Le mal-aimé : Sucker Punch, le gros flop de Zack Snyder... et son film le plus personnel ?

Geoffrey Crété | 22 septembre 2018 - MAJ : 22/09/2018 16:05
Geoffrey Crété | 22 septembre 2018 - MAJ : 22/09/2018 16:05

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

       

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"Un film dérisoire" (Positif)

"Bruyant et fatigant" (L'Express) 

"Son histoire de go-go danseuses qui s'évadent pour oublier leur chienne de vie dans un monde virtuel apocalyptique et paramilitaire, est aussi abracadabrante qu'épuisante." (Télérama)

"Ce qui arrive quand un studio donne carte blanche à un réalisateur qui n'a absolument rien d'original ou même cohérent à dire" (New York Post)

  

 

LE RÉSUMÉ EXPRESS

Envoyée dans un hôpital psychiatrique par son méchant beau-père qui a tué sa petite sœur, Babydoll n'a que quelques jours avant d'être lobotomisée. Elle n'a donc qu'une idée en tête : s'évader.

Pour supporter le quotidien infernal de l'asile, elle remplace le décor lugubre par un monde imaginaire, où elle est la nouvelle recrue d'un cabaret-maison close. Les autres patientes de l'asile deviennent les vedettes du spectacle, dirigé par Madame Gorski, la thérapeuthe de l'hôpital.

Babydoll entraîne ainsi Sweet Pea, Rocket, Blondie et Amber dans sa mission pour récupérer les éléments nécessaires à l'invasion. Chaque objet est l'occasion pour elle d'imaginer une aventure épique, où la bande affronte de terribles dangers fantaisistes pour survivre.

Mais l'opération tourne mal : Rocket est tuée, le méchant Blue découvre ce qui se trame, et il abat Blondie et Amber. Babydoll parvient à s'enfuir avec Sweet Pea, mais accepte de se sacrifier pour lui permettre de s'échapper.

Babydoll est lobotomisée, Blue est arrêté, et Sweet Pea, elle, parvient à s'enfuir.

FIN

 

photo, Emily Browning, Abbie Cornish, Jamie Chung, Jena Malone, Vanessa Hudgens L'équipe de warriors

 

LES COULISSES

Sucker Punch est le premier et seul film original à ce jour de Zack SnyderL'Armée des morts était le remake du film de George A. Romero, 300 une adaptation du roman graphique de Frank Miller et Lynn Varley, Watchmen - Les Gardiens d'Alan Moore, et Le Royaume de Ga'Hoole - la légende des gardiens des livres de Kathryne Lasky. Et Man of SteelBatman v Superman : L'Aube de la justice et Justice League sont tous tirés des comics.

Propulsé par les succès de ses premiers films, le réalisateur imagine donc ce qu'il décrira comme Alice au pays des merveilles avec des mitraillettes, autour d'une idée : une jeune fille se réfugie dans un monde imaginaire pour affronter l'adversité.

Snyder expliquait à Moviesonline en 2007 : "J'avais écrit un scénario il y a longtemps, avant que je fasse le moindre film, et il y avait dedans une scène où cette fille est forcée à danser par les méchants. Elle ne veut pas mais ils la tueront si elle refuse, et donc elle s'invente cette fantaisie, où elle est ailleurs pendant que ça se passe - comme une aventure dans son esprit. Je trouvais ça cool. J'ai relu le scénario il y a 8 ou 10 ans, et j'ai trouvé que c'était naze, mais cette partie me plaisait encore. Puis j'ai revu mon pote Steve Shibuya avec qui j'ai fait mes études. Je lui ai demandé ce qu'il en pensait, on a commencé à en discuter et très vite, j'ai su qu'on avait trouvé une idée d'histoire. Mais on n'a rien écrit dans la foulée, on en a beaucoup parlé sans rien mettre à l'écrit. Et puis, quand Watchmen était terminé, juste à la fin du tournage, on a commencé à écrire. Ça a été assez rapide vu qu'on en avait beaucoup parlé."

A Comingsoon, le cinéaste expliquait la même année le véritable enjeu : "Comment est-ce que je peux faire un film avec des scènes d'action qui ne sont pas limitées par les réalités physiques des gens normaux, mais a quand même une histoire qui fait sens pour ne pas être, sans être méchant, une connerie comme Ultraviolet ou du genre ? J'ai aussi été inspiré par les univers de films comme Moulin Rouge !, qui est moderne tout en étant hors du temps".

