Mise à mort du cerf sacré : critique du massacre

Simon Riaux | 3 novembre 2017 - MAJ : 29/10/2018 20:56
Simon Riaux | 3 novembre 2017 - MAJ : 29/10/2018 20:56

Découvert avec Canine, puis Alps, oeuvres intelligentes mais dont la sur-signifiance confinait à l'autisme, Yorgos Lanthimos avait estomaqué à l'occasion de The Lobster, film grâce auquel son cinéma gagnait en puissance, en accessibilité et en grâce. Pour The Killing of a Sacred Deer, il retrouve donc Cannes, en qualité de très sérieux concurrent à la Palme d'Or.

A COEUR OUVERT

Et si le cinéaste confirme ici qu'il est bien un des créateurs les plus passionnants de son époque, son film terrassant risque de profondément diviser, tant il impose à son public une épreuve de force ravageuse, d'une grâce saisissante, mais qui risque de laisser à son spectateur quelques séquelles, à la manière du plan inaugural du film. Plein cadre, une opération à coeur ouvert envahit l'écran. L'organe palpite, puissant, gorgé de sa sève vermeille, encadré par la gangue verte d'une blouse sceptique. Entrent dans le champ les mains d'un chirurgien. Cette ouverture qui précède le titre du film nous l'indique clairement, Yorgos Lanthimos va se livrer à un exercice périlleux, avec à l'arrivée le salut ou la mort.

 

Photo Colin Farrell

 

Le praticien anonyme interprété par Colin Farrell mène une vie confortable, entre son hôpital, sa maison, ses deux enfants et une épouse qui partage paisiblement ses petits travers et perversion (dont une conception toute personnelle de l'anesthésie). Son existence va être brutalement pulvérisée par un étrange garçon, qui exigera de lui un impensable sacrifice, une offrande de chair à livrer, sans quoi toute sa famille sera vouée à un monstrueux calvaire. Si Yorgos Lanthimos s'inspire d'Euripide et son Iphigénie à Aulas, son travail sur la matière mythologique s'attache plus à émailler son oeuvre de principes esthétiques ou motifs issus de cet héritage grecque, plutôt que de proposer une "simple" transposition d'un récit séminal.

 

Photo Colin Farrell

 

Par conséquent, The Killing of a Sacred Deer (Mise à mort du Cerf Sacré en français) nous propulse dans un univers à la fois profondément déviant, mais dont les retournements, surprises ou coups de théâtre entretiennent l'universalité de l'oeuvre, la plaçant avec une remarquable acuité dans une tradition immémoriale. Tout comme il se montre capable de se mesurer à quelques-uns des mythes constitutifs de la culture, de l'identité occidentale, Lanthimos s'efforce de les entourer d'un écrin à la hauteur.

 

Photo Barry Keoghan

 

HEMORRAGIE MASSIVE

Devant les enchaînements de travelings (latéraux, avant, arrière), ou plusieurs magnétiques mouvements d'appareils, la comparaison avec Kubrick semble de prime abord évidente, quoique partiellement hors sujet. En effet, le découpage du cinéaste vise plus le vertige organique que l'écrasement opératique. L'hôpital, une angoissante cafétéria, les abords de Cincinatti, chaque espace devient un nouveau ventricule, un repli bilieux, ou l'artère d'une gigantesque carcasse, dont le spectateur pourra prendre le pouls à mesure qu'il accélère. C'est donc une entité palpable, fiévreuse, qui se dévoile sous nos yeux, plus qu'un opus magna dédié à sa propre perfection.

 

Photo Colin Farrell

 

Pour contrebalancer ces mises en place élégantes sinon fastueuses, le réalisateur use d'un mixage sonore qui confine parfois à l'agression, tant il traque la moindre nappe de son pour la transformer en une source d'angoisse capable de contaminer jusqu'à la situation la plus anodine. Il en va de même pour la photographie, la plus vivante, lumineuse et chaude jamais vue dans un film de Lanthimos. Elle se réserve néanmoins toujours la possibilité de subvertir ses équilibres chromatiques, transformant un plan clinique en image verdâtre sur le point de se décomposer. La beauté plastique de l'ensemble ne contredit alors jamais le malaise suffocant que cherche à provoquer le film, mais le nourrit constamment, jouant malicieusement avec le spectateur, auquel il offre de fausses zones de confort.

 

Photo Nicole Kidman

 

EPIPHANIE VIRALE

Mais là où le metteur en scène impressionne tout à fait, c'est dans la vigueur avec laquelle il s'empare des codes du cinéma de genre. Il jongle à toute vitesse entre l'horreur psychologique, un dégoût du corps qui tutoie régulièrement Cronenberg, mais aussi les spectres du cinéma d'Exorciste, au fur et à mesure que la malédiction promise au sien prend forme. S'il a toujours été à l'aise avec l'étrangeté, voire le malaise, Lanthimos n'avait pas encore travaillé la peur comme carburant premier de son récit. Il opère ce changement avec un naturel confondant, et trouve là un rythme, un réseau de codes, qui décuplent l'impact de sa mise en scène.

