Blade Runner, Total Recall, Minority Report : Philip K. Dick, grand maître incontournable de la science-fiction

La Rédaction | 7 octobre 2017 - MAJ : 16/12/2018 17:07
La Rédaction | 7 octobre 2017 - MAJ : 16/12/2018 17:07

La sortie de Blade Runner 2049 a été l'occasion de revenir sur l'écrivain Philip K. Dick.

Il n'y a pas que Stephen King dans la vie. Si le maître de l'horreur aura dominé 2017 avec de nombreuses adaptations, de La Tour Sombre au film Netflix Gerald's Game en passant par la série Mr. Mercedes et le succès monstre de Ça (près de 560 millions au box-office), un autre grand écrivain a l'occasion de revenir sous la lumière des projections : Philip K. Dick, avec Blade Runner 2049 et dans une moindre mesure Philip K. Dick's Electric Dreams, une série anthologique.

 

Photo Harrison FordHarrison Ford dans Blade Runner 2049

 

Son roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? est ainsi plus connu sous le nom de Blade Runner : Ridley Scott a adapté ses mots dans un film avec Harrison Ford devenu au fil des décennies un classique absolu de science-fiction. Au point de voir surgir une suite, intitulée Blade Runner 2049, 35 ans plus tard.

Alors que le film de Denis Villeneuve est sans conteste l'un des grands événements de cette fin d'année, retour sur quelques œuvres significatives (d'abord les adaptations officielles, puis quelques officieuses), qui permettent de mieux comprendre en quoi Philip K. Dick est un artiste incontournable, qui a en partie forgé la science-fiction que l'on aime en 2017.

 

Photo Harrison FordHarrison Ford dans le premier Blade Runner

 

BLADE RUNNER

Pierre angulaire de la science-fiction moderne et révolution esthétique, en dépit d’une sortie catastrophique, Blade Runner mettra une décennie par la grâce de la vidéo à devenir le classique culte qu’il est aujourd’hui. Mais lors de sa sortie, les défenseurs, alors peu nombreux, de l’œuvre de Philip K. Dick, mort juste avant le dévoilement du film de Scott, furent vent debout devant ce qu’ils prirent pour une trahison.

En cause, les nombreuses infidélités faites au texte, les changements drastiques opérés dans l’univers, et des abandons importants d’éléments constitutifs du récit imaginé par Philip K. Dick. Pour autant, les gardiens du temple oublièrent deux données fondamentales, qui font de Blade Runner une adaptation réussie et essentielle : elle contribua à faire connaître cet immense romancier, et surtout elle conserve et magnifie deux ingrédients fondamentaux. C'est-à-dire le doute existentiel consécutif à la coexistence d’humains écrasés par un système anonymisant et d’androïdes empreints de liberté, ainsi que l’importance de l’empathie, seule réponse valable à la noirceur nihiliste présidant au destin des hommes.

 

Photo Sean Young Sean Young, l'inoubliable

 

TOTAL RECALL

Derrière le film culte de Paul Verhoeven sorti en 1990, il y a la nouvelle Souvenirs à vendre de Philip K. Dick, publiée en 1966. Le scénario de Ronald ShusettDan O'Bannon et Gary Goldman n'en reprend que les grandes lignes : un homme nommé Douglas Quail (Quaid dans le film) rêve d'aller sur Mars et se paye les services de Rekal Inc. qui va lui implanter de faux souvenirs, afin de réaliser virtuellement ce fantasme empêché par ses moyens limités. Mais l'opération tourne mal lorsqu'il est révélé qu'il est réellement allé sur la planète rouge, puisqu'il était un agent secret.

Si la nouvelle se déroule sur Terre, le film avec Arnold Schwarzenegger, accompagné de Sharon StoneRachel Ticotin et Michael Ironside, va sur Mars. Plus d'action, plus de folie, mais le même questionnement sur la notion de réalité et de factice, jusqu'à une conclusion qui, si elle s'éloigne là aussi du livre, reste dans la logique Dickienne. Verhoeven insufle à cette superproduction (budget d'une centaine de millions actuels, avec l'inflation) un second degré et une distance, dès le choix de sa star, qui servent parfaitement le propos alambiqué et vertigineux de cette quête d'identité et de sens, où la part de soi se dilue dans les fantasmes, les rêves préfabriqués, et l'idée d'une vie plutôt que la vie elle-même.

 

Photo Arnold Schwarzenegger Schwarzy avant de dérailler

 

Personne n'aura oublié que Len Wiseman en a réalisé un remake, Total Recall : mémoires programmées, sorti en 2012, avec Colin FarrellJessica Biel et l'irrésistible Kate Beckinsale pour réhausser tout ça. Cette version restera sur Terre, mais inventera des choses aussi rocambolesques qu'un ascenseur à travers la planète pour pimenter la chose, emballée dans un premier degré bien faiblard.