 

photo, Zack SnyderZack Snyder avec ses actrices sur Sucker Punch

 

Si Watchmen ne sera pas un succès retentissant en salles (environ 185 millions dans le monde, pour un budget officiel de 130), il convainc la Warner Bros., qui s'empare de Sucker Punch. Le réalisateur a alors une grande liberté, et affirme que jamais les producteurs ne lui ont réclamé un film plus court ou moins violent. Il parlera un moment d'un film Rated R (interdit aux moins de 17 ans non accompagnés aux Etats-Unis), mais il sera finalement PG-13. En cause : la Motion Picture Association of America, le comité de classification qui l'obligera à remonter une partie du film. 

Snyder finira notamment par retirer un numéro musical entier, porté par Oscar Isaac et Carla Gugino, intitulé Love is the Drug. Après avoir édulcoré un peu les choses pour la MPAA, le décor de l'action était devenu moins noir, si bien que cette parenthèse musicale donnait l'impression que tout allait bien. 

Amanda Seyfried est le premier choix pour Babydoll mais son engagement sur la série Big Love la force à refuser le rôle. Evan Rachel Wood, elle, délaisse le rôle d'Amber pour se consacrer à sa participation à True Blood et la version Broadway de Spider-Man - qu'elle quittera face aux nombreux problèmes de production et retards. Emily Browning sera castée dans le premier rôle, et chante elle-même ses trois morceaux (Sweet Dreams, Asleep, Where is My Mind ?). 

 

photo, Zack SnyderZack Snyder dirige Jena Malone

 

LE BOX-OFFICE 

Un budget de 82 millions, qui ne comprend pas le marketing. Et environ 89,7 millions au box-office mondial, dont seulement 36,3 au box-office domestique. C'est un échec en bonne et due forme. 

En 2011, Zack Snyder expliquait à Film School Rejects : "Ce que j'ai appris avec ça, c'est qu'on ne peut pas faire de projection-test pour un film comme Sucker Punch. Ça défie le concept même des tests. De bien des manières, je pense que le film aurait été un million de fois mieux si on avait fait la version la plus dure et folle qu'on pouvait, sans essayer de plaire à tout le monde. Je pense vraiment que le film est fou, d'une bonne manière, mais c'est juste drôle que je pense aussi que c'est 30% aussi fou qu'il aurait pu l'être."

Le passage à la commission de classification a ainsi été un vrai problème pour lui, qui explique peut-être en partie l'accueil réservé au film : "C'était 100% de frustation. On essaie de construire ce truc super fou et personnel, puis au fil des séries de conversations et critiques ou je sais pas quoi... Je veux dire, je sais dans quel monde on vit, donc je ne suis pas amer. Mais on finit juste avec un autre genre de film."

Le film devait initialement se terminer sur Babydoll lobotomisée, avec la lampe torche dans les yeux, tandis que la caméra tourne autour d'elle pour révéler son ultime fantaisie : elle, sur scène, entourée de toutes ses amies mortes, pour chanter O-o-h Child. Le rideau tombait alors. Fin. Snyder a décidé de la couper face à la perplexité des spectateurs lors des projections-test, mais maintient qu'il l'aime.

 

photo, Abbie CornishAbbie Cornish

 

LE MEILLEUR

Il y a deux façons de voir et apprécier Sucker Punch. La première, et la plus évidente, est celle du méga-divertissement décomplexé, où une bande de filles en mini-jupes affronte dragons, robots et soldats zombies avec mitraillettes et autres coups de pieds. Chaque fois que Babydoll s'évade, le spectateur est propulsé dans un univers de jeu vidéo déluré, amas de fantasmes à base d'imagerie geek et CGI. C'est un véritable festival qui balaye la science-fiction et l'héroic fantasy, pour réduire l'action à la plus simple nécessité : une mission à remplir, un spectacle à assurer.

Les reprises de tubes sont aussi là pour attester qu'il s'agit de remixer, remâcher et réorchestrer des choses a priori familières, comme dans un gigantesque mash-up.

Cette manière d'appréhender le genre est palpable dès l'intro du film, sorte de gigantesque clip sur une reprise de Sweet Dreams (Are Made of This), qui raconte, montre et surdramatise les bases de l'intrigue. Pour quiconque a vu sans avoir de réaction cutanée 300 et Watchmen, le plaisir est instantané, puisque Snyder y va à fond.

