Le mal-aimé : Sucker Punch, le gros flop de Zack Snyder... et son film le plus personnel ?

Geoffrey Crété | 20 mars 2021
Geoffrey Crété | 20 mars 2021

Pour fêter la sortie du Zack Snyder's Justice League (dont on parle ici, en vidéo), retour sur un projet très spécial du cinéaste.

Parce que le cinéma est soumis aux modes et parfois à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, sauvera des films perdus dans les abimes. Qu'est-ce qu'un "mal-aimé ? C'est un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie.

C'est l'heure des poupées Barbie et warriors de Zack Snyder, dans Sucker Punch.

      

Affiche française

"Un film dérisoire" (Positif)

"Bruyant et fatigant" (L'Express) 

"Son histoire de go-go danseuses qui s'évadent pour oublier leur chienne de vie dans un monde virtuel apocalyptique et paramilitaire, est aussi abracadabrante qu'épuisante." (Télérama)

"Ce qui arrive quand un studio donne carte blanche à un réalisateur qui n'a absolument rien d'original ou même cohérent à dire" (New York Post)

  

 

LE RÉSUMÉ EXPRESS

Envoyée dans un hôpital psychiatrique par son méchant beau-père qui a tué sa petite sœur, Babydoll n'a que quelques jours avant d'être lobotomisée. Elle n'a donc qu'une idée en tête : s'évader.

Pour supporter le quotidien infernal de l'asile, elle remplace le décor lugubre par un monde imaginaire, où elle est la nouvelle recrue d'un cabaret-maison close. Les autres patientes de l'asile deviennent les vedettes du spectacle, dirigé par Madame Gorski, la thérapeuthe de l'hôpital.

Babydoll entraîne ainsi Sweet Pea, Rocket, Blondie et Amber dans sa mission pour récupérer les éléments nécessaires à l'invasion. Chaque objet est l'occasion pour elle d'imaginer une aventure épique, où la bande affronte de terribles dangers fantaisistes pour survivre.

Mais l'opération tourne mal : Rocket est tuée, le méchant Blue découvre ce qui se trame, et il abat Blondie et Amber. Babydoll parvient à s'enfuir avec Sweet Pea, mais accepte de se sacrifier pour lui permettre de s'échapper.

Babydoll est lobotomisée, Blue est arrêté, et Sweet Pea, elle, parvient à s'enfuir.

FIN

 

photo, Emily Browning, Abbie Cornish, Jamie Chung, Jena Malone, Vanessa Hudgens Bande de filles

 

LES COULISSES

Sucker Punch est le premier et seul film original à ce jour de Zack SnyderL'Armée des morts était le remake du film de George A. Romero, 300 une adaptation du roman graphique de Frank Miller et Lynn Varley, Watchmen d'Alan Moore, et Le Royaume de Ga'Hoole - la légende des gardiens des livres de Kathryne Lasky. Et bien sûr, Man of SteelBatman v Superman : L'Aube de la justice et Justice League (puis le fameux Snyder Cut) sont tous tirés des comics.

A noter que Sucker Punch ne sera bientôt plus le seul morceau original de sa carrière puisque le film de zombie Army of the Dead, attendu sur Netflix en mai 2021, est parti d'une idée de Snyder.

Mais rembobinons. Propulsé au début des années 2000 par les succès de L'Armée des morts et 300, le réalisateur imagine ce qu'il décrira comme Alice au pays des merveilles avec des mitraillettes, autour d'une idée : une jeune fille se réfugie dans un monde imaginaire pour affronter l'adversité.

 

photo, Emily BrowningAlice au pays des emmerdes

 

Snyder expliquait à Moviesonline en 2007 : "J'avais écrit un scénario il y a longtemps, avant que je fasse le moindre film, et il y avait dedans une scène où cette fille est forcée à danser par les méchants. Elle ne veut pas mais ils la tueront si elle refuse, et donc elle s'invente cette fantaisie, où elle est ailleurs pendant que ça se passe - comme une aventure dans son esprit. Je trouvais ça cool. J'ai relu le scénario il y a 8 ou 10 ans, et j'ai trouvé que c'était naze, mais cette partie me plaisait encore. Puis j'ai revu mon pote Steve Shibuya avec qui j'ai fait mes études. Je lui ai demandé ce qu'il en pensait, on a commencé à en discuter et très vite, j'ai su qu'on avait trouvé une idée d'histoire. Mais on n'a rien écrit dans la foulée, on en a beaucoup parlé sans rien mettre à l'écrit. Et puis, quand Watchmen était terminé, juste à la fin du tournage, on a commencé à écrire. Ça a été assez rapide vu qu'on en avait beaucoup parlé."

