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Les Guetteurs : critique de l’arbre qui cache la forêt

Par Geoffrey Crété
12 juin 2024
MAJ : 12 juin 2024
13 commentaires

Les Guetteurs est le premier film d’Ishana Night Shyamalan. Oui, comme M. Night Shyamalan, le cinéaste derrière Sixième sens, Signes, Le Village et Split. Après avoir fait ses armes auprès de papa, elle se lance en solo (mais avec papa comme producteur) avec une adaptation du livre d’A. M. Shine. L’idée est diabolique : des gens piégés dans une forêt mystérieuse, face à des créatures cauchemardesques. Mais il faut plus qu’un bon point de départ pour réussir un tel film.

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TEL PÈRE TEL FILM

Ce serait pas un peu facile de parler du père Shyamalan pour aborder le premier film de sa fille Ishana Night Shyamalan ? Peut-être. Mais est-ce que c’est pas nécessaire quand même ? Parce qu’au-delà du vaste sujet des nepo babies (nom donné aux célébrités enfants de célébrités), la réalisatrice et scénariste de Les Guetteurs n’a pas cherché à tracer sa route loin du paternel.

À seulement 21 ans, elle était invitée par son père à rejoindre la saison 2 de sa série Servant, pour faire ses premiers pas comme réalisatrice entre lui (également producteur et showrunner) et Julia Ducournau. Un sacré top départ puisqu’elle a finalement mis en scène six épisodes, en plus d’en écrire une dizaine. En parallèle, elle devenait réalisatrice de seconde équipe sur Old et Knock at the Cabin.

Quand elle s’est lancée dans son premier projet, c’était logiquement avec le soutien de papa, qui a appliqué la même recette que sur ses propres films depuis The Visit : le financer lui-même, puis le vendre à un studio. En l’occurrence à Warner Bros., qui aurait lâché 30 millions pour se payer Les Guetteurs – sachant qu’ils sortiront cet été le prochain film de papa, Trap.

C’est donc une affaire de famille rondement menée, d’autant plus qu’il y a une ligne imaginaire simple à tracer entre Les Guetteurs et les films de M. Night Shyamalan. La forêt, avec ses créatures mystérieuses et ses règles à respecter, rappelle forcément Le Village. Manque de chance (et de talent), ça ressemble plutôt à La Jeune Fille de l’eau et Old.

les guetteurs dakota fanning
La lueur d’espoir au bout de 45 minutes de film

MATER N’EST PAS JOUER

Pendant trente ou quarante minutes, Les Guetteurs fait presque illusion. Ishana Night Shyamalan place ses pions en installant son décor (une forêt labyrinthique sans issue, et une étrange maisonnette comme seul refuge), ses personnages (une jeune femme solitaire, et trois inconnus), et sa menace (des choses tapies dans l’ombre). Elle ne réinvente pas la roue de l’horreur, comme en témoigne la simplette séquence d’intro, mais elle a un joker : un concept-cauchemar alléchant qui offre un fascinant carburant horrifique.

En plus d’être des monstres qui n’hésiteront pas à bouffer le moindre humain qui traîne après l’heure du souper, ces mystérieux « guetteurs » sont des spectateurs. En échange d’une fragile trêve avec les survivants, ils veulent observer ces âmes égarées nuit après nuit, à travers un immense miroir sans tain qui fait office de fenêtre dans le refuge. Pourquoi ? Là est la question, et tout l’intérêt de cette idée digne d’un épisode de La Quatrième Dimension.

les guetteurs
Ton spectacle de fin d’année du collège

La situation est simple mais diablement riche. Piégés dans une forêt qui leur joue des tours, les prisonniers ne peuvent s’aventurer trop loin, sous peine d’être à la merci des créatures nocturnes. Condamnés à fixer leurs reflets pour satisfaire ce monstrueux public, ils se contentent d’écouter les bruits. C’est du pain béni pour Ishana Night Shyamalan, dont la mise en scène joue sur les deux faces de cette horreur (entre le cocon de la maison et la fragilité de cette fenêtre-miroir vue de l’extérieur, entre la surface de la forêt et ce qui se cache sous terre). Elle emballe même quelques scènes glaçantes, comme ces « applaudissements » de bienvenue.

Mais cette première petite victoire était la plus facile. L’évocation est toujours plus simple que la démonstration. Très vite, Les Guetteurs entame sa descente aux enfers, victime du piège de tous les films d’horreur à concept : ne pas savoir quoi en faire, et s’écrouler dès qu’il faut donner des réponses.

les guetteurs dakota fanning
Toucher du bout des doigts le talent de papa (dans ses bons moments)

AIE CONCEPT

En réalité, Les Guetteurs annonçait la couleur du problème dès l’introduction, écrite avec la finesse d’une tractopelle. Beaucoup de choses viennent du livre dans cette présentation du personnage de Dakota Fanning (elle est seule et triste, elle a un trauma et un perroquet), mais ça n’explique pas la lourdeur des situations et des dialogues. La fille Shyamalan est aussi subtile que son père dans les 3/4 de sa filmographie, et c’est évident dès la scène où l’héroïne se parle à elle-même dans un miroir. Le pire étant que le pire est à venir.

