Isola : Critique insulaire

Christophe Foltzer | 13 mai 2016
Christophe Foltzer | 13 mai 2016

En 2014, Fabianny Deschamps présentait son premier long-métrage à l'Acid, New Territories, et nous avions particulièrement aimé son univers. Elle revient aujourd'hui avec Isola, tout aussi envoûtant et beau.

Daï est une jeune chinoise enceinte qui vit dans une carrière sur une île non-identifiée. A l'abri des regards indiscrets, elle cherche son mari parmi les migrants qui affluent chaque jour au port, tout en se prostituant pour obtenir de l'argent. Lorsqu'un jeune homme est rejeté par la mère, elle est convaincue qu'il s'agit de son mari et entend bien lui faire comprendre qu'elle a raison, quitte à basculer dans la folie.

Si New Territories nous contait déjà l'aventure d'une jeune française perdue en terre étrangère tout autant que la quête d'une chinoise qui souhaitait quitter son village pour rejoindre son mari, Isola approfondit encore plus la thématique en réunissant ces deux personnages en un seul. Pourtant, il ne faut pas craindre de redite, le film s'éloigne très vite du premier long-métrage de Fabianny Deschamps. La réalisatrice, en dépit d'un budget microscopique et d'un tournage que l'on imagine sans peine effectué dans l'urgence, parvient avec brio à créer une atmosphère mystique et éthérée, tout autant fascinante que dérangeante qui contraste avec les parties plus documentaires du film, notamment l'arrivée des migrants au port où les quelques malheureux vivant en transit sans jamais pourtant que l'un des deux versants ne cannibalise l'autre.

 

Photo Yilin Yang

 

Un équilibre fragile tenu de main de maître et qui sert à merveille le propos du film. On mentionnera évidemment la prestation incroyable d'Ylin Yang, déjà dans New Territories qui joue une Daï tour à tour touchante et inquiétante. Une performance difficile d'autant que l'actrice était réellement enceinte durant le tournage. Comment ne pas aussi mentionner Yassine Fadel, le mari de substitution, qui passe le plus clair du film dans une cage et sombre de plus en plus dans la folie. Une interprétation toute en nuances, en petits détails, en contention tout autant qu'en explosion qui crée ainsi un duo de cinéma particulièrement frappé et qui marque le spectateur.

 

Photo Yilin Yang

 

Là où l'on aurait pu craindre que Isola ne se vautre dans la démonstration didactique des conditions de vie des migrants et nous assomme avec un discours politiquement correct de rigueur, il n'en est rien et c'est tant mieux. Si les malheureux hantent tout le métrage, ce n'est clairement pas le sujet du film et ils ne constituent qu'une toile de fond qui trouve un écho dans la situation de son personnage principal, perdu sur une île, perdu dans sa tête, perdu dans sa vie. Car Isola est avant tout un film symbolique à la limite de la métaphysique sur les relations entre les hommes et les femmes, le déni de réalité et la survie lorsque toutes les illusions sont mortes. Et, de ce point de vue, c'est une grande réussite.

 

Photo

 

Fabianny Deschamps maitrise parfaitement son sujet et prouve qu'il ne faut pas énormément de budget pour faire un bon film. Il faut par contre être doté d'un monde intérieur riche et créatif et ne pas hésiter à s'attaquer au fond de son histoire, qui dictera sa forme et non l'inverse. Ca tombe bien, la réalisatrice est très au courant de tout cela et l'exécute avec brio. Isola n'est cependant pas à mettre entre toutes les mains et pourrait choquer les âmes les plus prudes par la violence et la noirceur de son propos et le parti-pris de la réalisatrice qui s'attaque à son sujet sans détour, de manière frontale, creuse jusqu'au fond en ne faisant de cadeau à personne. Et le contraire aurait été bien dommage.

 

Affiche

Résumé

Isola n'est pas un film évident à regarder car il prend au corps dès ses premiers plans et marque durablement son spectateur en jouant habilement du documentaire et de la poésie macabre. Un conte noir moderne, très en prise avec le réel tout autant que mystique. Une vraie expérience.

commentaires

Lf
05/08/2017 à 00:11

On lira ci-dessus "un jeune homme rejeté par la mer" et non "par la mère" ...
Merci pour cet éclairage sur un film théâtre au décor et la mise en scène soigneusement ajustés sur une actrice toute en rondeur...

Lpmdlp
14/05/2016 à 15:52

Fabianny une réalisatrice nettement généreuse avec ses comédiens et son univers est extrêmement enrichissant

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