A Comingsoon, le cinéaste expliquait la même année le véritable enjeu : "Comment est-ce que je peux faire un film avec des scènes d'action qui ne sont pas limitées par les réalités physiques des gens normaux, mais a quand même une histoire qui fait sens pour ne pas être, sans être méchant, une connerie comme Ultraviolet ou du genre ? J'ai aussi été inspiré par les univers de films comme Moulin Rouge !, qui est moderne tout en étant hors du temps".

 

photo, Zack SnyderZack Snyder lit une revue de presse de Sucker Punch

 

Si Watchmen ne sera malheureusement pas un succès retentissant en salles (environ 185 millions dans le monde, pour un budget officiel de 130), Snyder convainc la Warner Bros., qui s'empare de Sucker Punch. Le réalisateur a alors une grande liberté, et affirme que jamais les producteurs ne lui ont réclamé un film plus court ou moins violent. Il parlera un moment d'un film Rated R (interdit aux moins de 17 ans non accompagnés aux Etats-Unis), mais il sera finalement PG-13. En cause : la Motion Picture Association of America, le comité de classification qui l'obligera à remonter une partie du film. 

Snyder finira notamment par retirer un numéro musical entier, porté par Oscar Isaac et Carla Gugino, intitulé Love is the Drug. Après avoir édulcoré un peu les choses pour la MPAA, le décor de l'action était devenu moins noir, si bien que cette parenthèse musicale donnait l'impression que tout allait bien. 

Amanda Seyfried est le premier choix pour Babydoll, mais son engagement sur la série Big Love la force à refuser le rôle. Evan Rachel Wood, elle, délaisse le rôle d'Amber pour se consacrer à sa participation à True Blood et la version Broadway de Spider-Man - qu'elle quittera face aux nombreux problèmes de production et retards. Emily Browning sera castée dans le premier rôle, et chante elle-même ses trois morceaux (Sweet Dreams, Asleep, Where is My Mind ?). 

 

photo, Zack Snyder"Là, vise la critique stp"

 

LE BOX-OFFICE 

Un budget de 82 millions (qui ne comprend pas le marketing), et environ 89,7 millions au box-office mondial, dont seulement 36,3 au box-office domestique. C'est un échec en bonne et due forme. 

En 2011, Zack Snyder expliquait à Film School Rejects : "Ce que j'ai appris avec ça, c'est qu'on ne peut pas faire de projection-test pour un film comme Sucker Punch. Ça défie le concept même des tests. De bien des manières, je pense que le film aurait été un million de fois mieux si on avait fait la version la plus dure et folle qu'on pouvait, sans essayer de plaire à tout le monde. Je pense vraiment que le film est fou, d'une bonne manière, mais c'est juste drôle que je pense aussi que c'est 30% aussi fou qu'il aurait pu l'être."

Le passage à la commission de classification a ainsi été un vrai problème pour lui, qui explique peut-être en partie l'accueil réservé au film : "C'était 100% de frustation. On essaie de construire ce truc super fou et personnel, puis au fil des séries de conversations et critiques ou je sais pas quoi... Je veux dire, je sais dans quel monde on vit, donc je ne suis pas amer. Mais on finit juste avec un autre genre de film."

Le film devait initialement se terminer sur Babydoll lobotomisée, avec la lampe torche dans les yeux, tandis que la caméra tourne autour d'elle pour révéler son ultime fantaisie : elle, sur scène, entourée de toutes ses amies mortes, pour chanter O-o-h Child. Le rideau tombait alors. Fin. Snyder a décidé de la couper face à la perplexité des spectateurs lors des projections-test, mais maintient qu'il l'aime.

 

photo, Abbie CornishLe poids sur les épaules de Sweet Pea

 

LE MEILLEUR

Il y a deux façons de voir et apprécier Sucker Punch. La première, et la plus évidente, est celle du méga-divertissement décomplexé, où une bande de filles en mini-jupes affronte dragons, robots et soldats zombies avec mitraillettes et autres coups de pieds. Chaque fois que Babydoll s'évade, le spectateur est propulsé dans un univers de jeu vidéo déluré, amas de fantasmes à base d'imagerie geek et CGI. C'est un véritable festival qui balaye la science-fiction et l'héroic fantasy, pour réduire l'action à la plus simple nécessité : une mission à remplir, un spectacle à assurer.