 

Photo Nicole Kidman

 

La force de sidération du film naît finalement de l'intelligence de sa métaphore, qui transparaît progressivement, pour devenir incontournable lors du dernier acte du film. Quand il décrit une cellule familiale priée de payer une vieille dette en sacrifiant son avenir de la plus brutale des manières, l'artiste nous parle bien évidemment de la Grèce, condamnée à saccager son patrimoine, son économie et le futur de son peuple, au nom d'une incurie budgétaire plus que discutable.

The Killing of a Sacred Deer devient alors limpide et déchirant, soudain protégé par la funeste cohérence de son propos des accusations de maniérismes et autres sucreries d'auteur. Bouleversant dans sa capacité à traiter par le biais du symbolisme d'une situation géopolitique terrible, le métrage nous embarque pour un voyage de pure catharsis cinématographique, magnétique et éreintant.

 

Affiche

 

 

Résumé

Voilà sans doute le premier grand film Lanthimos, une oeuvre horrifique et politique qui allie la radicalité de ses premiers efforts à la folle inventivité de The Lobster.

commentaires

BigDaddy
23/11/2018 à 02:37

Le Shining des années 2010 !
Perturbant !

Bernard
29/10/2018 à 20:47

J'ai perdu 2 heures .
Film sans aucun intérêt :
Complètement débile
Ne perdez surtout pas votre temps à le regarder ????????????????????????????????????

whocancatchme
28/10/2018 à 14:03

"l'artiste nous parle bien évidemment de la Grèce", cela fais un peu prétentieux "bien évidemment".. non il n'y a rien d'évident !

dodobobo
15/07/2018 à 03:30

aseptique eu stérile et pas septique, après un tel contresens, j' ai zappé le reste de la critique

Sébame
15/06/2018 à 23:08

Ce film est monté de manière à captiver le spectateur qui se piège tout seul , espérances d'un dénouement autre et pourtant les premières minutes annoncent le " que nenni " . Un pur chef d'oeuvre à jeter pour ma part . J'avais pourtant visionné à deux reprises The lobster lui cherchant un sens j'en ai trouvé un même si certaines scènes me semblaient plutôt sans intérêt , je ne le ferai pas pour ce film , non merci , tans pis pour l'analogie avec la Grèce ...bien évidemment ...pour les analystes qui trouvent " Le sens caché " .

Cinophile
23/05/2018 à 05:27

@equinoxe7 cette analyse reflète parfaitement ce que je ressent après avoir assisté à ce film. Simplement attiré par le casting (Kidman Farrell) je regrette carrément d'avoir perdu 2h00 de mon temps. D'autant plus bouleversent (dans le mauvais sens du terme évidemment) que je suis père de 3 enfants et dont les valeurs éducatives et affectives auquels jaspire sont à l'extrême de ce que m'a présenté ce film. Film Néfaste au plus profond

Equinox7
21/01/2018 à 18:02

Ce film est le reflet de notre société, abjecte comme les faits divers toujours plus courant. Des cinéaste qui pondent ce genre de film, il faudrait les éliminer à la naissance. Dans une société déjà en perte de valeurs, de respect pour autrui et de surtout de passions. Il n'y a aucun enseignement, aucune trame pédagogique et les échanges sont inertes. Il est dérangeant et c'est ce qui fait que on veut savoir jusqu'où le créateur de cette horreur cinématographique cherche à nous mener? La honte juste bon à créer des monstres déjà bien atteint et qui réveillera j'en suis sur les pires instincts de bien des psychopathes dans notre société aux mœurs légères.

Simon Riaux - Rédaction
24/05/2017 à 23:50

@Okay
On avait défendu The Lobster hein ;-)
Mais il nous semblait que ses immenses qualités allaient de pair avec une structure un peu trop "épaisse", voire franchement bégayante dans sa deuxième partie.
Des scories qui ont ici disparues et nous font dire que le film atteint une certaine grandeur.

Okay
24/05/2017 à 22:58

"le premier grand film Lanthimos"
Non non The Lobster était déjà et est toujours un très très grand film. Il se définit par bien plus qu'une simple "folle inventivité" comme vous dites.
Très très impatient de voir celui-là en tous cas, un des films que j'attends le plus cette année.

Alexandre Janowiak - Rédaction
24/05/2017 à 20:56

Bonjour @galetas,

Sauf changement, le film sortira le 1er novembre 2017.
Pour les Parisiens, il est également possible de le découvrir vendredi soir au Gaumont Opéra dans une séance unique en avant-première dans le cadre de "Cannes à Paris".

En tout cas, le film est à ne pas rater !

Bonne soirée :)

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