 

photo, Emily Browning Babydoll and the guns

 

L'autre manière de voir et aimer Sucker Punch, c'est de s'interroger sur ce qu'a voulu réellement raconter Snyder. Derrière le gros fantasme geek qui dégouline, il y a le regard qu'il pose sur cette culture, le sexisme qui rôde, et le rapport entre celui qui consomme et celui qui est consommé.

Le réalisateur ne le cachera pas en promo : "C'est marrant parce que quelqu'un m'a demandé pourquoi j'avais habillé ces filles comme ça, et j'ai répondu, 'Est-ce que vous ne voyez pas la métaphore là ? Les filles sont dans un bordel où elles font un show pour les hommes dans le noir. Dans les scènes de fantaisie, les hommes dans le noir, c'est nous. Les hommes dans le noir, en gros c'est moi : des gosses ringards fans de SF."

Derrière le spectacle fun, il y a une réflexion étonnamment ambigüe et noire sur la libérté, le pouvoir, l'émancipation, et les chaînes qu'on s'impose soi-même. Un discours encore plus vif et pertinent aujourd'hui. Zack Snyder n'a pas peur d'y aller sans gants, comme le prouvent la mise à mort d'Amber et Blondie, puis la conclusion sinistre du film. Et il apporte même un côté meta dès le début lorsque Sweet Pea, sur scène, s'écrie que tout ça doit être plus commercial car c'est bien trop sinistre.

 

photo, Abbie Cornish, Jena Malone, Vanessa Hudgens"Quoi, tu veux ma photo ?"

 

A ce titre, la version longue va bien plus loin, insistant à la fois sur le sous-texte sexuel, de viol et de maltraitance, et replaçant les idées que Zack Snyder avait en tête. Principalement la rencontre entre Babydoll et le High Roller, qui s'est retrouvée coupée pour des raisons bien tristes : la MPAA a incité le réalisateur à raboter la scène pour éviter un Rated R, si bien que le sens a été perdu, et que Snyder a décidé de la couper entièrement pour éviter toute ambiguïté. La retrouver dans la version longue (17 minutes de plus au total) rend le film plus clair et limpide.

Par ailleurs, Sucker Punch est porté par une Emily Browning parfaite dans ce rôle de poupée torturée, qui fonctionne étrangement en miroir avec Sleeping Beauty sorti la même année. Et si Jena Malone est elle aussi excellente, Abbie Cornish ressort du lot avec un très beau rôle.

 

photo, Oscar Isaac Oscar Isaac

 

LE PIRE

Babydoll quitte donc l'horrible monde réel de l'asile psychiatrique, pour se réfugier dans une imagerie de maison close, dont elle s'échappe également en dansant pour affronter des dragons et robots. Le délire à multiple niveaux a de quoi donner le tournis, tant il est jeté à la face du spectateur, et oscille entre postulat arbitraire et mécanique répétitive.

Le rythme est un des gros points faibles du film, qui est étrangement plat et peu inspiré lorsque les héroïnes combattent des monstres et soldats. Snyder a bien du mal à dynamiser ce motif de la danse magique, et construire une évolution satisfaisante au gré des missions. Il faudra attendre le coup sec de la mort d'Amber et Blondie pour heureusement casser cette trajectoire trop simple.

Par ailleurs, et s'il colle parfaitement au concept de l'histoire, le déferlement de fonds verts et images de synthèse a de quoi faire vriller quelques yeux tant l'image est régulièrement écrasée sous le poids des effets.

 

RETROUVEZ L'INTÉGRALITÉ DES MAL-AIMÉS DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

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commentaires

espritlarge
16/12/2018 à 13:16

Un film culte pour moi. Déjà, on l'aime ou pas mais on peut pas l'oublier. Et j'aime le twist de fin qui ramène au début, sur la notion d'ange gardien, et le fait qu'on comprend que pendant tout le film on a été en attente de savoir si babydoll trouverait le sien... pendant qu'elle était celui de quelqu'un d'autre. Il y a effectivement plusieurs niveaux de lecture, je plains ceux qui se sont arrêté à la lecture simpliste "filles dénudés qui se battent dans du grand n'importe quoi" et qui n'ont pas été capable de lire labelle histoire en dernière ligne, en passant par la réflexion sur les mondes intérieurs que l'homme se crée pour s'abstraire des souffrances extérieures.

