Carnage : Critique

Geoffrey Crété | 28 juillet 2011
Geoffrey Crété | 28 juillet 2011

Il y a deux ans, la sortie de The Ghost writer avait coïncidé avec l'arrestation de Roman Polanski, trente ans après une sombre affaire de viol sur mineur qui l'avait obligé à quitter le territoire américain, et sept ans après un Oscar qu'il n'était pas venu chercher en personne, donc. Cette affaire, qui avait logiquement passionné les médias, n'avait cependant pas totalement amoindri la réussite de son film, objet hypnotique et mystérieux à la croisée du thriller politique et du drame, qui avait même racheté le désastre Oliver Twist et démontré une bonne fois pour toutes l'incroyable aura cinégénique d'Ewan McGregor. Cette année, le cinéaste franco-polonais ne foulera pas le tapis rouge de la Mostra de Venise pour éviter le pire, mais là encore, il en faudra plus pour éclipser Carnage, son dernier film présenté en compétition officielle. 

Adapté de la pièce de Yasmina Reza, double triomphe critique et public à Londres et Broadway, Carnage prend la forme d'un sobre huis clos urbain excessivement simple. Pour trouver une solution au conflit qui oppose leurs deux fils de onze ans - et aux quelques dents perdues dans l'affaire - deux couples se rencontrent. Enfermés dans un seul décor d'appartement banalement coquet, ces quatre personnages vont lentement et inexorablement perdre pied, saisissant la moindre occasion, le moindre mot mal placé, pour expulser leurs névroses et s'animer d'une immaturité et d'une agressivité digne de leurs enfants.

Le mouvement est semblable à celui qui dirigeait The Ghost writer - les faux-semblants, la part d'ombre de l'être humain, le point de non-retour - mais ici, la tragédie prend la forme d'une hystérie collective et contagieuse, où le rire jaune le dispute au pincement d'effroi. La convivialité se transforme bientôt en humiliation, les petites conversations anodines en attaques intimes, et l'innocente part de gâteau fait maison évolue en whisky et vomi nauséabond.

 

  

Tandis que chaque personnage révèle inexorablement sa personnalité véritable, bien moins reluisante que son utilité sociale d'avocat pourri ou d'écrivain intello, le décor devient le prétexte à une suite de destructions symboliques absurdes et jouissives. Un bouquet de tulipes, un sac à main, un livre sur Francis Bacon et un Blackberry se métamorphosent en armes dans une sphère sociale complètement déréglée et éduquée à éviter le réel conflit. C'est dans ce fossé éthique - le refus culturel de violence physique et la pulsion naturelle d'attaque et de défense - que Carnage devient fascinant. Les dialogues ciselés trouvent dans ce quatuor de comédiens proprement géniaux une réponse d'une économie exemplaire, en plus d'offrir un plaisir coupable au cinéphile forcément excité de voir quatre acteurs de cette trempe s'affronter dans quelques dizaines de mètres carrés.

 

 

Polanski n'avait pas donné une telle énergie à son cinéma depuis quelques décennies. Dans le fond, c'est le même motif des failles humaines qui mène sa filmographie, mais le cynisme ambiant, qui va bien plus loin que la critique puérile d'une bourgeoisie discrète, confère au film un souffle redoutable. Curieusement, la note d'espoir exigée par le cinéaste qui a modifié la fin de la pièce, sonne davantage comme un pied de nez cruel et d'un humour digne de Todd Solondz, justement présent cette année à Venise. Rarement un tel jeu de miroirs - physique et métaphorique - aura provoqué une hilarité si noire. L'enfer c'est peut-être les autres, mais le purgatoire, c'est soi-même.

 

 

 

Résumé

Une parenthèse cruelle et irrésistible, portée par un quatuor d'acteurs et un verbe délicieux.

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