein de cliché (la scène tête de nègre est juste ridicule.
Par contre, dans épouse moi mon pote, les clichés présentés sont ceux d'homophobes qui tout d'un coup se découvre une autre sexualité (et ont l'impression que les clichés qu'ils détestaient sont finalement ceux qu'ils aiment). Le contraste est amusant pour le coup et ne dégage pas uniquement des propos homophobes comme vous le signalez dans la critique.
L'analyse que vous présentez est très interressente et les films de clavier sont maintenant tous un peu dans la même catégorie, avec un beauf de droite plein de thune (ou gauche caviar) qui va découvrir certaines valeurs.

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