Les reprises de tubes sont aussi là pour attester qu'il s'agit de remixer, remâcher et réorchestrer des choses a priori familières, comme dans un gigantesque mash-up.

Cette manière d'appréhender le genre est palpable dès l'intro du film, sorte de gigantesque clip sur une reprise de Sweet Dreams (Are Made of This), qui raconte, montre et surdramatise les bases de l'intrigue. Pour quiconque a vu sans avoir de réaction cutanée 300 et Watchmen, le plaisir est instantané, puisque Snyder y va à fond.

 

photo, Emily Browning Babydoll and the guns

 

L'autre manière de voir et aimer Sucker Punch, c'est de s'interroger sur ce qu'a voulu réellement raconter Snyder. Derrière le gros fantasme geek qui dégouline, il y a le regard qu'il pose sur cette culture, le sexisme qui rôde, et le rapport entre celui qui consomme et celui qui est consommé (ou plutôt : celle).

Le réalisateur ne le cachera pas en promo : "C'est marrant parce que quelqu'un m'a demandé pourquoi j'avais habillé ces filles comme ça, et j'ai répondu, 'Est-ce que vous ne voyez pas la métaphore là ? Les filles sont dans un bordel où elles font un show pour les hommes dans le noir. Dans les scènes de fantaisie, les hommes dans le noir, c'est nous. Les hommes dans le noir, en gros c'est moi : des gosses ringards fans de SF."

Derrière le spectacle fun, il y a une réflexion étonnamment ambigüe et noire sur la libérté, le pouvoir, l'émancipation, et les chaînes qu'on s'impose soi-même. Un discours encore plus vif et pertinent aujourd'hui. Zack Snyder n'a pas peur d'y aller sans gants, comme le prouvent la mise à mort d'Amber et Blondie, puis la conclusion sinistre du film. Et il apporte même un côté meta dès le début lorsque Sweet Pea, sur scène, s'écrie que tout ça doit être plus commercial car c'est bien trop sinistre.

 

photo, Abbie Cornish, Jena Malone, Vanessa HudgensLa diversion ultime

 

A ce titre, la version longue va bien plus loin, insistant à la fois sur le sous-texte sexuel, de viol et de maltraitance, et replaçant les idées que Zack Snyder avait en tête. Principalement la rencontre entre Babydoll et le High Roller, qui s'est retrouvée coupée pour des raisons bien tristes : la MPAA a incité le réalisateur à raboter la scène pour éviter un Rated R, si bien que le sens a été perdu, et que Snyder a décidé de la couper entièrement pour éviter toute ambiguïté. La retrouver dans la version longue (17 minutes de plus au total) rend le film plus clair et limpide.

Par ailleurs, Sucker Punch est porté par une Emily Browning parfaite dans ce rôle de poupée torturée, qui fonctionne étrangement en miroir avec Sleeping Beauty sorti la même année. Et si Jena Malone est elle aussi excellente, Abbie Cornish ressort du lot avec un très beau rôle.

 

photo, Oscar Isaac Je suis Poe impressionné

 

LE PIRE

Babydoll quitte donc l'horrible monde réel de l'asile psychiatrique pour se réfugier dans une imagerie de maison close, dont elle s'échappe également en dansant pour affronter des dragons et robots. Le délire à multiple niveaux a de quoi donner le tournis, tant il est jeté à la face du spectateur, et oscille entre postulat poussif et mécanique répétitive.

Le rythme est un des gros points faibles du film, qui est étrangement plat et peu inspiré lorsque les héroïnes combattent des monstres et soldats. Snyder a bien du mal à dynamiser ce motif de la danse magique, et construire une évolution satisfaisante au gré des missions. Il faudra attendre le coup sec de la mort d'Amber et Blondie pour heureusement casser cette trajectoire trop simple.

 

photoGodess of War

 

Par ailleurs, et s'il colle parfaitement au concept de l'histoire, le déferlement de fonds verts et images de synthèse a de quoi faire vriller quelques yeux tant l'image est régulièrement écrasée sous le poids des effets.

Au final, la note d'intention de Sucker Punch peut donc sembler plus inspirée et solide que Sucker Punch lui-même.