 

Photo Colin FarrellColin Farrell dans le déraillage de Len Wiseman

 

PLANÈTE HURLANTE

Quand on pense à Philip K. Dick et au cinéma, trois titres viennent en tête immédiatement : Blade Runner, Total Recall et Minority Report. Pourtant, ce serait une énorme erreur qe de ne pas regarder du côté des petites séries B parce que cela vous ferait rater le fort sympathique Planète Hurlante de Christian Duguay.

Adapté de la nouvelle Nouveau Modèle, publiée en 1953, le film contient tout ce qui fait la force de K. Dick, à savoir notre rapport paranoïaque à la technologie. En l’occurrence, les Screamers ici, ces machines autonomes faites pour la défense et qui ont pris conscience de leur existence et évolué dans leur coin au point de copier les humains. On retrouve aussi l’idée récurrente chez Dick que les nations deviendront dans le futur des Corporations tentaculaires qui utiliseront l’homme comme une matière première. Ici, le postulat est un peu modifié puisque cela ne se passe pas sur Terre mais sur une planète désolée, où les dernières factions semblent avoir été abandonnées.

Si le film n’est pas totalement fidèle à la nouvelle, il n’en reste pas moins une excellente aventure SF mâtinée d’horreur, limitée par son budget mais heureusement magnifiée par ses acteurs, Peter Weller en tête. Un échec au box-office en 1996 (à peine 6 millions de recettes pour un budget de 20) mais un statut de film culte mérité par la suite, grâce à la vidéo. Si Planète Hurlante a de gros défauts, il n’en reste pas moins une excellente série B qui respire la passion et l’amour du travail bien fait. C’est donc à voir.

 

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MINORITY REPORT 

Au début des années 2000, Steven Spielberg est en pleine réinvention de lui-même et on peut marquer le début de cette période à la réalisation de A.I. : Intelligence artificielle. En plein trip SF puisqu’il enchainera avec La Guerre des mondes après deux films plus légers, Spielberg nous offre coup sur coup trois de ses meilleurs films récents, et ses plus sombres aussi. 

S’il prend de grandes libertés par rapport à la nouvelle de Philip K. Dick, Spielberg en conserve heureusement le fond, à savoir la réflexion sur notre libre-arbitre face au déterminisme des technologies avancées. Là où Minority Report est génial, c’est que par sa trahison du matériau d’origine, il en profite pour devenir une vraie réflexion sur son époque. Ebranlés par le 11 septembre, les Etats-Unis se replient dans une paranoïa et un tout-sécuritaire auxquels font écho le film, qui en propose une vision jusqu’au boutiste parsemée de séquences techniquement hallucinantes, où tout le monde devient une menace potentielle par sa simple humanité. 

Et puis comment ne pas parler de sa fin, ouverte à différentes interprétations (coutumière de ce que faisait Spielberg à l’époque avec ses faux happy-ends) et qui, si on s’y attarde deux secondes, remet dans une lumière nouvelle la seconde partie du film tout en résolvant un certain nombre d’incohérences ? Du grand art, un chef-d’œuvre certain qui, s’il n’est pas fidèle à Philip K. Dick sur la forme, est peut-être l’un des seuls à avoir réellement compris ce dont parlait le romancier.

 

Minority ReportTom Cruise chez Spielberg

 

PAYCHECK

Bon exemple de mauvais film. Adapté de La Clause du salaire, une nouvelle de 1953, Paycheck de John Woo est un mauvais produit hollywoodien, trop occupé à remplir un vulgaire cahier des charges pour tirer profit d'une excellente histoire. A savoir celle de Jennings, un brillant ingénieur qui accepte une mission confidentielle pour une entreprise : travailler deux ans sur un projet mystérieux, puis voir sa mémoire effacée une fois la chose terminée afin de protéger sa création, en échange d'une belle somme.

Philip K. Dick imagine le futur terrible d'une société où l'humain est devenu un simple disque dur à utiliser puis formater, et où la mémoire (et donc, l'identité) de chacun n'est rien de plus qu'une donnée à traiter dans le système pour en protéger les secrets. L'image d'une humanité rongée par les procédures, qui accepte paisiblement d'être incorporée à une grande machinerie, est particulièrement féroce. L'auteur questionne aussi la valeur véritable des choses, avec l'idée qu'à un instant précis d'une vie, un ticket de bus peut avoir plus d'importance qu'un billet de cent dollars. Couplée au voyage dans le temps (puisque la mystérieuse machine construite par Jennings a cette fonction) et à la question de la prédétermination (centrale dans l'œuvre de K. Dick), la réflexion est passionnante et vertigineuse.

Mais le film avec Ben Affleck évacue l'idée d'une Amérique devenue totalitaire dans le roman pour orchestrer une modeste course-poursuite d'un héros en quête de lui-même. Il oublie également la conclusion ironique et inquiétante, où le héros rejoint finalement son ennemi lorsqu'il réalise que la machine est en réalité un outil pour libérer le peuple de l'oppression, en vue d'une guerre inévitable. Paycheck est donc loin de rendre justice au texte de Philip K. Dick.