Ludo
28/11/2018 à 23:57

J'ai adoré ce film qui pour moi est un petit bijou. Émilie browning est somptueuse. Une sorte de vol au dessus d'un nid de coucou en version sexy et fantastique. Une pure merveille méconnue au même titre que Arès ou district 9.

Andarioch
24/09/2018 à 10:49

Un condensé de la "méthode" Snyder". C'est joliment troussé, visuellement somptueux, ambitieux. Perso j'avais l'envie. Un film enfin différent, autre, qui ose. Et au final je ne l'ai même pas fini. Pourquoi? Parce que le problème de Snyder est qu'il ne sait pas raconter une histoire. La preuve? Ses meilleurs films sont des adaptations très fidèles de comics (copié/ collé), demandant technique et rigueur. C'est un illustrateur, pas un narrateur.

Alan Smithee
24/09/2018 à 08:59

@colloc1

J'ai compris ce que le film disait/voulait faire mais quand le film dont on discute te dit que l’exploitation des corps de jeunes femmes dans les jeux vidéos et séries animés c'est mal et qu'ensuite il fait exactement ce qu'il dénonce alors oui j'ai mes raisons quand je dis que ce film ne sais pas ce qu'il veut être.

descendant
23/09/2018 à 23:54

Alors quand on n'aime pas un film avec colloc1 c'est que l'on est formaté aux films de super-héros en lycra et que forcément c'est pour ça que le film est con à nos yeux. Non seulement, il s'injecte la sève du bon goût dans les veines mais a le don Madame Irma pour savoir qui regarde quoi. La folie des grandeurs c'est presque ton biopic :)

Plus haut monte le singe, plus il montre son cul.

banban
23/09/2018 à 22:34

A la question "c'est quoi le pire film que t'ai jamais vu ?" je cite Sucker Punch sans aucune hésitation (et pourtant j'ai vu The Room de Tommy Wiseau, c'est dire mon référentiel).

J'étais avec un pote, on allait au ciné et on s'est mis sur cette horreur un peu par hasard, l'affiche peut-être.. Erreur fatale. En sortant on ne savait même en quelle année on était. Il fallait juste rire et boire pour oublier cette gastro visuelle sans doute écrite par un enfant de 7 ans.

Mais bon, on vit dans un monde où certains aiment bien Batman vs Superman (tiens encore Snyder), Warcraft Le Commencement et autres Solo: A Star Wars Story, nulle doute que Sucker Punch a déjà trouvé son public depuis bien longtemps. Chacun ses goûts.

Beurk.

Number6
23/09/2018 à 22:14

Ce film a un putain de cul entre deux putains de fauteuils rembourrés. D'un côté, tu trouves les scènes jouissives et même un peu trop grand gignolesque. Mais d'un autre côté, oui ce film a une profondeur psychologique vraiment bonne. Le sexisme, le voyeurism mais aussi ce sentiment d'abandon et d'évasion quand tout va mal. Un film fait sur trois couche. Des le départ, rideau. Et la fin, où oui tu peux l'interpréter à ta façon, mais tu peux y voir des matriochka, ou une matriochka. Une poupée fragile, qui se crée une personnalité dans une autre personnalité. La plus belle des évasions.
Amoureux de ce film je suis

Toto
23/09/2018 à 20:35

Un des meilleurs films de SF/Fantastique vu : les combats contre le samouraï et la partie dans les tranchées de 14/18 sont extraordinaires.

La seule chose qui m'ait posé un vrai problème, c'est l'absence totale d'émotion sur le visage des actrices (mais je pense que c'était fait exprès).

Mais effectivement, c'est plus un film qui se vit, en étant immergé dans celui-ci qu'un film qu'on essaye de comprendre.

colloc1
23/09/2018 à 20:02

Trop de niveaux de lecture ont perdus les pauvres amateurs basiques de films de super zéros qui sauvent le monde en collants lycra. Il est bien connu que si on ne comprends rien a un film , c'est que c'est le film qui est con. En tout cas si Snyder pouvait revenir vers ce cinema là , comprenant prise de risque et originalité , j'en serais personnellement ravi.

nnarkkos
23/09/2018 à 15:24

Du gloubi-boulga bien beurk.

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