 

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commentaires
Ed_Blunt
24/03/2021 à 07:46

En lisant cette critique, Sucker Punch passe de plaisir coupable à kiff assumé prêt à être défendu en Octogone. <3

Flo
22/03/2021 à 14:14

Avec Sucker Punch le cinéma fait un retour vers les films à multiples dimensions tels qu’il en pullulait à la fin du millénaire. En effet, face à l’angoisse du passage à l’an 2000 et de se promesse de fin du monde, plusieurs cinéastes avaient alors imaginés simultanément que la réalité n’était qu’une illusion, une prison dont on pouvait choisir de rester ou de s’en enfuir. Ouvre les Yeux et son remake Vanilla Sky, Dark City, The Truman Show, Matrix, Fight Club et toute la filmo de Shyamalan: tous ces films ont permis de révéler plusieurs réals devenus cultes. Jusqu’à ce que la réalité rattrape la fiction en terme de spectaculaire et d’horreur avec le 11 Septembre.
Depuis quelque temps ce genre d’histoire à poupée russe » revient en force, mais cette fois c’est d’un point de vue narratif qu’il est plus utilisé: le public et la critique étant blasé par l’idée du « twist à tiroir », ces films là reposent plutôt sur un script basique avec des codes très classiques, enfermés dans une intrigue tortueuse à souhait. Shutter Island est un thriller horrifique, Inception un pur film de casse (heist movie)... et donc Sucker Punch, un film d’évasion lambda où Alice au Pays des Merveilles se placerait dans le fauteuil du Sam Lowry de Brazil.
On comprend donc très vite que tout se passe dans la tête de Baby Doll (Fight Club en a traumatisé plus d’un) et que « presque » rien n’est réel, mais ici se qui compte c’est le pourquoi du/des traumas du personnage et comment il va aller au bout de sa quête. Qu’elle affronte des zombies, des dragons ou des robots (plus geek tu meurs), l’héroïne se bat contre elle même, contre ce qu'elle subirait dans la réalité, autant que contre le reste du monde. Mais on ne se rend compte qu’à la fin qu’il ne s’agissait alors que d’un drame mélancolique, réalisé un peu maladroitement mais au moins avec sincérité. Pas vraiment un film d’auteur ni un gros blockbuster (en Mars, y en a pas vraiment beaucoup) mais un objet inclassable et original, donc assez précieux.

Maski mask
21/03/2021 à 21:02

Je défendrai ce film et snyder jusqu'à la fin

Je suis content de voir qu'avec le temps le public commence à apprécier le film

Moi
21/03/2021 à 14:52

J'aime beaucoup ce film. Un nombre conséquent de niveaux de lectures le rend interessant pour beaucoup de publics differents. C'est aussi le défaut majeur du film, au final, car il s'expose trop facilement aux spéctateurs trop premiers degrés qui vont y voir un film de male frustré (la ou pour moi le film est tout l'inverse), ainsi que s'arrêter à une surcharge de fonds verts (alors que justement, pour une fois c'est complètement justifié).

Bref, je comprends qu'on adore ce film, je l'aime beaucoup moi même. Et je comprends qu'on puisse ne pas l'aimer (mais je trouve ça dommage pour les gens dont c'est le cas).

Pat Rick
20/03/2021 à 23:31

Un film moyen, et faussement subversif.
Cela manque clairement de finesse, Snyder s'appuie trop sur les FX au détriment de l'imaginaire.

Sascha
20/03/2021 à 23:22

Je me souviens encore de mon 1er visionnage au cinéma. J avais adoré.
4 mois plus tard, bluray en poche, je me reprenais une claque visuelle. Dommage que les critiques aient tellement descendu ce film. Les différents niveaux de lecture, les scènes de combats dignes des animés, le côté WTF totalement assumé.
Vous m avez donné envie de le revoir. Et surtout en version longue

Maski mask
20/03/2021 à 21:48

Warner devrai faire sortir la SNYDER CUT de ce film

Maski mask
20/03/2021 à 21:47

Je ne regrette pas de l'avoir vu c'est un chef œuvre imaginaire, snyder te fait plongé dans le monde du rêve et du cauchemar pour ses filles. mais j'aimerais vraiment qu'il balance sa version inédite qui n'est jamais sortie

Denthegun
20/03/2021 à 19:49

Film formidable.
J'étais vraiment a fond dans le trip de Snyder.

Flash
20/03/2021 à 17:35

J'ai beaucoup entendu parler de ce film, mais jamais pris le temps de le voir.
Faudra que je corrige ça un de ces 4, sans doute aussi la version longue.

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