Dès qu’elle doit définir et affronter ces fameux guetteurs, Ishana Night Shyamalan se prend les pieds dans le tapis. D’une petite brocante en territoire interdit à une partie de cache-cache sous des racines, la réalisatrice et scénariste a bien du mal à tenir les règles de son petit jeu. Les Guetteurs accumule alors les rendez-vous manqués, les idées sous-exploitées, voire les éléments inexplicables. Les questions sur l’univers laissent place à celles sur le film, sa cohérence interne, et ses personnages extrêmement sommaires.

C’est le début d’une longue et lente glissade, où la réalisatrice semble quasiment renoncer à certains aspects de son univers (notamment la forêt et ses illusions), quand elle ne tombe pas dans les pires travers de la série B (l’interminable scène où quelqu’un explique la mythologie en vidéo, ou le mini-cours d’histoire en plein milieu d’une course : pitié). Le pire étant que ça n’est toujours pas le pire.

les guetteurs photo
Les ailes de l’enfer

EN PIRE, VOUS AVEZ DIT EN PIRE ?

Les Guetteurs a au moins l’audace de sa candeur. Après un faux climax qui franchit quelques caps du mauvais goût (un personnage stupide par-ci, un plan visuellement hideux par-là), le scénario ouvre une dernière porte inattendue. Ce sera le dernier clou dans le cercueil d’un film qui sentait le sapin depuis une bonne demi-heure.

Difficile de parler d’un art du twist à la Shyamalan tant cette fausse surprise sert moins à retourner le récit qu’à offrir un troisième acte pseudo spectaculaire. Ishana Night Shyamalan sort alors l’artillerie lourde pour confirmer tous les problèmes de son film, tant dans la mise en scène que dans l’écriture (le coup des photos, pitié). Le clou du spectacle sera un ultime échange consternant de niaiserie, qui échoue absolument à transformer l’horreur en émotion.

les guetteurs dakota fanning
Attention à la mousse !!

Mais le plus grand échec d’Ishana Night Shyamalan est d’abord à chercher du côté de ces foutus guetteurs. Ne sachant jamais sur quel pied danser, la réalisatrice essaye d’en faire des monstres purs et abstraits, puis des créatures humanoïdes fascinantes, et finalement des personnages à part entière. Mais derrière les silhouettes intrigantes et terrifiantes, il n’y a que des scènes trop attendues, trop mécaniques, et trop bancales. En voulant exploiter une large mythologie qui dépasse le simple cadre horrifique, Shyamalan en a oublié le principal : faire exister ces créatures au-delà du concept.

Inutile donc de dire que le film aura globalement raté toutes les marches du trouillomètre. Dans la famille des films d’horreur en forêt, autant oublier Les Guetteurs et se (re)faire Le Rituel, réalisé par David Bruckner, sur Netflix.

les guetteurs affiche
Rédacteurs :
Résumé

Si on doit comparer le film de la fille Shyamalan à son père (ici producteur), on est plutôt sur La Jeune Fille de l’eau que Le Village. Mais même sans parler d’hérédité, Les Guetteurs est un beau gâchis, qui sabote une excellente idée d’horreur avec un scénario terriblement mal écrit.

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Ghob_

Dommage, je n’avais pas entendu parler du film avant de lire cet article, mais effectivement la gamine avait un matériau plutôt chouette à exploiter… Pour ma part, j’en resterais à la dernière phrase de cette critique : oui, effectivement le Rituel était un très bon film de flippe en « milieu extérieur » (ici la forêt, donc) et c’est d’ailleurs un des rares sur cette plate-forme à m’avoir vraiment accroché.
Mais là, après avoir lu ce papier, je crois qu’effectivement je passerais mon tour !

« Ouais mais de toute façon c’est Geoffrey, il aime jamais rien… » ^^

at-tlantis

Si pas la fille de papa celle ci aurait été cantonnée à faire des festivals sans que personne ne la remarque et fin de carrière

Vulv

Médiocre comme son père.

crampyman

Et du coup le livre est sympa ?

EUh

Ça démarre comme un possible épisode de la 4ème dimension sympa, mais ça finit mal. Une fille de, qui semble avoir copié et amplifié tous les défauts de Papa, sans avoir retenu aucune de ses grandes qualités