 

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A SCANNER DARKLY 

Avec son rythme inégal, son intrigue parfois trop nébuleuse, le film de Richard Linklater n’est peut-être pas le métrage le plus réussi issu de la littérature Dickienne, mais il est sans doute le seul qui soit parvenu à retranscrire visuellement l’univers tordu, sardonique et protéiforme de Dick. Car si Blade Runner et Minority Report ont synthétisé dans l’inconscient collectif une vision anthracite et ultra-urbaine des mondes de l’écrivain, on oublie souvent que son décor premier est cette Californie banlieusarde, baignée de soleil, d’alcools et de psychotropes, hantées par des marginaux inclassables, tantôt géniaux tantôt monstrueux.

Un univers que retranscrit parfaitement A Scanner Darkly, tout en conservant avec une grande précision la langue Dickienne et son goût pour les troubles de l’identité. On oublie souvent combien l’écriture du romancier recèle d’humour à froid, de goût du contretemps et de saillies pince-sans-rire. Et Ricard Linklater parvient efficacement à les injecter dans ce récit où un flic sous couverture doute progressivement de sa personnalité alors qu’il infiltre un groupe de toxicomanes.

 

Photo Ceci est Keanu Reeves

 

THE MAN IN THE HIGH CASTLE

L'une des œuvres maîtresses de la carrière de Philip K. Dick, Le Maître du Haut Château (publié en 1962) est une référence en matière de dystopie - le contraire d'une utopie : une version cauchemardesque du monde. L'écrivain imagine ainsi une réalité où la Seconde Guerre mondiale a été gagnée par l'Allemagne nazie et le Japon. L'histoire se déroule dix ans après, dans une Amérique scindée en deux, entre l'est dirigée par les Allemands et l'ouest sous contrôle japonais. Le meilleur étant qu'un mystérieux livre intitulé Le Poids de la sauterelle, interdit par les autorités mais qui résonne chez les résistants, imagine un monde où les Alliés ont gagné la guerre.

Ce roman fondateur a été adapté en série par Amazon, avec Ridley Scott et Frank Spotnitz à la production, et Rupert Evans et Alexa Davalos au premier plan. Discrète sur la scène médiatique, loin d'avoir une popularité qui lui offre une place face aux mastodontes supportés par des hordes de fans malgré une excellente presse, The Man in the High Castle a déjà eu droit à trois saisons. La série a beau avoir des défauts, notamment une narration qui manque de force, elle est baignée dans une superbe atmosphère et une direction artistique passionnante. Les scénaristes ont pris des libertés avec le roman de K. Dick, mais l'âme du projet demeure fascinante, et une fabuleuse illustration de l'imagination fertile de l'écrivain.

  

Affiche Alexa Davalos, Saison 2

 

BONUS 

THE TRUMAN SHOW 

Le film ne s’en est jamais vanté, mais il s’agit d’une adaptation non-officielle du Temps Désarticulé de Philip K. Dick, le scénario ayant remplacé le décor de la guerre froide et du lavage de cerveau d’un agent double par le concept de télé-réalité, en conservant toute la structure du texte, ainsi que l’inexorable prise de conscience d’un héros réalisant que le monde dans lequel il vit est totalement factice  et qu’il est le seul à l’ignorer.

The Truman Show a beau ne jamais s’en vanter, il est probablement une des adaptations les plus fidèles du romancier, dont la compatibilité avec notre époque témoigne brillamment de la dimension visionnaire de l’auteur et de sa capacité à identifier les angoisses existentielles de la société occidentale.

 

Photo Jim Carrey

 

SOUTHLAND TALES 

Le réalisateur Richard Kelly ne s’est jamais caché d’avoir laissé infuser l’œuvre de Dick, et dans son cinéma, et dans Southland Tales en particulier. On ne compte plus les innombrables clins d’œil que contient le génial film, mais on peut voir deux textes d’importance extrêmement représentés. Le premier, pas le plus connu de Dick mais un des plus poétiques et angoissant, n’est autre Laissez couler mes larmes, dit le policier, dont l’angoisse identitaire est très présente ici, certaines scènes se retrouvant, ainsi qu’une poignée de dialogues, directement cités. On notera d’ailleurs que le titre même du roman devient un instant une réplique mystérieuse (« Flow my tears, the policeman said »).

Enfin, la dimension millénariste, ultra-colorée et hallucinée semble tout droit issue de la trilogie SIVA, probablement l’écrit le plus barré et hallucinant de K. Dick, dont Kelly reprend souvent des morceaux, plus ou moins fondamentaux.

 

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commentaires

Dirty Harry
08/10/2017 à 14:03

Et Next adapté de "The Golden Man" avec l'inénarrable Nicolas Moumoute Cage ? Bon c'était pas un must mais c'est plaisant.

blason
08/10/2017 à 11:48

Paycheck est un bete film d'action, meme impostor est meilleur et plus fidele à philip k dick.

Titipinup
08/10/2017 à 11:39

Et confessions d’un barjo 1992 avec borhinger

Pris
07/10/2017 à 21:45

@blason

"retour sur quelques œuvres significatives" : il est là Impostor.

blason
07/10/2017 à 21:29

Ou est impostor?

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