Mise à mort du cerf sacré : critique du massacre

Simon Riaux | 14 septembre 2020
Simon Riaux | 14 septembre 2020

Mise à mort du cerf sacré, ce soir à 22h35 sur Arte

Découvert avec Canine, puis Alps, oeuvres intelligentes mais dont la sur-signifiance confinait à l'autisme, Yorgos Lanthimos avait estomaqué à l'occasion de The Lobster, film grâce auquel son cinéma gagnait en puissance, en accessibilité et en grâce. Avec Mise à mort du cerf sacré, il décuplait encore sa force, aidé par Colin Farrell, Nicole Kidman et Barry Keoghan.

A COEUR OUVERT

Et si le cinéaste confirme ici qu'il est bien un des créateurs les plus passionnants de son époque, son film terrassant risque de profondément diviser, tant il impose à son public une épreuve de force ravageuse, d'une grâce saisissante, mais qui risque de laisser à son spectateur quelques séquelles, à la manière du plan inaugural du film.

Plein cadre, une opération à coeur ouvert envahit l'écran. L'organe palpite, puissant, gorgé de sa sève vermeille, encadré par la gangue verte d'une blouse aseptique. Entrent dans le champ les mains d'un chirurgien. Cette ouverture qui précède le titre du film nous l'indique clairement, Yorgos Lanthimos va se livrer à un exercice périlleux, avec à l'arrivée le salut ou la mort.

 

Photo Colin FarrellLa barbe

 

Le praticien anonyme interprété par Colin Farrell mène une vie confortable, entre son hôpital, sa maison, ses deux enfants et une épouse qui partage paisiblement ses petits travers et perversion (dont une conception toute personnelle de l'anesthésie). Son existence va être brutalement pulvérisée par un étrange garçon, qui exigera de lui un impensable sacrifice, une offrande de chair à livrer, sans quoi toute sa famille sera vouée à un monstrueux calvaire.

Si Yorgos Lanthimos s'inspire d'Euripide et son Iphigénie à Aulis, son travail sur la matière mythologique s'attache plus à émailler son oeuvre de principes esthétiques ou motifs issus de cet héritage grecque, plutôt que de proposer une "simple" transposition d'un récit séminal.

 

Photo Colin FarrellLe début d'une escalade morbide

 

Par conséquent, Mise à mort du cerf sacré nous propulse dans un univers à la fois profondément déviant, mais dont les retournements, surprises ou coups de théâtre entretiennent l'universalité de l'oeuvre, la plaçant avec une remarquable acuité dans une tradition immémoriale. Tout comme il se montre capable de se mesurer à quelques-uns des mythes constitutifs de la culture, de l'identité occidentale, Yorgos Lanthimos s'efforce de les entourer d'un écrin à la hauteur.

 

Photo Barry KeoghanÉtrange et flippant Barry Keoghan

 

HEMORRAGIE MASSIVE

Devant les enchaînements de travelings (latéraux, avant, arrière), ou plusieurs magnétiques mouvements d'appareils, la comparaison avec Stanley Kubrick semble de prime abord évidente, quoique partiellement hors sujet. En effet, le découpage du cinéaste vise plus le vertige organique que l'écrasement opératique.

L'hôpital, une angoissante cafétéria, les abords de Cincinatti, chaque espace devient un nouveau ventricule, un repli bilieux, ou l'artère d'une gigantesque carcasse, dont le spectateur pourra prendre le pouls à mesure qu'il accélère. C'est donc une entité palpable, fiévreuse, qui se dévoile sous nos yeux, plus qu'un opus magna dédié à sa propre perfection.

 

Photo Colin FarrellNicole Kidman et Colin Farrell

 

Pour contrebalancer ces mises en place élégantes sinon fastueuses, le réalisateur use d'un mixage sonore qui confine parfois à l'agression, tant il traque la moindre nappe de son pour la transformer en une source d'angoisse capable de contaminer jusqu'à la situation la plus anodine. Il en va de même pour la photographie, la plus vivante, lumineuse et chaude jamais vue dans un film de Lanthimos.

Elle se réserve néanmoins toujours la possibilité de subvertir ses équilibres chromatiques, transformant un plan clinique en image verdâtre sur le point de se décomposer. La beauté plastique de l'ensemble ne contredit alors jamais le malaise suffocant que cherche à provoquer le film, mais le nourrit constamment, jouant malicieusement avec le spectateur, auquel il offre de fausses zones de confort.

