Critique : La Blessure

Sandy Gillet | 25 juin 2014
Sandy Gillet | 25 juin 2014

On a coutume d'affirmer aujourd'hui que le Nouvel Hollywood s'est éteint dans la poussière et l'amertume avec La porte du paradis, le film de Cimino ayant coulé la United Artists et avec lui une certaine idée d'un cinéma débarrassé des oripeaux hollywoodiens. Ce serait toutefois oublier Cutter's Way que United Artists avait décidé de produire dans la foulée de Heaven's Gate réembauchant pour la petite histoire un Jeff Bridges dont les exécutifs du Studio avaient apprécié le travail sur le film de Cimino. Derrière la caméra, on trouve Ivan Passer, tout droit issu de cette génération de cinéastes tchèques dont le chef de file fut Milos Forman et qui participa dans les années 60 au renouveau du cinéma de son pays marqué alors par ce qu'on a appelé le « Réalisme socialiste ». C'est d'ailleurs la vision de son film phare de cette époque, Éclairage intime, qui décida le producteur Paul Gurian à lui confier les rênes de ce thriller noir à l'ancienne tourné à l'orée dune décennie, les années 80, déjà complètement vouée au culte formel du tout MTV.

Aujourd'hui encore Cutter's Way fait figure d'œuvre un peu à part comme sortie de son contexte temporel tout en s'y imprégnant pour apporter au genre son obole signifiante et en couleur. On y retrouve en effet l'arc narratif connu où les destinées tragiques sont limpides depuis la première bobine, renvoyant l'intrigue / l'enquête au second plan. L'intérêt résidant alors dans le voyeurisme, le nôtre, à constater l'état de décrépitude morale mais aussi physique des protagonistes et la façon qu'ils ont de s'entrechoquer tel des papillons de nuit attirés par une lumière trompeuse. Parmi eux Richard Bone, gigolo un peu couille molle, interprété par un Jeff Bridges brillant qui rétrospectivement apporterait ici la lumière sur la jeunesse un peu sombre du Dude de The Big Lebowski. À ses côtés, le talentueux Jonh Heard, vétéran meurtri par la guerre du Viêt-Nam, il est aussi le catalyseur de la déchéance morale du film, celui qui induit sans cesse le doute quant à la véracité de ce que l'on voit à l'écran. On aime aussi le personnage féminin joué par une Lisa Eichhorn (de ces actrices dont on ne met pas tout de suite un nom sur le visage) à la beauté évanescente. Elle est le pivot de l'histoire entre douceur et dureté, la seule qui ne se fait aucune illusion même si elle espère toujours.

À l'image, Ivan Passer pousse la dualité retorse et schizo de l'histoire comme des personnages jusque dans sa mise en scène, entre respect apparent des canons Hollywoodiens et un tempo lancinant importé de sa Tchécoslovaquie natale. Jusque dans la photo qui emprunte quelques « artifices » tendance de l'époque comme un petit brouillard diffus, poisseux et incessant mais qui sait aussi se faire tranchante et contrastée façon old school, au sein d'une colorimétrie de plus en plus binaire au fur et à mesure que le film avance vers sa conclusion. Cutter's Way était déjà un film malade, peu enclin à laisser au temps le soin de le soigner. Cutter's Way reste cette excroissance pathologique assez unique qu'il faut (re)voir ou (re)découvrir pour affirmer haut et fort son caractère de classique malgré lui.

En bref : Un thriller qui reprend tous les codes du film noir jusqu'à la photo minimaliste et poisseuse. Avec le temps, Cutter's Way en devient un film précieux à contre-courant d'un début de décennie déjà tout à la gloire du style MTV alors émergeant.

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