 

Photo Nicole KidmanBientôt, le test le plus difficile

 

EPIPHANIE VIRALE

Mais là où le metteur en scène impressionne tout à fait, c'est dans la vigueur avec laquelle il s'empare des codes du cinéma de genre. Il jongle à toute vitesse entre l'horreur psychologique, un dégoût du corps qui tutoie régulièrement David Cronenberg, mais aussi les spectres du cinéma de L'Exorciste, au fur et à mesure que la malédiction promise au sien prend forme.

S'il a toujours été à l'aise avec l'étrangeté, voire le malaise, Lanthimos n'avait pas encore travaillé la peur comme carburant premier de son récit. Il opère ce changement avec un naturel confondant, et trouve là un rythme, un réseau de codes, qui décuplent l'impact de sa mise en scène.

 

Photo Nicole KidmanVous allez en avoir besoin pour calmer vos nerfs

 

La force de sidération du film naît finalement de l'intelligence de sa métaphore, qui transparaît progressivement, pour devenir incontournable lors du dernier acte du film. Quand il décrit une cellule familiale priée de payer une vieille dette en sacrifiant son avenir de la plus brutale des manières, l'artiste nous parle bien évidemment de la Grèce, condamnée à saccager son patrimoine, son économie et le futur de son peuple, au nom d'une incurie budgétaire plus que discutable.

Mise à mort du cerf sacré devient alors limpide et déchirant, soudain protégé par la funeste cohérence de son propos des accusations de maniérismes et autres sucreries d'auteur. Bouleversant dans sa capacité à traiter par le biais du symbolisme d'une situation géopolitique terrible, le métrage nous embarque pour un voyage de pure catharsis cinématographique, magnétique et éreintant.

 

Affiche française

Résumé

Voilà sans doute le premier grand film Lanthimos, une oeuvre horrifique et politique qui allie la radicalité de ses premiers efforts à la folle inventivité de The Lobster.

Autre avis Alexandre Janowiak
Anxiogène et terrifiant, Mise à mort du cerf sacré est un conte horrifique asphyxiant en plus d'être une pure tragédie grecque à la beauté clinique désarmante. Un chef d'oeuvre inventif, perturbant et fascinant.

Lecteurs

(3.5)

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commentaires

Élise Day
16/09/2020 à 22:10

Ce film décrit l'égoïsme profond de l'homme et de l'être vivant en général lorsqu'il est menacé. Ce film sur le sacrifice est à l'opposé de l'abnégation. Avec quelle facilité on sacrifie le plus pur de tous. C'est aussi ça l'homme, s'agit il de juger ? On voit déjà dans The Lobster que la porte de sortie est encore la meilleure des solutions. Une vision pessimiste de l'homme mais aurait-on fait mieux ? C'est ce qui est terrifiant, ce miroir est sans pitié.

Rayan Montreal
15/09/2020 à 14:38

Chef d'œuvre carrément, dites EL faut vraiment que vous revoyez vos définition et surtout vos goûts cinématographiques, car a un moment ça devient inquiétant

Kouak
15/09/2020 à 12:17

Bonjour,
film enregistré...
A voir dans la semaine...
@Captp
Tu te souviens du sujet sur le faux rhum ?
Merci !
@+

captp
15/09/2020 à 08:55

et dispo sur la vod d'arte.
pensez y, le meilleur service avec appli dispo et totalement gratuit :)

moky99
15/09/2020 à 08:10

@Equinox7 : Je cite : "Des cinéaste qui pondent ce genre de film, il faudrait les éliminer à la naissance. Dans une société déjà en perte de valeurs, de respect pour autrui et de surtout de passions."
Oser ce genre de commentaire prônant le meurtre ou l'eugénisme... Et tu te permets de condamner la société actuelle pour ses pertes de valeurs et de respect ?

Thierry
23/03/2020 à 08:19

Un grand film qui fait jeu égal avec Kubrick et le meilleur de Malick. Grands acteurs, La photo, Ligetti aussi, tragédie grecque. Une œuvre déjà mythique et intemporelle. Waouhhhh !!!

BigDaddy
23/11/2018 à 02:37

Le Shining des années 2010 !
Perturbant !

Bernard
29/10/2018 à 20:47

J'ai perdu 2 heures .
Film sans aucun intérêt :
Complètement débile
Ne perdez surtout pas votre temps à le regarder ????????????????????????????????????

whocancatchme
28/10/2018 à 14:03

"l'artiste nous parle bien évidemment de la Grèce", cela fais un peu prétentieux "bien évidemment".. non il n'y a rien d'évident !

dodobobo
15/07/2018 à 03:30

aseptique eu stérile et pas septique, après un tel contresens, j' ai zappé le reste de la critique

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